I — Le Dérisking, ou la nouvelle grammaire de l’action publique
La transition écologique dépend en grande partie de notre capacité à rediriger, rapidement, des volumes significatifs d’investissements, comme le rappellent dans leurs travaux I4CE ou le Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan.
Il s’agit donc, pour cela, de décrypter la situation actuelle et la manière dont les acteurs publics et privés organisent la prise de risque, orientent les flux financiers et structurent la transition. C’est dans ce cadre que s’inscrit ce texte : comprendre les relations entre État, collectivités et marchés pour identifier des leviers de redirection disponibles.
Préserver la rentabilité du capital privé
Depuis une dizaine d’années, Daniela Gabor et son collègue Benjamin Braun ont popularisé le concept de dérisking pour décrire la nouvelle configuration entre États et marchés, secteurs public et privé. Loin d’éliminer le risque, cette politique vise à le redistribuer, à l’amortir socialement pour préserver la rentabilité du capital privé. L’État ne dirige plus le capital, il en oriente désormais les trajectoires de manière plus indirecte, en réduisant les incertitudes politiques, climatiques ou réglementaires susceptibles de menacer les rendements attendus.
Ce régime prolonge la logique néolibérale : la puissance publique ne pilote plus l’investissement, elle organise la bancabilité. La transition verte en est aujourd’hui l’expression la plus aboutie : transformer la crise écologique en opportunité d’investissement sans remettre en cause la structuration du capitalisme/de la production. Ainsi se dessine un État devenu curateur des marchés, souvent décrit dans la littérature comme « the state as market-maker of last resort » : un État qui sécurise les flux financiers sans traiter les causes structurelles des risques qu’il prétend atténuer. C’est une résilience calibrée à hauteur de capital, plus qu’à celle des sociétés.
Deux visages du dérisking
Gabor et Braun distinguent deux régimes : le dérisking faible (weak), dans lequel l’État, sous contrainte budgétaire, améliore le profil risque-rendement d’actifs existants — par des garanties partielles, des incitations fiscales ou des fonds de couverture — sans transformer les structures productives. Il stabilise le capital, mais ne modifie pas son orientation.
À l’inverse, le dérisking robuste (robust) consiste à financer massivement les « secteurs verts » (hydrogène, batteries, capture du carbone) à coups de subventions, crédits d’impôt ou garanties d’investissement. Il soutient l’innovation, mais sans contreparties environnementales fortes. Dans les deux cas, la transition s’apparente davantage à un ajustement macro-financier qu’à une véritable refondation.
L’exemple américain : dérisquer la croissance
L’Inflation Reduction Act (IRA) de 2022 illustre ce dérisking robuste. Présenté comme la première politique industrielle verte de l’ère Biden, il s’agissait avant tout d’un programme de sécurisation du capital : plus de 370 milliards de dollars de crédits d’impôt et de garanties publiques pour attirer l’investissement privé. L’IRA ne transforme pas la nature du capitalisme énergétique : il verdit le cycle d’endettement sans en modifier la logique. Les infrastructures financées — usines, pipelines, réseaux — sont conçues pour être construites, non nécessairement pour durer.
L’État y dérisque l’entrée, non la durée (et encore moins la durabilité) : il garantit la construction, pas l’entretien. En somme, il dérisque la croissance (verte) des entreprises, pas nécessairement la soutenabilité.
Le Ghana : l’asymétrie de la construction sans entretien
À l’autre bout du spectre, le Ghana illustre une asymétrie comparable. Le pays abrite des dizaines de fonds d’infrastructures, souvent créés sous impulsion internationale, mais moins de la moitié ont réellement servi. Les mécanismes de dérisking y sécurisent l’investissement initial — routes, énergie, logistique — tandis que la maintenance reste hors du champ de la bancabilité. Budgets d’entretien fragmentés, arbitrages annuels, dépendance aux dons : les actifs y vieillissent sans plan de continuité.
Résultat : un paysage d’infrastructures jeunes, mais déjà vulnérables, construites plus vite qu’elles ne peuvent être entretenues (des communs négatifs pour les futurs partis d’alternance, comme le souligne Gabor elle-même. Parfois même, ce sont des infrastructures fossiles qui sont construites, de véritables actifs échoués dès leur entrée en fonction qui grèvent les fonds publics.
