Comprendre la place des ressentis dans la société pour mieux y répondre
Étude
Positifs ou négatifs, les usagers portent de nombreux ressentis envers les administrations, que les collectivités doivent prendre en compte.
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Interview de Michel FORSE
<< Dans cette nouvelle géographie des inégalités, le sentiment d'injustice est probablement le plus fort dans les classes populaires qui ont été reléguées vers le périurbain. Elles ont le sentiment d'être abandonnées >>.
Dans cet entretien, Michel Forsé nous présente le regard qu’il porte sur l’actuel sentiment d’inégalité et évoque le sentiment d’injustice partagé par les personnes de la petite classe moyenne qui se sentent abandonnées. Il souligne également le développement des stratégies d’évitement entre les différentes classes sociales et apporte un éclairage sur la nouvelle territorialisation des inégalités.
Michel Forsé est né en 1954 à Paris. Sociologue, il est directeur de recherche au CNRS. Ses recherches portent sur le changement social, les réseaux sociaux, et depuis les années 2000, sur la justice sociale. En 2011 et avec Olivier Galland, il a réalisé une enquête et publié un ouvrage « Les Français face aux inégalités et à la justice sociale » dans lequel l’attachement des Français à la notion d’égalité est particulièrement souligné.
Dans "Les Français face aux inégalités et à la justice sociale" vous montrez l’attachement des Français à la notion d’égalité, mais également, qu’ils partagent le sentiment que leur société est inégalitaire. Comment qualifieriez-vous l’actuel sentiment d’inégalité ?
Le sentiment d’inégalité est fort. Dans les questions que nous avons posées dans l’enquête et qui portaient sur les inégalités dans une douzaine de domaines, celui de l’école, des revenus, de l’origine ethnique, de l’âge, du sexe, etc., et avec des réponses se situant chaque fois sur une échelle de 1 à 10, on obtient une note moyenne de 6,4.
Le sentiment d’inégalité est plus fort en ce qui concerne les revenus (la moyenne vaut dans ce cas 7,9). Ce sentiment d’inégalité de revenu, et plus généralement d’inégalité économique qui intègre notamment aussi les revenus du patrimoine, est largement répandu dans la société française. Les inégalités identitaires le sont également, mais dans une moindre mesure.
Comment ce sentiment d’injustice a-t-il évolué ces dernières années ?
Il n’y a pas d’évolution marquée. Les Français partageaient aussi fortement le sentiment d’une société inégalitaire il y a plus de dix ans. Dans une autre enquête, d’ailleurs internationale, et qui s’appuyait sur un même questionnaire en 1999 et en 2009, nous n’avons pas constaté d’évolution.
Nous avons noté une même appréciation alors que l’enquête de 2009 s’est déroulée après la crise. Le jugement est sévère aux deux dates mais l’ampleur de cette sévérité ne se modifie pas. Par exemple, à la question "Les inégalités de revenu sont-elles trop importantes ?", nous avons constaté exactement le même pourcentage de réponse positive en 1999 et en 2009, soit 90% des personnes sondées qui se disent "tout à fait" ou "plutôt d’accord". On note toutefois une relative radicalisation pour une petite partie des gens. En 2009, il y a un peu plus d’enquêtés qui se disent "tout à fait d’accord" et moins "plutôt d’accord".
Le sentiment d’injustice ne s’est pas développé alors que les hauts revenus ont connu une exceptionnelle augmentation, n’est-ce pas étonnant ?
Pour appréhender cette question, il convient de faire un double diagnostic et de mettre en parallèle les inégalités objectives et les inégalités subjectives. Nous avons effectivement noté une relative radicalisation et il est vrai que les hauts revenus ont connu une importante progression. Cependant, les grandes masses n’ont pas bougé. L’écart entre les revenus des 10% les plus riches et celui des 10% des plus pauvres n’a pratiquement pas évolué. En revanche il y a une envolée certaine des très hauts revenus qui ne concernent cependant, bien sûr, que très peu de gens. Plus on concentre son regard sur les individus les mieux rémunérés – les 1 % qui touchent les plus hauts revenus, puis les 0,1 %, voire les 0,01 % –, plus l’on voit l’écart se creuser depuis une dizaine d’années avec le reste de la population française.
