Il me semble que décentralisation et participation sont deux outils intéressants pour lutter contre les sentiments d’injustice et aider à la formation de politiques publiques justes. D’abord, on voit depuis un demi-siècle, et plus encore depuis les années 1990, un épuisement des formes représentatives des démocraties. Parallèlement à la décentralisation, qu’elle a accompagnée, s’est développée une forme participative de la démocratie. Pour autant, aujourd’hui, décentralisation et participation rencontrent des difficultés. D’abord, je constate un mouvement de recentralisation, notamment du fait de la baisse des financements des collectivités publiques et du regroupement des échelons territoriaux (intercommunalités, métropoles, etc.). Pour éviter un effet de déconnexion, il faut absolument conserver le lien aux territoires et maintenir, par exemple, des conférences territoriales et des élus attachés à un périmètre local bien identifié. Le premier interlocuteur des politiques publiques reste l’élu local, en particulier le maire. Pour la Métropole de Lyon, on ne sait pas encore très bien quels vont être les effets des transformations du lien au territoire mais il y a un risque de déterritorialiser un échelon municipal qui était bien identifié.
Ensuite, on doit bien constater que la participation ne se décrète pas : tout le monde ne peut pas le faire – parce cela suppose du temps, de s’en sentir les capacités, etc. – et l’autorité publique a souvent du mal à jouer pleinement le jeu : elle veut bien consulter, mais pas déléguer la décision. En somme, il est difficile de mobiliser, et les participations ne produisent pas toujours les résultats escomptés puisqu’elles s’appuient sur une fraction réduite de la population. Il me semble que, pour éviter cela et prendre en compte le sentiment d’injustice, il faut donner une chance à la participation d’aller au bout des processus pour lesquels elle est mobilisée en en reconfigurant le principe. Pour Sherry Arnstein (1930-1997) qui a travaillé sur cette question dans les années 1960, la seule participation qui vaille est celle qui est capable de transmettre effectivement le droit aux participants de bloquer la décision publique. Tant que la part de la population impliquée dans la réflexion ne dispose pas de ce droit de veto, il n’y a pas participation réelle mais une coopération ou une consultation. Certes, c’est assez contraire au logiciel politique contemporain et pourtant, si on prend le risque d’être placé en position de rejet, cela signifie qu’on fait confiance au processus de participation et qu’on responsabilise les participants. Dans cette dévolution de la décision, l’autorité publique n’est pas absente pour autant : elle encadre le processus de participation pour informer, voire former les participants à la prise de décision, y compris sur les questions techniques, mais aussi pour conseiller et accompagner les personnes. Mais au cœur du processus on trouve la confiance alors qu’aujourd’hui la participation est souvent un motif de défiance réciproque. C’est le même principe qu’on trouve dans les budgets participatifs de Belo Horizonte, au Brésil, développé dans les années 1990, qui sont des leviers de justice sociale [1].
[1] Voir « Le budget participatif : un outil de justice sociale ? », entretien de Héloïse Nez par Sylvie Mauris-Demourioux, Millénaire 3, 2014. En ligne : www.millenaire3.com/Interview/2014/le-budget-participatif-un-outil-de-justice-sociale