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Veille M3 / Accélération du vieillissement : à quoi nos villes doivent-elles se préparer ?

© Céline Ollivier-Peyrin

Article

Jamais la population française n’a été aussi âgée et le vieillissement de la population se poursuivra jusqu’en 2040 au moins d’après l’Insee. L’avancée en âge des générations déjà nées (celle des baby-boomers en tête) et l’augmentation de l’espérance de vie expliquent l’ampleur de cette évolution.

Ce défi démographique inédit pour la France mobilise d’ores et déjà les experts de la santé, de l’économie du travail et de la fiscalité, mais concerne également l’aménagement urbain.

La volonté de vieillir dans son quartier et chez soi est largement répandue au sein de la population, et si cette demande est devenue audible, il s’agit à présent d’y répondre concrètement.

Adapter les logements est une condition nécessaire, mais pas suffisante. L’accessibilité et la proximité des services, l’aménagement des lieux publics et privés, la qualité de l’espace public et les solutions de mobilité sont autant de dimensions concourant au bien vieillir.

L’enjeu est d’aménager des milieux de vie respectant les besoins et les demandes des personnes âgées, et ce, quelles que soient leurs capacités. Cet environnement de vie sert en outre à maintenir leurs activités et une vie sociale.

Alors, à quoi nos villes doivent-elles se préparer ? Et comment s’assurer que les décisions prises pour accueillir une population de plus en plus âgée conduisent à des milieux de vie convenant aux multiples personnes âgées, en pleine redéfinition d’elles-mêmes et de leur rapport au monde, ainsi qu’au reste de la population ?
Date : 05/02/2026

Que veulent les personnes âgées ? Le Baromètre du réseau francophone des villes amies des aînés rend compte de leurs attentes à l’égard de l’environnement bâti comme de l’environnement social. Pour les espaces extérieurs, leurs demandes se concentrent sur les voies piétonnes et des trottoirs accessibles, des espaces publics sécurisés, des commerces de proximité et des toilettes publiques.

Tout ce qui concourt au maintien de l’autonomie fait aussi partie des souhaits les plus souvent exprimés : services de santé, aide à domicile, accès à une information claire et centralisée, accompagnement administratif, actions et dispositifs de prévention… Quant aux attentes recueillies dans les domaines de la mobilité, de la participation citoyenne, de la culture et des loisirs ou encore de l’information et de la communication, elles indiquent combien les aînés souhaitent rester actifs et s’impliquer dans la vie locale, sociale et culturelle de leur territoire.

 

Vieillesse et façons d’habiter

 

Les travaux de recherche présentés dans l’ouvrage collaboratif Vieillissement et aménagement, dirigé par Sébastien Lord et Denise Piché, rejoignent tout à fait les orientations du Baromètre. « L’attachement des individus à leur milieu de vie prend de plus en plus d’importance au fur et à mesure qu’ils vieillissent » (Negron-Poblete P). Les personnes âgées recherchent des lieux en ville pour « être avec les autres dans l’espace public », « voir le monde », lutter « contre l’isolement et contre le repli sur l’espace du domicile » (Bigo M).

Les études sur l’habitat pointent elles aussi quelques spécificités venant avec l’âge, résumées par la sociologue Perla Serfaty-Garon : « un attachement plus marqué des personnes âgées au lieu habité ; le désir de garder “comme il est” leur environnement, en dépit parfois de configurations spatiales devenues peu pratiques et de l’inconfort du logement au regard de nouveaux problèmes de santé ; un attachement tout aussi marqué au paysage que composent les objets domestiques, considérés comme autant de repères biographiques expressifs d’une individualité et d’une identité ; une moindre capacité de projection de soi dans un autre lieu d’habitation ; et une grande réticence à envisager le déroulement de leur vieillesse dans des environnements résidentiels conçus pour les personnes âgées, qui constituent autant de repoussoirs, malgré les transformations que connaît l’univers des habitats pour aînés ».

