Edoardo Ferlazzo : Dans la période des Trente Glorieuses, les relations économiques et financières État/collectivités locales sont marquées par une forte régulation des finances locales par les pouvoirs centraux. L’État contrôle strictement l’investissement public local en jugeant de l’opportunité de certains projets, et en conditionnant l’accord de certains financements à l’alignement de ces investissements sur les exigences du Plan. Des subventions sont par exemple accordées aux collectivités locales si cet alignement est respecté. L’existence de subventions centrales aux investissements locaux ainsi choisis est un préalable indispensable pour obtenir des emprunts de la Caisse des Dépôts et des Consignations et de sa filiale, créée en 1966, la Caisse d’Aide à l’Équipement des Collectivités Locales (CAECL), les deux prêteurs très largement dominants de la période. Les effets de cette tutelle technico-financière, à laquelle s’ajoute une tutelle administrative exercée par le préfet, sont que l’État exerce un contrôle étroit sur les orientations sectorielles et territoriales des investissements publics locaux. Et cela avec un intérêt certain des décideurs publics, qui pourtant ne se concrétisera pas nécessairement, pour une certaine forme d’égalité territoriale. Cette mainmise de l’État va cependant être attaquée par les pouvoirs locaux jusqu’aux années 1980, car jugée trop contraignante.
La régulation administrée des finances locales craque au début des années 1980 sous l’effet de deux choix politiques. D’une part, la décentralisation consacre une liberté financière et d’administration étendues aux collectivités locales, celles-ci pouvant désormais, entre autres, engager des dépenses d’investissement sans jugement d’opportunité préalable de l’État, ou exercer un pouvoir fiscal plus important. D’autre part, le tournant libéral engagé se matérialise notamment, pour les finances locales, par une privatisation progressive de l’offre de crédit, reflet du désengagement quasi-complet de l’État dans l’offre de crédit local, qui se concrétise totalement à compter de la privatisation du Crédit Local de France (anciennement CAECL) à travers Dexia au milieu des années 1990.
Paradoxalement, alors que les discours des années 1980 promouvaient un système où s’organisait une entente entre collectivités locales, plus autonomes dans leurs choix financiers et économiques, et les acteurs financiers, libres de développer des produits d’emprunt inspirés des offres commerciales privées, cette réalité se heurte rapidement au retour d’un État interventionniste dans les finances locales. À la fin des années 1990, à la suite du Pacte de Stabilité et de Croissance qui engage les états européens à respecter les critères dits de « Maastricht », l’État français a diminué l’autonomie financière publique pour limiter le poids de la dette des collectivités locales dans la dette publique.
Cette réduction de l’autonomie financière locale s’est traduite dans un premier temps par un encadrement plus strict du pouvoir fiscal des collectivités locales, symbolisé par la suppression de la Taxe Professionnelle en 2010, puis par un gel et une baisse des dotations de fonctionnement dans les années qui suivent. Ces évolutions ont abouti à une situation plutôt éloignée des idéaux des années 1980, où les collectivités ont plus de compétences, mais sont privées des ressources pour les assumer.
Les collectivités sont donc désormais mises en concurrence dans l’accès à des ressources devenues plus rares et le souci d’une égalité entre territoires est relégué au second plan. Il en a résulté un accroissement important des disparités sociales et économiques territoriales. Certaines régions, essentiellement urbaines, réussissent à développer un tissu économique et social fertile, pendant que d’autres, de plus en plus importantes, sont enlisées dans des situations de détresse, par exemple issues des politiques de désindustrialisation. Il y a donc un bilan extrêmement contrasté à dresser de la décentralisation et de la libéralisation en ce qui concerne le développement local.
La tentation pourrait être de faire une analogie entre la situation actuelle et l’après-guerre, où la nécessité de reconstruire et de moderniser l’appareil productif avait justifié aux yeux des décideurs d’entreprendre une action étatique très interventionniste. La situation est différente pour au moins un aspect majeur. Les avancées décentralisatrices, notamment en ce qui concerne les compétences des collectivités locales, ont été suffisamment importantes pour ne pas être, du moins à court terme, aisément réversibles. L’État doit ainsi composer avec des pouvoirs locaux, dont l’influence politique et économique est allée grandissante depuis la décentralisation. En témoigne que, comme vous l’évoquez, 70% de l’investissement public est local. Plutôt que d’imposer une recentralisation des compétences des collectivités, une possibilité pourrait être au contraire de distribuer des ressources permettant de les assumer, quitte à ce que l’État conditionne l’obtention de ces fonds à la mise en œuvre de projets écologiques, sociaux ou économiques, ou encore à l’amélioration des services publics.
Cette distribution des fonds pourrait ainsi être dans le même temps pensée à l’aune de critères de réduction des inégalités territoriales, selon une optique proche des contrats de plan, mais dont la visée ne serait pas qu’économique et social, mais dont la visée serait économique, sociale, et écologique.