Hélène Fantinutti : Oui tout à fait. Cela découle des mutations profondes que connait la filière. Elles sont de trois ordres : 1/ La transition écologique avec la transformation du mix énergétique au profit des motorisations hybrides, électriques (batterie et hydrogène), GNV [gaz pour véhicule],…; 2/ La transition numérique à travers la digitalisation des véhicules et de l’outil de production ; 3/ Des évolutions sociétales qui impliquent un autre rapport à l’automobile à travers la montée des offres de services de mobilité.
Concernant la digitalisation, il faut bien distinguer ce qui relève des véhicules et ce qui concerne l’outil de production. Les véhicules deviennent plus complexes, avec de plus en plus de systèmes électroniques embarqués, d’électronique de puissance. Il y a une tendance de plus en plus forte en faveur des pièces dites mécatroniques ou plastroniques, c’est-à-dire intégrant de l’électronique. Or cela renvoie à des savoir-faire qui ne sont pas le cœur de métier historique de la filière automobile qui était plutôt orientée mécanique ou plasturgie. On voit bien l’enjeu que cela soulève en termes d’acquisition de nouvelles compétences en matière d’électronique pour les entreprises. D’autre part, la digitalisation de l’outil de production se déploie pour gagner en compétitivité, être plus efficient, au niveau des ERP (Enterprise Resource Planning : système d’information permettant de gérer et suivre au quotidien l’ensemble des processus opérationnels d’une entreprise), de la supply chain, de l’outil de travail. Là aussi, un conducteur de ligne de production ou un opérateur de maintenance sont amenés à évoluer vers de nouvelles compétences qui vont au-delà de réglages mécaniques pour maîtriser de nouveaux outils et applications numériques.
Cette évolution aussi bien des produits fabriqués que des outils de production soulève donc des besoins de nouvelles compétences sur des métiers existants, mais aussi des besoins de compétences relativement neufs pour la filière automobile liés aux nouvelles technologies. Les enjeux concernent non seulement la formation initiale pour intégrer de nouvelles compétences mais aussi la formation continue pour accompagner les salariés vers les nouvelles compétences qui sont attendues sur leurs métiers. Ces mutations enclenchent une forte accélération du changement dans la filière automobile. C’est quelque chose d’assez nouveau pour une filière qui était plutôt marquée par des évolutions assez lentes et cycliques par le passé.
Jean-Baptiste Lesort : Pour compléter le propos, il est important de souligner que ces mutations fortes impactent le périmètre même de ce que l’on entend traditionnellement par filière automobile. D’une part, les entreprises de la filière sont amenées à intégrer des technologies et des savoir-faire qui se sont développés jusqu’ici en dehors. On pense notamment à l’électromobilité et l’hydrogène qui connaissent un développement spectaculaire dans la filière. On observe des mutations sur des éléments fondamentaux tel que la fabrication des pièces, avec le passage de méthodes de type fonderie à des méthodes de types fabrication additive, ce qui change en profondeur les métiers de conception et de production. D’autre part, le déplacement de l’automobile vers la notion de système de mobilité, voire de service de mobilité ou « mobility as a service » fait que l’on voit des entreprises extérieures à la filière investir rapidement le champ du transport et de la mobilité, et notamment autour des nouveaux services numériques. Je ne vais pas vous parler d’UBER que tout le monde connait.
Ainsi on constate que le périmètre de la filière automobile se transforme et tend à s’élargir en intégrant la question des véhicules dans un système de mobilité plus global. Ce bouleversement de l’écosystème de la filière automobile pose de sérieux défis aux entreprises traditionnelles pour se positionner par rapport à ces mutations qui impliquent une évolution de leur propre périmètre et donc de leurs métiers. Dès lors la question du périmètre des métiers de l’automobilité, et des compétences qu’il y a derrière, apparaît particulièrement évolutive et complexe. En même temps les entreprises ne peuvent pas se permettre d’attendre d’avoir tiré toutes les implications de ces évolutions pour avancer en matière de compétences. Elles sont obligées de faire des paris : « nous pressentons que ce qui va se développer c’est cela et nous investissons en conséquence dans tel ou tel champs de compétences ».