Nous montrons dans nos enquêtes (dont la dernière menée avec Marion Paoletti sur le harcèlement des étudiantes sur le campus de Bordeaux) qu’il n’y a pas d’origine type du harceleur, juste des variations culturelles et géographiques du harcèlement. Les exhibitionnistes nombreux qui sévissent sur les campus de Bordeaux sont signalés comme étant plutôt des hommes blancs de 40 / 60 ans. Les frotteurs frôleurs du bus ou du métro aussi. Les harceleurs de trottoirs, les suiveurs de jour qui harcèlent « eh t’es bonne, tu me donnes ton 06 » seraient plutôt des jeunes de milieu populaire. Cependant, Mélanie Gourarier nous décrit dans Alpha mâle l’existence des « communautés de la séduction », fréquentées sur Internet par des jeunes hommes appartenant aux classes moyennes et supérieures, et ainsi de suite. À chacun son style, sa technique de prédation, son milieu social, mais invariablement ce sont des hommes.
Il faut donc réfléchir à la question du genre, et pas seulement des hommes et des femmes, comme variable centrale de la violence sociale. Si l’on veut que l’espace public soit plus mixte et agréable, on pourrait commencer par arrêter de construire des équipements urbains spécifiquement masculins comme les skate parks, des grands stades, des urinoirs. Si on veut que la ville soit mixte, quel est l’intérêt pour les villes d’accueillir des compétitions de football où pendant 4 jours des Irlandais ou des Allemands ivres morts abordent toutes les femmes dans la rue ? Des événements 100 % masculins qu’on relate comme si c’étaient des jours de fête alors qu’ils sont constamment émaillés d’incidents graves, de bagarres entre supporters, avec la police ? Pourquoi personne ne note-t-il qu’il n’y a aucun équivalent d’événement à 100% féminin ? Avec une telle violence ? On a vraiment un problème avec la violence de ces cultures masculines qu’on prétend universelles alors qu’elles ne sont le fait que d’un sexe. Qu’est-ce qu’on fait de Bertrand Cantat : la une des Inrocks ou pas ? Le Zénith ou pas ? Comment pourrait-on réfléchir d’une façon moderne à la mise en scène du meurtre de Carmen, du viol sur mineure de 15 ans et du suicide de Suzuki dans Madame Butterfly, du chantage sexuel et de la mort de La Tosca, mis en scène de façon de plus en plus crue et violente ? Ne sont-elles pas des répétitions incessantes et pornographiques de meurtres de femmes ? Les cultures masculines violentes sont dominantes dans la culture bourgeoise comme dans la culture populaire. Comme on viole ou on assassine les femmes sur la scène des théâtres bourgeois, on programme Cantat, le rapeur Jules, Orelsan ou Sexion d’assaut sur des scènes de la périphérie. Dans le cinéma, c’est pareil, ce que la spécialiste du cinéma Geneviève Sellier appelle « la femme dans le frigo » : ce sont les films policiers qui commencent tous par une scène où l’on va voir le corps d’une femme à la morgue. La violence, le viol et le meurtre des femmes restent un standard du cinéma d’auteur comme du cinéma populaire, ainsi que des séries les plus vues au monde. On ne peut pas d’un côté policer la ville et en même temps avoir des caricatures masculines hégémoniques qui continuent à envahir tout. La question de la culture est importante, il ne suffit pas de dire « c’est de la création artistique » et de crier à la censure lorsqu’il s’agit de financements publics donnés à des scènes subventionnées. La ville éducative n’a pas les mêmes missions que le marché, et les lois contre les violences faites aux femmes doivent s’appliquer à tous les secteurs.