Répartition public/privé et impensé de la durée
Ces deux exemples mettent en évidence une nouvelle division des rôles entre acteurs publics et privés : dans ce modèle de dérisking, l’amorçage est « socialisé », c’est-à-dire pris en charge par la puissance publique, la durée laissée aux marchés, et la fin de vie renvoyée à l’État. Autrement dit, l’État assume les phases risquées ou déficitaires, tandis que le privé intervient sur les segments rentables. L’enjeu n’est pas seulement temporel, mais politique : qui finance, qui entretient, qui assume le retrait ? Cette séparation crée ses propres vulnérabilités. Le dérisking sécurise le démarrage, mais laisse l’entretien dans une zone grise, ni rentable, ni garantie. Ce déséquilibre révèle un impensé plus large : celui du dérisking de la durée.
Les États et les bailleurs savent protéger l’investissement initial, rarement la période d’exploitation ou de réaffectation. Or, c’est là que se joue la soutenabilité forte : dans la capacité à maintenir et à adapter les infrastructures. Dérisquer la continuité, suppose de nouveaux instruments : des garanties OPEX (dépenses d’exploitation) pour sécuriser la continuité du service, des fonds de retrait responsables pour anticiper la fin de vie et des contrats à performance inversée, qui rémunèrent la maîtrise du retrait plutôt que la seule construction.
Cette approche inverse la logique dominante : elle fait de la durabilité un objet financier à part entière. Le risque n’est plus celui de la défaillance budgétaire, mais celui de l’obsolescence.
Trois niveaux de lecture
Chez Gabor et Braun, cette réflexion sur la continuité relève d’abord d’une analyse macro-financière. Leur critique porte sur la manière dont l’État dérisque pour stabiliser les marchés et maintenir la valeur des actifs. La logique du dérisking qu’ils décrivent vise la préservation du capital, non la transformation écologique. Une lecture alternative consisterait à détourner ce cadre vers une orientation politique : penser le dérisking non comme la garantie d’actifs existants, mais comme un outil de planification du retrait.
Dans la perspective actuelle, il s’agit de préserver la valeur des actifs et (si possible) d’éviter la multiplication d’actifs échoués garantis ; dans une approche écologique, il s’agirait de financer le retrait maîtrisé, la désaffectation et la reconversion. Il ne s’agirait donc plus de protéger des infrastructures au bord du déclin, mais d’assumer collectivement la valeur du retrait, en traitant l’entretien comme le démantèlement, comme des investissements publics dans la soutenabilité.
Le Big Green State : une politique du crédit vert
Dans ses travaux récents, Daniela Gabor approfondit son alternative au dérisking sous le concept de Big Green State. Plutôt que de se limiter à sécuriser les rendements privés, il s’agirait de planifier la création monétaire et le crédit, afin d’orienter l’investissement vers des secteurs essentiels à la transition.
Ce régime macro-financier combine une politique du crédit vert allocatif — où les banques centrales fixent explicitement les orientations de financement — et une coordination étroite entre politiques budgétaire, bancaire et industrielle. Ses instruments sont connus : refinancements ciblés (green TLTROs), contrôle de la rentabilité des investissements, discipline des flux financiers.
Ce cadre rompt avec la logique d’un État escortant le capital : il dessine une puissance publique capable de diriger le crédit plutôt que d’en amortir les risques, et de redonner à la transition une dimension de planification démocratique — non pas la simple stabilité macro-économique, mais la capacité à gouverner le temps et la direction du capital.
La doctrine Macron : un État stratège… dérisqueur du privé
Une forme d’ambivalence persiste, illustrée dès 2020 par Daniela Gabor et Samba Sylla dans leur article publié sur Le Grand Continent, consacré à la « doctrine Macron » en Afrique. Derrière le discours d’un État stratège et d’un renouveau de la coopération, les auteur-ices décrivent un modèle de développement par le dérisking : mobilisation du capital privé à travers des garanties publiques, des fonds mixtes et des partenariats public-privé.
Cette stratégie, présentée comme une modernisation du développement, reviendrait à socialiser les pertes et à transférer le risque vers les États africains, tandis que les acteurs privés conservent la rente et la maîtrise des projets. Pour Gabor et Sylla, elle incarne un « développement sous perfusion financière », budgétairement risqué et écologiquement myope : un État qui se dit stratège, mais agit comme assureur du capital privé.
