Daniel Priolo : Changement de comportement et contradictions internes
Interview de Daniel Priolo
Enseignant-chercheur en psychologie sociale
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Texte de Mélanie GAT
Les villes consomment déjà « 75 % de l’énergie produite et sont à l’origine de 80 % des émissions de CO2 ». Conscientes de leur impact, certaines mettent en place des stratégies « villes intelligentes » conciliant des aspects environnementaux, humains et technologiques. Au sein de ces smart-cities, le développement des réseaux intelligents, ou smart-grids, a pour but d’« intégrer la production décentralisée de sources renouvelables à grande échelle [et de] favoriser une offre adaptée à la demande en mettant à la disposition du consommateur final des outils et services lui permettant de connaître sa consommation personnelle, et donc d’agir sur elle ». De fait, la promesse d’équilibre apportée par les smart-grids ne tient pas sans une certaine discipline des consommateurs.
En effet, au-delà du développement des innovations techniques, les collectivités sont convaincues du rôle capital de l’engagement citoyen et du changement de pratiques des habitants dans l’émergence des smart-cities. C’est pourquoi, elles misent sur une évolution des normes sociales, parallèle au développement de nouvelles technologies visant la diminution des consommations d’énergie dans la sphère privée comme publique.
Les dispositifs d’information à destination du consommateur et les actions l’incitant à réduire sa consommation d’énergie se sont multipliés sans pour autant parvenir aux résultats escomptés. Les campagnes d’informations n’atteignent pas toujours leur public en raison de leur caractère parfois moralisateur, souvent généraliste. Les actions collectives visant le partage de bonnes pratiques n’engagent pas de changement de comportement pérenne.
En vérité, peu de personnes tentent ce genre d’expérience et beaucoup avouent ne pas avoir perpétué des comportements éco-responsables une fois la campagne achevée. Leurs promoteurs s’évertuent, pourtant, à faire découvrir des éco-gestes aux participants jusqu’à les rendre plus systématiques et leur donnent les moyens de mesurer l’impact de leur comportement sur leur consommation d’énergie. Ils s’inscrivent dans une démarche de « réflexivité énergétique », telle que l’entend le sociologue Gaëtan Brisepierre.
Les comportements liés à la maîtrise de l’énergie semblent délicats à faire évoluer. L’énergie est une notion floue, voire abstraite, que les individus ont du mal à se représenter. Bien qu’indispensable au quotidien, elle apparaît d’abord comme un flux non stockable, rare et invisible. Si sa maîtrise permet de contrôler ses finances et d’agir pour l’environnement, elle est surtout perçue comme un effort à fournir. L’énergie nécessite un investissement coûteux financièrement (effectuer des travaux pour mieux isoler sa maison), temporellement (privilégier le vélo et non la voiture malgré la longueur du trajet) et au niveau organisationnel (adapter son quotidien). Ensuite, la maîtrise de ses consommations énergétiques revient aussi à renoncer au confort, témoin d’une réussite sociale, et régi par des normes socialement partagées de savoir vivre et recevoir.
Les aspects sociaux jouent un rôle important dans le processus de changement de comportement. Le psychologue Kurt Lewin le développe en trois phases successives : la sensibilisation à la question via une prise de conscience, la motivation à agir et à adopter de nouveaux comportements, et le maintien effectif de ces comportements au quotidien. Notamment, les individus ont tendance à adapter leurs comportements selon ce qu’ils perçoivent des comportements d’autrui et selon des normes ambiantes, au détriment des comportements qu’ils estiment socialement approuvés. Ce décalage peut les conduire à ce que les psychologues sociaux, tel que Leon Festinger, appellent un état de dissonance cognitive. Il s’agit d’un sentiment de mal-être et de tension interne induit par des manières d’agir et de penser contradictoires. Par exemple, les individus sont nombreux à considérer le fait de suivre leurs consommations d’énergie sur un compteur électrique comme une bonne pratique ou un moyen judicieux et exemplaire de les maitriser. Cependant, peu d’entre eux le font car ils observent que cette pratique n’est pas très répandue.
Plus important : on observe que le compteur électrique est perçu comme le seul objet connu permettant de visualiser ses consommations d’énergie alors même qu’il est jugé inaccessible et difficilement compréhensible. Il ne semble donc pas être suffisant et adapté pour faire évoluer les comportements liés à la maîtrise de l’énergie. D’autres dispositifs permettant de visualiser ses consommations d’énergie dans la sphère privée seraient nécessaires.
Ces dispositifs ont pour ambition de rendre plus visible la notion complexe de l’énergie et de permettre une mesure plus aisée des dépenses. Pour l’heure, il existe essentiellement trois catégories d’objets. Il s’agit de compteurs, d’objets aux aspects futuristes, voire magiques, comme une pierre qui change de forme (Vision Energy Resource Stones par le designer Lena Billmeier) ou une fleur artificielle qui s’épanouit ou fane suivant la consommation (FlowerPod par Designnord group) et d’applications web. La plupart sont des innovations techniques adossées à des moyens de communication très sophistiqués. Ils répondent à des logiques différentes, impliquant plus ou moins les personnes. Et leur efficacité réside bien dans leur appropriation par les usagers au quotidien. Ce processus délicat passe par une étape d’acceptabilité pratique : le nouvel objet est-il utilisable, utile au regard des besoins et attentes ? L’acceptabilité doit aussi être sociale, c’est-à-dire liée à l’influence entre pairs et au respect des habitudes de fonctionnement, des normes sociales partagées par les individus.
Il est légitime de se demander quelles sont les conditions pour que la proposition et la mise en place de ces dispositifs engendrent les effets escomptés en termes d’acceptabilité de l’innovation et de diminution des consommations d’énergie car ils ne semblent pas garantis.