Les hauts revenus n’impacteraient donc pas le sentiment d’injustice ?
Les très hauts revenus sont jugés négativement et il ne fait pas doute que la majorité des Français souhaiterait voir leur niveau baisser d’une manière ou d’une autre. Mais cela impacte peu l’évolution du sentiment d’injustice. Ce dernier n’a que légèrement augmenté, par exemple, à la question "Est-ce que la société française est plutôt injuste ?", les Français répondent oui en 2009 à 73%, mais ils étaient déjà 68% à faire la même réponse en 2000. Les gens perçoivent bien qu’il se passe quelque chose en haut de la pyramide, mais ils ont aussi conscience qu’il ne s’agit pas d’une tendance de masse.
Est-ce qu’injustice signifie systématiquement inégalité ?
Non, toutes les inégalités ne sont pas injustes. Je suis proche de la pensée de John Rawls qui a développé le principe de Maximin selon lequel une augmentation globale des inégalités n’est pas injuste si le sort des plus démunis s’améliore dans le même temps autant qu’il est possible. Dans notre enquête, nous avons voulu tester la réaction des Français à ce principe. Aussi nous leur avons proposé de juger trois sociétés imaginaires.
La première était une société égalitaire avec très peu d’écarts de revenus. La deuxième présentait des écarts plus marqués mais aussi des revenus plus importants pour les plus défavorisés. La troisième avait des écarts de revenus très forts et des revenus très faibles pour les plus défavorisés. Elle avait cependant un excellent PIB qui pouvait permettre de financer nombre de services publics. Or les personnes sondées ont à plus de 70 % déclaré préférer vivre dans la deuxième société, qu’elles considèrent d’ailleurs aussi être la plus juste. Et, dans les entretiens qualitatifs que nous avons conduits ensuite, nous avons eu la confirmation du fait que les interviewés privilégient la société qui réserve le meilleur sort possible aux plus démunis. Ils prêtent d’abord attention aux plus défavorisés avant de considérer les écarts de revenu. Ils confirment ainsi l’attachement des Français à la solidarité. Le principe égalitaire n’est pas rejeté mais il ne vient pas en premier, avant toute autre considération.
Les personnes de la petite classe moyenne, ceux qui travaillent mais qui ont des petits revenus se sentent méprisés, mal aidés dans leurs efforts notamment par rapport à certains qui en font moins alors qu’ils sont dans une situation similaire (pas ou peu de qualification, origines sociale et/ou ethnique équivalentes). Quel regard portez-vous sur ce sentiment ?
Si je resitue cette question dans les données issues de ce que j’ai pu étudier, la notion d’effort pas suffisamment récompensé est très soutenue dans la population. L’effort dans le travail apparaît comme prioritaire dans ce qui devrait intervenir pour fixer la juste hauteur d’une rémunération. Mais les enquêtés observent que ce n’est pas le cas aujourd’hui en France.
Cette idée, que pour aller vers une société plus juste, il faut mieux récompenser les efforts est très largement partagée et dès lors un sentiment d’injustice se développe chez les personnes qui ont un niveau de revenu équivalent à ceux qui (selon elles) ne font pas d’effort. Cependant, en ce qui concerne les minimas sociaux, les Français souhaitent qu’ils soient augmentés et ils sont prêts, lorsque leurs revenus le leur permettent, à davantage contribuer financièrement.
N’est-ce pas paradoxal ?
Le sentiment d’injustice n’exclut pas le sentiment de solidarité. Mais, il faut des contreparties à cette solidarité. Et, c’est ce sentiment ou cette exigence de contrepartie qui a augmenté ces dernières années.
Dans un récent sondage organisé par la DREES, à la question "Faudrait-il que les bénéficiaires d’allocations réalisent en contrepartie des travaux d’intérêt général", la majorité des personnes ont répondu par l’affirmative et le chiffre est en augmentation. Ceci dit, il faut distinguer deux types de contreparties, celles qui sont de l’ordre du conseil, par exemple une recherche active d’emploi pour les personnes qui bénéficient du RSA et pour lesquelles 90% des gens, voire plus, adhèrent, et les contreparties plus contraignantes où le chiffre de réponses affirmatives est moins élevé, autour de 80%. Ce positionnement est somme toute assez logique : celui qui fait des efforts souhaite aussi que les autres en fassent à leur niveau. Sinon, effectivement un sentiment d’injustice se développe.
