La solution porte précisément sur la nécessité de trouver la bonne échelle pour appliquer les bonnes politiques. Évidemment, même une ville peut avoir des initiatives pertinentes qui s'appuient sur Internet. Mais encadrer la liberté d'expression à l'échelle d'une aire urbaine, par exemple, ne me parait ni réaliste, ni souhaitable. S'opposer localement à des acteurs globaux tels que Google est particulièrement difficile. Une ville peut être tentée de faire émerger des alternatives locales, mais la visibilité de son offre sera affaiblie, car les pratiques individuelles s'inscrivent dans de multiples échelles, et privilégient généralement l’offre la plus entendue.
C'est pour cette raison qu'il faudrait plutôt œuvrer au développement de standards. Jusqu'aux années 1990, Internet s’est développé à partir de standards ouverts, auxquels nous devons le succès d’Internet (courriel, web…). Mais on a assisté par la suite à des développements privés de l'offre de service. Lesquels, du point de vue de l'innovation, ne sont pas si sophistiqués. Si on prend les cas de Uber ou de Airbnb, on voit bien que ce ne sont que des médiateurs, des intermédiaires qui s'appuient essentiellement sur des innovations antérieures et qui n’apportent que quelques éléments de structuration de la médiation dans un domaine particulier, tout en cherchant à occuper une place centrale pour disposer d’une marge optimale.
Face à cela, les chauffeurs de taxi et les municipalités se sont révélés incapables de proposer une alternative dans un temps approprié, ce qui interroge quant à la capacité de réagir localement face à de telles initiatives de privatisation des médiations sociales. On comprend bien que les acteurs privés ont l'avantage d'être motivés par un gain évident, mais au regard des enjeux, il apparait important d'avoir une approche qui repose sur des standards qui pourraient être repris localement pour être implémentés de façon spécifique. Il est impératif de ne pas laisser se mettre en place des dispositifs de ce genre, car on voit aussi qu'ils ont du mal à s'adapter aux conditions spécifiques d'un territoire. On l'a vu à Paris où il y a eu des tensions très fortes avec Uber, du fait de l'existence des licences particulières et des quotas imposés aux chauffeurs de taxis parisiens. Uber essaye de présenter son offre comme globale, alors que ce n'est pas le cas. Il est nécessaire de pouvoir intervenir politiquement, mais il faut être sûr d'en avoir les moyens légaux et fonctionnels.
Au final, il serait beaucoup plus rentable de s’organiser et d’appliquer aux médias sociaux et aux plateformes les principes qui ont permis le développement d’Internet et du Web. Mais cela demanderait une organisation, éventuellement une mutualisation entre de grandes villes, et cela ne se fait manifestement pas. Les collectivités territoriales ne disposent pas d’une telle culture. Dans de telles circonstances, c’est pourtant une forme de démission. Tout le monde s'entend sur le fait qu'Internet a gagné face à des alternatives plus centralisées et moins standardisées, mais pas assez sur l’importance de la démarche qui consista en la création de standards qui pouvaient être librement implémentés. Je m’étonne que l’on ne reprenne pas plus activement ce qui fut initié avec les prémices d’Internet et que l’on ne perçoive pas le danger d’Uber, Facebook ou Airbnb au-delà de leur régulation ou de l’appel à ce que des concurrents puissent émerger. Ce type d’activité repose sur des "effets de club" et des économies d’échelles qui ne sont pas appropriés à la concurrence. Cela ne serait pas plus pertinent que de disposer de plusieurs Internet. Il n’y a aucun intérêt à multiplier les réseaux, alors que leur fonction est précisément de relier…
J'en arrive à la conclusion que l'Europe ferait mieux d'investir dans le développement de standards plutôt que d’œuvrer au développement d’un Google ou d’un Facebook « européen ». Il est absurde d'imaginer créer les conditions d'émergence de tels concurrents en développant un écosystème favorable aux start-ups … cela ne fonctionne pas comme ça. Un tel environnement serait bien évidemment favorable, mais sans standard sur les médiations, ces entreprises ne résisteront pas ou seront rachetées, ce qui ne constituera aucune alternative stratégique à la domination actuelle des États-Unis dans ce domaine. Le seul moyen d’affaiblir de telles centralités, c'est tout simplement de créer des standards, au même titre que le web ou le courriel, dont l’activité quotidienne n’en demeure pas moins considérable.
L’approche par les standards clarifie un second problème de l'intervention publique : un État ou une ville peut trouver que certaines choses ne conviennent pas et tenter de lutter contre. Par exemple, si du point de vue de l’information relative aux transports publics, une ville ne souhaite pas renforcer la position déjà hégémonique de Google, sa démarche risque de s’opposer aux pratiques des usagers ! Si l’on doit changer d'application suivant la ville dans laquelle on est, l’expérience est déplorable et cela n’est pas dans l’intérêt des usagers. L’intention est louable, mais du point de vue des usagers, cette démarche est contreproductive. Il y a certes un impératif à inventer une offre qui ne renforce pas les centralités, mais elle passe aussi par la création de communs à une échelle comparable à celle des acteurs qui se sont imposés.