En France même, la logique n’est pas fondamentalement différente. Derrière le discours sur la planification écologique, les dispositifs de garantie et de co-investissement se multiplient : ils stabilisent le capital plus qu’ils n’en transforment les usages et les finalités.
Les collectivités, souvent en première ligne, héritent de cette contradiction : elles qui doivent à la fois attirer l’investissement et en corriger les externalités, sécuriser les projets tout en préservant l’intérêt général. C’est à ce niveau que se joue sans doute, désormais, la frontière mouvante entre le public protecteur et le privé dérisqué.
II — En France et dans le monde : comment le dérisking redessine le lien public/privé
De la garantie locale à la planification mondiale
En France, le dérisking n’est plus un concept hors sol (d’ailleurs il n’est pas issu du monde académique, mais apparaît d’abord dans un rapport de la Deutsche Bank datant de 2011) : il structure déjà les politiques publiques. Garanties de rénovation, dépollution de friches, contrats énergétiques à long terme : partout, les collectivités apprennent à sécuriser l’investissement pour attirer les acteurs privés, tout en cherchant à préserver l’intérêt général.
Ce mouvement local, on l’a dit, s’inscrit dans une tendance plus large : celle d’un État devenu architecte du risque, à la fois stabilisateur macro-financier et garant politique de la continuité économique. L’inflexion américaine sous Trump, les ambitions de planification verte en Europe, la multiplication des garanties locales en France, etc., traduisent un même basculement : faire de la gestion du risque (pour le capital) un mode de gouvernement.
Garantir pour agir : le tournant français
Depuis 2022, la France a étendu la logique de garantie à presque tous les domaines d’action publique. Dans l’habitat, les Fonds de Garantie pour la Rénovation (FGR/FGRE) couvrent le risque de crédit des ménages et des copropriétés. En matière de foncier, les établissements publics fonciers (EPF) dérisquent les friches en prenant en charge dépollution et portage avant toute réaffectation.
Dans la chaleur renouvelable, le Fonds Chaleur et le fonds de garantie géothermie réduisent le risque technique pour les opérateurs. Côté électricité, les Power Purchase Agreements (PPA) permettent aux acheteurs publics de se protéger contre la volatilité des prix.
Le public ne produit plus directement : il encadre les conditions de production, devenant l’assureur du flux, tandis que le privé reste l’opérateur et le premier bénéficiaire du rendement. Ce partage du risque n’est pas neutre : il redéfinit la souveraineté des collectivités sur leurs politiques économiques et écologiques. Plus la puissance publique garantit, plus elle partage le risque sans pour autant partager la gouvernance. Les collectivités stabilisent les marchés sans toujours pouvoir décider des orientations industrielles ou écologiques qu’elles appuient.
L’inflexion américaine et européenne : la politique du risque assumée
Ce mouvement dépasse largement les frontières nationales. Depuis le retour de Donald Trump, les États-Unis assument une politique industrielle fondée sur la protection et la garantie. Tarifs douaniers, subventions ciblées, nationalisation partielle des chaînes d’approvisionnement : le dérisking ne disparaît pas, il se durcit. Il ne sert plus seulement à « faire venir le capital vert » des gestionnaires d’actifs, mais à protéger les filières nationales par des droits de douane.
L’Europe réagit en miroir. Le Green Deal industriel et la planification écologique française reprennent cette idée d’un État « investisseur de dernier ressort », tout en restant enfermés dans une logique de stimulation du privé par la garantie. Derrière le langage de la souveraineté, on retrouve un même mécanisme : l’État absorbe l’incertitude, le privé capture la rente.
Les collectivités traduisent dans leur ingénierie quotidienne ces logiques financières mondialisées — contrats longs, clauses de réversibilité, indicateurs de performance —, sans toujours disposer des marges budgétaires ni des leviers politiques nécessaires pour en maîtriser les effets.
Entre l’assurance et la transformation : les collectivités au centre du jeu
Le dérisking est devenu une boîte à outils transversale : il s’applique aussi bien aux politiques de logement qu’aux transitions énergétiques ou à la gestion de l’eau. Mais la question centrale demeure : dérisquer quoi et pour qui ? Les collectivités se trouvent dans une position stratégique, mais inconfortable. Elles sont les premières à gérer les conséquences des crises (énergie, climat, inflation). Elles disposent d’une ingénierie publique précieuse et néanmoins de plus en plus sous contrainte budgétaire — si ce n’est remise en cause par les tutelles ou la représentation nationale (que l’on songe aux récentes attaques contre l’OFB ou l’ADEME par exemple). Elles se situent à l’interface entre les politiques nationales et les besoins locaux.