 

 

Voir au-delà de l’âge et de la perte d’autonomie

 

Les études sur le vieillissement supposent généralement le développement d’un rapport particulier aux façons d’habiter avec l’âge et/ou la perte de capacités. Cette approche n’est pas sans rappeler les pratiques institutionnelles et organisationnelles pour la mise en place de services à domicile, les critères d’éligibilité aux aides sociales, le repérage de personnes âgées à risque, etc.

Il ne s’agit pas de remettre en question la légitimité de ces approches, mais d’enrichir ces hypothèses sous-tendant les recherches, les politiques et les pratiques en rappelant une évidence : les personnes âgées ne constituent pas une population homogène et recouvrent des réalités bien différentes. Leurs manières de pratiquer la ville s’expliquent également par leurs usages anciens, leurs parcours résidentiels, leurs cercles relationnels (familial, amical, voisinage), les contextes culturels, sociaux et économiques. C’est pourquoi, afin de tendre vers des villes accueillantes pour des sociétés vieillissantes, l’ouvrage Vieillissement et aménagement invite à privilégier des approches interdisciplinaires et à considérer en particulier les transitions et parcours de vie des personnes âgées.

 

Saisir les expériences individuelles du vieillissement

 

Quand on veut préparer les villes au vieillissement, il est utile de comprendre les stratégies d’adaptation déployées par les personnes vieillissantes pour rester dans leur lieu de vie ou le quitter. Pour cela, remobiliser le concept de déprise, forgé par les sociologues Serge Clément, Marcel Drulhe, Monique Membrado, Jean Mantovani et Jean-François Barthe, s’avère pertinent. La déprise désigne le processus de réorganisation de la vie qui survient avec l’avancée en âge. Elle ne désigne ni un déclin, ni un renoncement passif, mais plutôt un ajustement de ses activités et de ses modes d’habiter.

Les personnes âgées réduisent certaines activités ou pratiques et réinvestissent dans ce qu’elles estiment important, faisable ou porteur de sens. Elles arbitrent et choisissent ce qu’elles conservent ou abandonnent en fonction de leur changement de statut (retraite, veuvage, grand-parentalité), l’évolution de leur santé, la transformation de leurs activités et de leurs relations sociales… Ces césures biographiques conduisent les personnes âgées à passer à l’action.

Par exemple, le franchissement d’une étape de la vie ou un événement marquant peut entraîner une conscience aiguë du temps qui passe et installer l’idée que la mort peut survenir à tout moment. Ce changement de perspectives conduit à des prises de décision sur le lieu de vie et les modes d’habiter. Rester chez soi et près de ses relations, garder ses repères et habitudes et renforcer son sentiment d’indépendance et d’autonomie, ou bien, choisir un domicile et un quartier plus pratiques, quitter un environnement de vie qui pèse désormais trop lourd (trop éloigné, trop chargé en souvenirs, trop compliqué à entretenir), écouter son désir de se rapprocher de ses proches ou de changer d’horizon.

Soulignons que ces choix n’apparaissent pas forcément rationnels ou appropriés aux yeux du monde extérieur. Comment dès lors respecter le désir des personnes âgées de vivre dans l’environnement qu’elles souhaitent et faire en sorte qu’elles aient accès aux services, activités et lieux ?

 

Faciliter la mobilité des aînés, un enjeu d’urbanisme

 

La préservation d’une mobilité indépendante est un élément déterminant du bien vieillir. L’adaptation ou la réduction de la conduite automobile, puis son renoncement volontaire ou contraint, représentent des étapes décisives, voire douloureuses, chez certaines personnes qui voient leurs espaces de vie se réduire. Les autres solutions de transport prennent alors d’autant plus d’importance. Elles dépendent des capacités des personnes, mais aussi de la marchabilité de l’environnement.