Est-ce que le sentiment d’injustice peut rompre la solidarité ?
Le sentiment d’injustice n’impacte pas directement la solidarité effective dans la mesure où les prélèvements sont obligatoires. Par contre, une pression de l’opinion pour plus d’exigences de contreparties peut se développer. C’est d’ailleurs ce qui se passe aujourd’hui et cela vaut pour le RSA comme pour l’allocation chômage. En 2000 par exemple, 80 % des personnes interrogées par la DREES souhaitaient des contreparties au versement des allocations de chômage, elles sont 95% en 2011. Par contre, je ne pense pas que le sentiment d’injustice ait un effet direct sur les relations sociales de personne à personne.
Comment peut-on aborder la notion de justice sociale à l’échelle d’un territoire infra national ? Comment les inégalités se traduisent-elles à l’échelle métropolitaine ?
Il est certain que si l’on regarde les choses plus localement, il existe une territorialisation des inégalités. Il existe trois grandes situations : les centres-villes, les banlieues et le périurbain qui va jusqu’au rural. Au regard de ces trois grandes situations, on constate qu’il y a de plus en plus de populations qui sont très différentes socialement. Du fait de l’augmentation des prix de l’immobilier en centre ville, les catégories populaires, qui traditionnellement y habitaient, en ont été exclues. Elles sont parties vivre plus loin, dans les zones pavillonnaires en accession à la propriété. D’autant que, dans le même temps, elles ont aussi cherché à quitter les banlieues qui concentrent les populations immigrées. Ces dernières ne relèvent d’ailleurs plus principalement d’une immigration de travail, mais de regroupement familial, contrairement à ce qui prévalait jusqu’au milieu des années 1970.
Et les populations de chacun de ces territoires sont dans des stratégies d’évitement. Les inégalités sont importantes, mais sans doute que chacun les voit au prisme de sa situation. Pour l’instant, les ouvriers ou employés, sont dans des stratégies d’évitement par rapport aux populations immigrées. Les "petits blancs" fuient les quartiers à forte proportion d’immigrés dès qu’ils le peuvent. En outre, l’évitement s’exerce aussi par le haut. Les gens riches des centres-villes qui ont chassé les classes populaires ne fréquentent pas les populations immigrées qui peuplent encore certains quartiers. Les stratégies d’évitement scolaire sont particulièrement éloquentes à cet égard.
Dans cette nouvelle géographie des inégalités, le sentiment d’injustice est vraisemblablement le plus fort dans les classes populaires qui ont été reléguées vers le périurbain. Ces classes ont le sentiment d’être abandonnées. Si l’on retient l’exemple de l’école, elles ne bénéficient pas des moyens accordés dans les banlieues en ZEP, ni du prestige des établissements de centre ville. Et c’est la même chose pour l’emploi. Pour ce qui est du logement, elles occupent des pavillons, mais ne bénéficient pas des importants programmes de requalification urbaine de la Politique de la Ville. Le sentiment d’injustice, nourri par celui d’abandon, est dès lors élevé, et ce d’autant plus qu’il est renforcé par les phénomènes bien connus de désindustrialisation et de précarisation du travail. Les classes populaires ont alors peut-être peur d’un déclassement, mais en fait plus simplement de l’avenir. D’ailleurs, cette préoccupation se traduit dans les sondages qui mettent en évidence que les Français sont les plus pessimistes à l’échelle européenne, et même mondiale.
Quel(s) levier(s) pour agir en faveur d’une plus grande justice sociale à l’échelle métropolitaine ?
A l’évidence, organiser la mixité résidentielle est un levier intéressant. Les collectivités et les organismes HLM font de ce point de vue ce qu’ils peuvent, mais ils se heurtent aux réticences des populations et à une volonté communautariste qui s’étend. A cet égard, dans notre enquête, nous posions la question : "Si un logement se libère dans un HLM où habite déjà des familles de condition modeste, préférez-vous que l’organisme l’attribue à une personne qui a un revenu correct pour permettre une plus grande mixité ou à une personne au revenu modeste même si cela nuit à la mixité ?". Or les gens ont répondu très largement (75 %) : "à la personne de condition modeste".
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