Comme dans la politique de développement, la garantie publique reste ici un instrument de continuité : elle protège davantage qu’elle ne transforme. Pourtant, les collectivités ne sont pas condamnées à reproduire ce schéma : elles peuvent en infléchir la direction.
Rediriger le dérisking : un chantier politique pour les territoires
En définitive, le dérisking signe moins le retrait de l’État qu’une mutation de sa fonction. Ce dernier ne régule plus les marchés par la loi, il les stabilise par la garantie. Ce glissement transforme la frontière entre l’État et le marché. La garantie devient l’outil principal de leur interdépendance. Mais cette interdépendance est à repenser. Les collectivités disposent d’un levier discret et cependant décisif : elles peuvent amorcer une redirection du dérisking.
Non pas reproduire la logique d’assurance du capital à une échelle locale, mais bien davantage la réorienter vers des objectifs de soutenabilité forte. Rediriger, c’est d’abord repolitiser les critères de la garantie : en conditionnant le soutien public à des trajectoires de soutenabilité forte, de renaturation ou de retrait raisonné ; en élaborant des instruments qui sécurisent le renoncement (fermeture d’usages, désimperméabilisation, réaffectation) au lieu de financer l’expansion ; en instaurant une coproduction de la décision : partager la gouvernance du risque avec les citoyens, les opérateurs publics et les acteurs économiques territoriaux.
Cette redirection n’est pas encore celle du Big Green State esquissé par Gabor — un État pleinement planificateur et allocatif, mais elle en constitue sans doute le laboratoire pragmatique : une manière, à l’échelle des territoires, de transformer la garantie en orientation et la sécurité en instrument de transition.
III — Garantir les risques ou démocratiser les arbitrages ?
Vers une politique collective de la sécurité
Le dérisking a transformé en profondeur la fonction de l’action publique. En garantissant les investissements privés, l’État et les collectivités ont appris à socialiser les pertes sans forcément socialiser les décisions. Cette dissymétrie, au cœur des critiques formulées par Gabor et Sylla, interroge le sens même de la puissance publique.
Garantir les risques, c’est d’abord préserver la continuité — celle des marchés, des chaînes de valeur, des infrastructures. Ce régime de stabilisation rassure les acteurs économiques. Pourtant, il tend à naturaliser les hiérarchies existantes. Les garanties publiques bénéficient souvent aux secteurs déjà solvables, aux ménages déjà bancables, aux entreprises capables d’investir.
Si la puissance publique ne peut tout garantir, elle le fait encore trop souvent au profit des mêmes. Ce biais d’allocation ne relève pas d’un manque de moyens : il traduit un problème de finalité. On garantit ce qui rentre dans les cadres économiques dominants, non ce qui répond aux vulnérabilités sociales ou écologiques les plus urgentes.
Ainsi, la logique du dérisking renforce souvent l’injustice qu’elle prétend corriger : elle consolide la continuité des flux au détriment de la diversité des besoins. Garantir sans délibérer, c’est faire du risque un mécanisme automatique de reproduction (social, du capital, etc.), non un espace de choix ou de réallocation plus juste.
Démocratiser les arbitrages : repolitiser la garantie
Face à cette dérive, un autre horizon s’impose : démocratiser les arbitrages. Garantir, c’est toujours arbitrer — entre secteurs, entre territoires, entre générations. Derrière chaque mécanisme de couverture se cache une décision implicite : que protège-t-on ? À quel coût ? Et pour qui ? Réintroduire ces questions dans le débat public, c’est reconnaître que la garantie n’est pas une donnée neutre, mais une ressource politique.
Les collectivités peuvent devenir les laboratoires de cette repolitisation du risque. En intégrant des mécanismes de consultation, de transparence et d’évaluation partagée, elles peuvent transformer la garantie en arbitrage collectif. Autrement dit : faire du risque non plus un tabou technocratique, mais un objet de délibération.
