Soit un exercice très simple que j’ai eu l’occasion de réaliser près d’une quarantaine de fois dans des institutions publiques de tous types. Je rassemble les participants par groupes de trois et leur demande de réfléchir à des situations typiques de travail qui ont l’heure de susciter leur indignation. Ensuite, de quoi, je leur demande de partager ces situations avec le reste du groupe en nommant la valeur qui, à leurs yeux, a été transgressé. L’indignation est en effet le signe même qu’une valeur a été transgressée. Eh bien, la question de l’égal respect et de la reconnaissance arrive toujours en tête !
Cette question du respect et de la reconnaissance est obsédante. Et potentiellement, je dis bien potentiellement, recevoir un ordre est vécu comme une forme d’irrespect ou d’humiliation — le seul fait d’ailleurs de se trouver dans une relation asymétrique peut déjà être vécu comme humiliant. En exacerbant la valeur d’égal respect, nos sociétés ont simultanément étendu le champ de l’humiliation potentielle et de la violence symbolique. Pour les cinquante années qui viennent, sauf retour à la barbarie, cette question-là ne cessera de travailler nos sociétés.
Regardez aujourd’hui, en France en particulier, la récurrence très édifiante — et je m’empresse de dire très légitime — de la mise en cause de l’autorité dans le monde culturel, artistique, cinématographique, la mise en lumière des abus de pouvoir en général, et du harcèlement sexuel en particulier.
Tout récemment, et pour la première fois, des grands acteurs et réalisateurs, des artistes se sont retrouvés devant une commission d’enquête parlementaire pour répondre des violences endémiques dans le monde du cinéma, du spectacle vivant, de la mode et de la publicité. Les uns à la suite des autres, ils ont été sommés de s’expliquer sur ces sujets.
Toutes les institutions, dont l’Église, affrontent la puissance des valeurs d’égalité en droit, d’égal respect et d’autonomie, et toutes les formes d’emprise sont dénoncées, qu’elles soient d’origine amoureuse, artistique, religieuse, psychanalytique, sportive, médicale, scientifique, etc. Les affaires s’enchaînent presque journellement, et cela depuis des années.
On s’indigne que la justice ne soit pas toujours au service de l’égalité en droit, on dénonce les responsables qui, sans avoir commis d’abus eux-mêmes, ont préféré ne rien savoir, fermer les yeux, camoufler les scandales. Partout, l’autorité est mise en cause. Comme si nos sociétés avaient choisi collectivement de se hisser pour de bon au niveau des idéaux et des valeurs qu’elles se sont historiquement données. Cette vague de fond est assurément un fait de haute civilisation, mais elle a des effets dévastateurs sur l’autorité.
Pour autant, devons-nous en conclure que le moment est venu de se passer carrément de l’autorité s’il est vrai que les abus sont légion et que toute asymétrie est potentiellement humiliante ? Ce serait là commettre une erreur majeure de raisonnement. Tous ces bouleversements ne prouvent pas que nous puissions nous passer de l’autorité, seulement que nous avons besoin d’une autre autorité ! D’une autorité qui est la garante des valeurs.
Du reste, toutes les voix, tous les mouvements qui s’élèvent pour protester contre les abus s’adressent bel et bien à une autorité : celle des juges, celle d’une commission parlementaire, celle des dirigeants des institutions, celle des hauts responsables de l’Église.
Ces valeurs n’ont rien de naturel et de spontané : retirez la police des rues, vous n’aurez pas la sécurité et la civilité, retirez l’autorité du monde du travail et vous n’aurez pas l’équité, retirez l’autorité dans la gestion d’une réunion et vous n’obtiendrez pas magiquement l’écoute mutuelle et le respect des meilleurs arguments, retirez les surveillants des cours de récréation et vous n’aurez pas l’autonomie des enfants, mais la loi du plus fort et très vite la barbarie. Ainsi, nous débouchons sur un paradoxe apparent : l’autorité est remise en cause par ces valeurs mêmes dont elle est la condition du respect.
C’est ce paradoxe que nous essayons de dépasser dans l’ouvrage Réinventer l’autorité où nous montrons que non seulement l’autorité est conciliable avec les valeurs démocratiques, mais qu’elle en est, en même temps, la condition. Et cette réconciliation n’a rien d’une utopie.
Partout, dans la famille comme à l’école ou au travail, je vois des « chefs » qui sont capables de respecter ceux dont ils ont la responsabilité, d’imposer le respect non seulement à leur égard, mais entre les membres du groupe, et par là de construire les conditions du respect de soi. Des chefs qui parviennent à articuler les valeurs de l’individualisme libéral avec les exigences de la vie collective.