Certains de ces dispositifs ont été testés auprès de populations sans forcément donner de résultats probants. Les raisons tiennent à la technologie comme à l’individu. Le compteur communicant Linky, expérimenté dans la région lyonnaise et en Indre-et-Loire, a fait ses preuves techniquement, mais pas socialement. Les individus ne se sont finalement pas emparés de ce dispositif développé, selon leur point de vue, au service des besoins des fournisseurs d’énergie. Cet exemple montre que certaines technologies de pointe peuvent ne pas être considérées comme une innovation. Pour éviter les flops technologiques, il est indispensable de prendre en compte les attentes et les perceptions des personnes sans tomber dans les effets de modes. Il est nécessaire d’identifier préalablement l’ensemble des objectifs et des caractéristiques de l’innovation pour qu’elle soit acceptée au mieux à un moment donné.
On constate que les outils techniques de mesure énergétique ne s’accordent pas toujours avec les besoins des personnes dans leur vie domestique. Les différents compteurs, les wattmètres et énergimètres, qui sont très représentés parmi les dispositifs existants, se révèlent souvent trop experts pour être appropriés par des non-professionnels. Ces objets de comptage répondent plutôt à une politique unique de distribution et de facturation de l’énergie à grande échelle qui n’est plus totalement d’actualité. Les compteurs, notamment, ont été développés à une époque où il était question d’adapter la production énergétique à la consommation des individus, la sensibilisation et la responsabilisation de ces derniers sont arrivées bien plus tard. La vision de l’énergie comme ressource abondante, inépuisable et permanente était socialement partagée.
On peut admettre que les nouveaux dispositifs permettant de visualiser ses consommations d’énergie à domicile auront des effets sur les modes d’habiter et sur le cadre de vie d’individus plus ou moins préparés à de telles perturbations dans leur quotidien. C’est pourquoi, la charge de contraintes imposées par ces outils doit être pensée en fonction des personnes et de leur sensibilisation à la maîtrise énergétique. Un bon dispositif d’accompagnement se module selon les particularités de l’objet, et surtout selon l’individu, ses attitudes, ses expériences, ses perceptions de l’énergie et des problématiques liées à son utilisation dans une situation, un contexte social, économique et culturel particulier. Certains doivent prendre conscience de leurs consommations, alors que c’est un acquis pour d’autres. Ceux-là recherchent alors davantage une assistance à leur maîtrise énergétique. Cette différence justifie la nécessité de créer des dispositifs d’accompagnement personnalisés.
Pour des personnes que l’on souhaite sensibiliser à la maîtrise de l’énergie, les objets plutôt visuels, comme la multiprise Z-Wave de Fibaro, l’Oceanit’s smart socket inventé par David Siu ou la prise écologique et économique U know watt créée par l'agence de design lyonnaise EDDS Design, semblent particulièrement appropriés car la compréhension de la mesure est très intuitive. Les applications Web, sont adaptées aux personnes déjà sensibilisées à la maitrise de l’énergie car elles leur donnent cette part de responsabilité, de reconnaissance et d’autonomie dont elles sont parfois demandeuses. Il s’agit de les motiver à adopter de nouveaux comportements moins énergivores, après qu’elles les ont expérimentés et en ont jugé les bénéfices. En revanche, aucun dispositif n’existe aujourd’hui pour les aider à maintenir un comportement de maîtrise de l’énergie. Tout semble encore à inventer, comme si, pour l’instant, ces personnes ne constituaient pas une majorité et une priorité face à l’ampleur des changements préalables à engager.
Pour autant, il est juste de ne pas les oublier car elles représentent une minorité exemplaire, un levier de changement collectif non négligeable. L’influence sociale minoritaire tend à développer des comportements nouveaux ou à modifier ceux existants. Il s’agit donc, par définition, d’un processus d’innovation sociale.
Les conditions sociales et organisationnelles du changement des pratiques de consommation d’énergie dans l’habitat collectif, Gaëtan Brisepierre, thèse sous la direction de Dominique Desjeux, Université Paris Descartes, 2011
Les flops technologiques : comprendre les échecs pour innover,Nicolas Nova, éditions Fyp, 2011
Le travail humain. L’acceptabilité des technologies : bilans et nouvelles perspectives, Michel Dubois et Marc-Éric Bobillier-Chaumon, 72, 305-310, Presses Universitaires de France, 2009
Rapport de mission : étude psychosociale Linky et Watt & Moi, Mélanie Gat, 2014.
Les dispositifs permettant de visualiser la consommation d’énergie dans la sphère privée : État de l’art, Mélanie Gat, 2014.
Dissonance cognitive
Sentiment de mal être et de tension interne induit par des manières d’agir et de penser contradictoires.
Utilisabilité
Facilité d’utilisation de l’objet. Pour Jakob Nielsen, expert de l’ergonomie informatique et de l’utilisabilité des sites Web, cette notion se décompose en cinq facteurs : la facilité d’apprentissage, les performances possibles, le maintien en mémoire des fonctions, la prévention des erreurs et la satisfaction.
Wattmètre
Instrument destiné à la mesure de la puissance électrique active consommée dans un circuit.
Énergimètre
(ou analyseur de puissance électrique) Objet constitué d’un ensemble d’appareils de mesures électriques regroupés en un seul boîtier.
Réflexivité énergétique
Selon Gaëtan Brisepierre, « capacité d’un groupe ou d’un individu à s’interroger sur ses propres pratiques et à les faire évoluer en fonction de nouvelles informations qu’il obtient sur ses pratiques. »
Interview de Daniel Priolo
Enseignant-chercheur en psychologie sociale
Interview de Benoit Granier
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Interview de Susana Jourdan et Jacques Mirenowicz
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Texte d'Astrid Hopfensitz
Texte de Mélanie GAT
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