La Sécurité sociale de l’alimentation : une autre économie de la garantie
Cette repolitisation des garanties n’est pas qu’un principe : elle trouve déjà des formes concrètes. La Sécurité sociale de l’alimentation (SSA) en offre un exemple saisissant. Là où le dérisking traditionnel garantit la rentabilité de l’offre, la SSA garantit la stabilité et la justice de la demande : elle mutualise le financement pour rendre accessibles des produits choisis, de qualité, issus de filières agricoles durables, tout en assurant un revenu stable aux producteurs.
Cette logique inverse le sens de la garantie : au lieu de sécuriser les marges, elle sécurise l’accès — à une alimentation soutenable, à un mode de production respectueux du vivant, à une économie territoriale plus juste. En ce sens, la SSA esquisse une autre économie de la sécurité, fondée sur la solidarité et la soutenabilité plutôt que sur la préservation des rendements privés.
La SSA montre ainsi qu’il est possible de repenser la fonction protectrice de la sphère publique sans l’abandonner : en garantissant non plus la rentabilité, mais la justice de l’accès. C’est tout le sens d’une politique des garanties équitables, qui inspire aujourd’hui la réflexion sur une justice du risque.
Au-delà de cet exemple, un dérisking redirigé pourrait s’appuyer sur de nouveaux instruments capables de sécuriser non plus les flux financiers, mais les trajectoires de transition.
Parmi ces leviers qui existent parfois à l’état embryonnaire, ou pourraient prolonger des pratiques déjà expérimentées :
- Des fonds territoriaux de renoncement et de reconversion, finançant le retrait progressif d’activités insoutenables (zones artificialisées, filières fossiles, infrastructures obsolètes) ;
- Des contrats à impact négatif évité, qui rémunèrent la prévention — dépollution, désimperméabilisation, économie de ressource — plutôt que la seule production ;
- Des garanties publiques de continuité d’usage, orientées vers la maintenance, la réparation et la prolongation de la durée de vie des équipements ;
- Des coopératives de garantie ou pools mutualistes locaux, associant collectivités, acteurs économiques et citoyens pour couvrir collectivement les risques/coûts liés à la transition ;
- Et, à terme, des fonds de garantie intersectoriels pourraient devenir les arbitres explicites de la redirection économique : en réaffectant les garanties publiques selon la valeur écologique nette des projets, ils offriraient à la puissance publique un outil de pilotage transversal du dérisking, capable de financer autant la sortie que l’entrée — le retrait d’activités obsolètes autant que l’investissement dans des alternatives soutenables.
Ces dispositifs redéfiniraient la garantie comme une fonction stratégique du commun, capable de soutenir le désinvestissement raisonné autant que l’invention soutenable. Ils esquissent les contours de modes de financement de la continuité, au service de la redirection écologique plutôt que de la seule rentabilité du capital.
Pour une justice des garanties
Démocratiser les arbitrages ne signifie pas tout exposer au risque. Il s’agit bien plutôt de redéfinir les priorités de la protection. Trois principes peuvent guider cette transformation :
- Équité : la garantie publique doit bénéficier en priorité à celles et ceux qui ne peuvent se protéger seuls — territoires vulnérables, secteurs essentiels, populations exposées.
- Réversibilité : toute garantie doit pouvoir être évaluée et révisée. La stabilité ne vaut que si elle reste discutable.
- Retour de valeur public : quand le risque est assumé collectivement, la réussite doit l’être aussi ; les bénéfices doivent nourrir les biens communs.
Ces principes esquissent une gouvernance équitable du risque, où la sécurité devient un bien partagé, commun, plutôt qu’un privilège, où les bénéfices, et non les seules pertes, sont désormais socialisés.
Une écologie de la décision
Le dérisking révèle moins un problème de moyens qu’une question de finalité. Ce n’est pas la quantité d’argent public qui est seule en jeu ici, mais le cadre en fonction duquel des choix sont posés et des actifs sécurisés qui mérite d’être examiné à nouveaux frais. La transition écologique ne pourra être gouvernée par la seule logique de la continuité : elle exige des arbitrages assumés, transparents et collectifs. La puissance publique ne peut pas (ne doit pas !) tout garantir ; elle doit choisir — et surtout, choisir autrement.
Dérisquer, ce n’est pas seulement réduire l’incertitude : c’est décider ensemble ce que nous voulons rendre possible, ce que nous devons laisser partir et ce que nous devons protéger.
C’est à ce prix que la sécurité pourra redevenir un bien commun, et la puissance publique, un arbitre d’authentiques vulnérabilités, plutôt qu’un simple amortisseur du capital privé.