Plusieurs études citées par Sébastien Lord et Denise Piché évaluant la relation entre l’espace public et les personnes âgées en France et au Québec mettent au jour des facteurs favorisant la marche. Ceux-ci sont autant de pistes de réflexion pour favoriser des modes de vie actifs et ce, quel que soit l’âge. Parmi ces éléments, on trouve : la qualité des trottoirs (larges, sans obstacle), la présence de bancs, l’accessibilité des bâtiments (rampes, portes automatiques), la qualité esthétique de l’environnement (espaces verts, végétation dans la rue, qualité architecturale), mais aussi la présence de gens dans la rue et la mixité de résidences et de commerces, pour avoir la possibilité de trouver de l’aide si besoin (Paula Negron-Poblete).

À l’inverse, l’absence de ces caractéristiques, mais aussi le sentiment d’insécurité (risque de chute) et les perceptions de vulnérabilité (manque de temps pour traverser), découragent les personnes âgées de marcher.

Outre le lien entre le logement et les différents lieux de vie et d’activités des personnes âgées, la marche facilite aussi l’usage des transports en commun, malgré les difficultés à se confronter aux rythmes des actifs et des jeunes. La marche est aussi pratiquée pour ses bienfaits physiques et sociaux.

Des villes européennes font figure de pionnières dans la mise en place de politiques d’accueil des aînés dans leurs espaces publics. C’est le cas de Bilbao qui, en 30 ans, « aura reconverti plus d’une centaine d’hectares d’espace public et résorbé des dizaines de coupures urbaines en adoptant les grands principes d’aménagement de “la ville lisse” » et en investissant dans des ascenseurs publics facilitant le franchissement des pentes, explique la géographe Sonia Lavadinho.

Inspirée par la corrélation positive entre la présence d’un espace vert à moins de dix minutes du domicile et la pratique plus assidue d’une activité physique, Malmö a misé sur une forte imbrication de ses espaces verts dans ses espaces publics pour offrir à ses habitants une nature accessible au quotidien, tant en lisière du centre-ville qu’en son cœur.

Si la Métropole de Lyon est attachée depuis longtemps à la mobilité multimodale, elle s’est engagée depuis peu dans la réhabilitation de la marche et des modes actifs pour tous en adoptant en 2022 son premier plan piéton et en élaborant en 2025 son guide piéton, destiné aux professionnels, qui rassemble les directives d’aménagement pour l’accessibilité et le confort d’usage de toutes et tous.

 

 

En finir avec la ville genrée :
quand les vieux sont avant tout des vieilles

 

En raison de la plus grande longévité des femmes, leur part dans la population croît avec l’âge : au 1er janvier 2022, elles représentaient 61 % des octogénaires, 73 % des nonagénaires et 84 % des centenaires (Insee). Les femmes vieillissantes ne sont pas pour autant plus visibles dans l’espace urbain. En cause, le repli choisi par les personnes elles-mêmes et l’injonction qu’on leur adresse.

Le sentiment d’être « trop » lente (durée des passages piétons, agacement des autres personnes, etc.), la gêne et le malaise à l’égard des plus jeunes ou dans des lieux de « représentation de soi » (restaurants, lieux de spectacle…), les stratégies pour ne pas être assimilées aux personnes âgées (ne pas utiliser une canne, éviter certains lieux publics, etc.), la perte de motricité, l’insécurité urbaine (le risque de vol remplace la peur du viol) se conjuguent, explique la sociologue Anastasia Meidani. Ces différents facteurs entament la capacité d’appropriation d’un espace urbain et le sentiment d’y être à sa juste place, jusqu’à conduire les femmes âgées à des usages réduits de la ville.

Les travaux sur le genre dans le domaine de l’urbanisme ont mis au jour de nombreux éléments qui contribuent à ce que les femmes ne soient pas tout à fait à leur place dans l’espace public, car « les villes sont faites par et pour les hommes », pour reprendre l’expression de Yves Raibaud, spécialiste de la géographie du genre : sous-représentation des femmes dans les espaces (renvoyées à la sphère privée), aménagements imaginés majoritairement pour des hommes, sous-représentation symbolique (noms de rues), sentiment d’insécurité, harcèlement, etc.

