Après l’explosion du début des années 1980, l’irruption du « volcan » a formé une couche de matière volcanique qui s’est infiltrée dans les écoles, les centres chorégraphiques ou les compagnies pour y fertiliser. Cette période faste va durer plus d’une dizaine d’années. Les années 1990 semblent moins explosives. Symboliquement, la disparition de Dominique Bagouet en 1992 marque un tournant. Désormais, les structures sont en place, des Centres Chorégraphiques Nationaux ont été créés sur tout le territoire.
La Maison de la Danse poursuit son développement et s’installe au Théâtre du Huitième. De fait, pendant les années 1990, le mouvement prend conscience de ses forces et de ses faiblesses, se repositionne, passe d’une phase créative à une phase d’installation, de développement et de consolidation. Après l’émergence, il devient nécessaire d’organiser les choses en profondeur. Là encore, cette période va rentrer en résonance avec les évolutions politiques et celles du public. Les années 1990 sont des années d’alternance où progressivement, l’économie de marché s’impose. De son côté, le public demeure enthousiaste, il suit, il arbitre, et il attend des artistes de nouvelles expériences. L’ouverture aux danses du monde venues d’Afrique, d’Amérique Latine, d’Asie, touchées à leur tour par le mouvement contemporain, va permettre de répondre à cette exigence.
De plus, si durant les années 1980, comme le souligne Régine Chopinot dans le film Grand Écart, le champ était libre, et les lignes tracées plus faciles à repérer, la génération suivante des chorégraphes, plus nombreux rend le paysage plus complexe. Tout le monde doit trouver une voie originale. L’exercice n’est pas facile. La concurrence est vive. Les places importantes sont déjà prises. Il faut garder un esprit créatif dans un contexte où les centres de gravité se déplacent.
La logique économique va davantage encore régner sur les années 2000. À la télévision, on ne parle plus de public, mais d’audience. On demande à l’artiste de répondre à des besoins. On reproduit ce qui marche. Internet concentre encore ces phénomènes. En travaillant actuellement à la création d’un site web dédié à la danse, je me rends compte des difficultés que cela impose. Comment garantir la qualité dans une économie publicitaire ? C’est difficile pour les artistes qui veulent faire sens aujourd’hui d’évoluer dans un tel contexte.
Toutes les salles veulent faire le plein, mais tous les artistes ne les remplissent pas. Nous sommes sortis d’une ère où la création primait. Il faut trouver un nouvel équilibre entre les excès de la loi du marché qui conduit aux spectacles formatés, les excès d’un art élitiste réservé à des initiés, et les excès d’un dévoiement du propos artistique contraint par la demande sociale. Car à force de dire que tout est création, on en arrive à perdre ses repères. Il est nécessaire de faire la part des choses et c’est là que les acteurs culturels ont un rôle à jouer. De tous temps le théâtre est, dans la cité, ce lieu de démocratie où le citoyen vient se confronter à des idées et à des esthétiques nouvelles, tout ce que l’art permet de réinvestir ensuite dans la vie politique. Et c’est là que se situe la responsabilité des artistes, mais aussi celle des décideurs et des médiateurs.
Il serait dommage de se laisser entraîner dans une déchéance de l’économie de la culture qui conduirait à des phénomènes de concentration, où seules les plus grosses machines survivraient, laissant les petits s’épuiser dans un combat pour la survie et les jeunes pousses entretenir l’illusion de la régénérescence.
Là où les années 1980 avaient trouvé, les années 2000 et 2010 cherchent encore. On manque d’horizon, d’espérance, d’enthousiasme, pour un avenir plus ambitieux, qui affirme des choix, trouve des dynamiques. Le monde de la danse, qui n’échappe pas à ces profondes mutations, reste à ce titre porteur d’espoir, car en plaçant le corps au cœur de son propos, c’est l’humain, dans ce qu’il a de plus vital et généreux, qui est convoqué.