Auguste et Louis Lumière, malheureusement pour nous, ont placé l’invention cinématographique dans le registre du divertissement forain ! Et s’ils négligent leur invention, qu’ils vont abandonner aux Américains, c’est que leur obsession — celle de Louis Lumière plus particulièrement — les porte vers la reproduction photographique de la couleur, reproduction qui leur permettrait de rejoindre le faîte de la hiérarchie des beaux-arts : soit la peinture, dans son moment impressionniste.
À l’inverse, les Américains vont très vite comprendre en quoi la photographie et le cinéma peuvent servir la représentation de leur monde, de leur culture : celle du migrant américain, privé de la tradition picturale accumulée en Europe depuis des siècles dans les cours princières et la haute bourgeoisie.
Pour comprendre cet état d’esprit, il faut également rappeler que Lyon n’est pas une ville où l’on s’adonne à la représentation de soi : il n’y a personne pour se mettre en représentation. On peut même dire que Lyon travaille à l’interdiction de la représentation de soi. Cette ville est en effet le siège d’une bourgeoisie fortunée, mais qui ne peut pas afficher sa richesse parce qu’elle est en permanence menacée par l’insurrection populaire.
C’est ce que laissera entendre, au XIXe siècle, le chant des canuts, composé par Bruant : on ne peut pas « tisser des chasubles d’or et aller tout nus », sans que la rébellion ne menace… Si l’on est fortuné, on ne doit pas et on ne peut pas faire ostension de sa fortune. Cela, par précaution politique, sans doute, mais aussi pour d’autres raisons que l’on ne peut saisir qu’en revenant, à nouveau, à l’histoire de la ville.
Il n’y a jamais eu de noblesse de sang ou d’épée à Lyon. Il n’y a pas eu de corps princier, de haute magistrature, de corps militaire, qui aient pu entretenir une sociabilité de cour. Il n’y a, à Lyon, que deux noblesses possibles : la noblesse cléricale, celle des chanoines-comtes de la Primatiale Saint-Jean et une noblesse de robe, dite parfois avec ironie « de cloche », d’extraction échevinale. À partir du XVIe siècle, on peut en effet être anobli après avoir assuré les fonctions d’échevin.
Mais il faut noter, en sus, que le cursus honorum d’un futur échevin commence le plus souvent par la fonction d’administrateur des hôpitaux, pour se conclure par la fonction échevinale… La seule noblesse réellement lyonnaise est donc attachée à une capacité, celle de la bonne gestion du bien hospitalier, puis du bien commun de la ville elle-même. Cela dit beaucoup de cette ville… Il y a ici, depuis des siècles, une intelligence politique — celle de l’espace conflictuel de la Cité —, une intelligence de l’urgence sociale, qui obligent à réparer ou pallier les dégâts et les risques qu’induisent l’indigence, la maladie, la disette, voire la famine.
D’où l’Hôtel-Dieu (le plus munificent de France disait-on), l’Hospice de la Charité, le Grenier d’abondance. D’où, bien sûr, la puissance ultérieure des Hospices civils, qui constituent aujourd’hui le deuxième plateau hospitalier de France après Paris. Pourquoi Lyon et pas Montpellier — alors que cette dernière ville a plusieurs siècles d’avance sur Lyon en matière d’histoire universitaire et de collation du grade de docteur en médecine ? Parce que cette « ingénierie sociale » de haut niveau a perduré dans le temps, formatant successivement les congrégations et confréries, les multiples sociétés de bienfaisance, la philanthropie maçonnique, les œuvres du catholicisme social…
Il faut faire l’histoire hospitalière de cette ville — hospitalité devant s’entendre historiquement comme accueil, réparation de l’indigence et administration des soins — pour comprendre ce qu’est le génie du lieu, le génie lyonnais. Et pour comprendre aussi pourquoi, à Lyon, on ne pouvait ni ne voulait, « s’afficher ».
La noblesse, aussi bien au sens du titre qu’elle confère qu’au sens moral du beau geste, se tire ici du fait de limiter et réparer la souffrance ou l’indigence d’autrui : non seulement la richesse ne doit pas être exhibée, mais il convient qu’elle serve le bien commun de la cité. Où il apparaît que la fameuse « discrétion » lyonnaise ne relève pas tant d’une psychologie, d’un tempérament, d’un humanisme atemporel, que des conditions d’ordonnancement de l’espace public.