Malgré ces faits, les villes restent des espaces convoités par les femmes âgées. « Ayant intériorisé depuis l’enfance que la ville est empreinte de sexisme, elles apprennent aussi à “faire avec”, à “faire malgré tout”, à composer avec cette vie urbaine » (Lucie Urbain). Elles adaptent leurs mobilités (éviter la foule du samedi, sortir à plusieurs), leurs temporalités (renoncer aux sorties nocturnes), leurs modes d’habiter, et s’appuient sur les solidarités familiales et amicales pour bien vieillir en ville.

Parvenir à des villes plus égalitaires changerait significativement la vie et le vieillissement des femmes urbaines. Le recours à la budgétisation sensible au genre, permettant de vérifier que les choix budgétaires contribuent bien à l’égalité entre les femmes et les hommes, pourrait être un allié. La Ville de Lyon et la Ville de Nantes se sont d’ores et déjà engagées sur ce terrain. Cette pratique, encore émergente, permet a minima de rendre visible le caractère genré d’un budget, de sensibiliser/former les élus, services et prestataires des collectivités et d’enrichir les discussions autour des choix budgétaires.

Enfin, les pistes d’aménagement pour des espaces accueillants pour toutes et tous ne manquent pas. Outre les éléments favorisant la marche déjà cités, les travaux de l’urbaniste Lucie Urbain, reposant sur les expériences d’habitantes vieillissantes du territoire métropolitain lyonnais, listent les points suivants : prolongation de la durée des feux verts et adaptation de cette durée au gabarit de la voie à traverser, aménagement d’espaces publics de pause avec du mobilier urbain adapté, renforcement de l’éclairage public, végétalisation des rues et des espaces publics, mise en place de plateaux ralentisseurs pour apaiser les circulations automobiles, meilleure couverture du territoire en matière de réseaux de transports en commun (arrêt de bus à la demande, navette interne à l’arrondissement, passages plus fréquents, confort et sécurité…), meilleure accessibilité aux commerces (pas de marches à l’entrée), meilleure mixité fonctionnelle de la ville (présence de commerces, de services de santé, d’espaces verts à proximité).

 

 

Rompre avec la ville âgiste

 

Il s’agit finalement de cesser de penser la ville pour des corps performants, mobiles, rapides et d’acquérir une connaissance fine et actualisée des demandes des aînés, des personnes en situation de handicap ou de vulnérabilité, quelle qu’elle soit. Cela passe notamment par une meilleure compréhension des relations qu’entretiennent les personnes avec leurs milieux de vie. Des marges de progression existent dans l’écoute et la prise en compte de leurs attentes, par exemple grâce à la formation des professionnels de la ville, à l’expertise des commissions d’accessibilité ou encore aux expériences de codesign d’aménagements.

L’objectif est de lever ce qui peut s’apparenter à des obstacles environnementaux, physiques et sociaux à l’accès aux espaces publics, aux déplacements et à la participation aux activités. Cette logique profite à tous et plaide, une nouvelle fois, pour une conception universelle des espaces et des services urbains ou a minima pour l’identification des territoires favorables au vieillissement, c’est-à-dire des secteurs où des services, des équipements, des commerces et des arrêts de transports en commun sont accessibles.

Entre la nécessité d’intervenir à différentes échelles spatiales, la multiplicité des acteurs concourant à produire les milieux de vie, la complexité des normes et réglementations aux différentes échelles d’intervention (équipements, logement, voisinage, quartier, ville), la tâche est immense. Elle doit en outre s’articuler avec le fait que les milieux de vie doivent aussi répondre à d’autres enjeux, avec en tête le changement climatique.

Mais comment ne pas s’y atteler et tenter de s’adapter aux besoins d’une société vieillissante ? Préserver l’autonomie, la mobilité, la participation sociale des personnes âgées apparaît comme une nécessité, pour elles-mêmes bien sûr, mais aussi pour notre société qui se priverait des bienfaits de l’intergénérationnel, et qui verra s’accroître la pression sur les aidants proches et manque(ra) de services à domicile en nombre et en qualité.