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Transition démographique et dénatalité : une hospitalité métropolitaine à réimaginer au service des plus petits comme des plus âgés

© Métropole de Lyon - Céline Ollivier-Peyrin

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Après des décennies de croissance, les taux de fécondité reculent dans la plupart des régions du globe.

Longtemps atténué par une natalité relativement dynamique, ce phénomène s’affirme désormais en France, avec une baisse continue des naissances depuis les années 2010.

Les conséquences d’un vieillissement progressif des populations, y compris urbaines, sont multiples, tant en matière de services publics que de modèles économiques.

Face à ce défi, plusieurs pays ont engagé des politiques volontaristes, entre incitation à la parentalité et compensation de la diminution du nombre d’actifs.

Selon l’économiste Maxime Sbaihi, auteur de l’essai Les balançoires vides, le piège de la dénatalité, l’enjeu pour les métropoles consiste à optimiser les infrastructures urbaines, afin de les adapter à une population aux besoins de plus en plus polarisés à chaque extrémité des âges de la vie.

Il aura fallu un basculement statistique symbolique pour remettre la démographie au centre du débat public. En 2025, en France, le nombre de décès (651 000) a dépassé celui des naissances (645 000) selon le dernier bilan démographique annuel de l’Insee. Le solde naturel devient donc négatif (-6 000), une première depuis la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, si la population française continue de croître légèrement, elle le doit exclusivement à l’immigration.  

Ce basculement tient évidemment au vieillissement de la population, avec l’arrivée des générations de baby-boomers à des âges de mortalité plus élevés. Il est toutefois arrivé plus vite que prévu, accéléré par une forte baisse de la natalité enclenchée en France au début des années 2010. Toujours selon l’Insee, après s’être longtemps maintenu au-delà du seuil de renouvellement des générations (soit 2 enfants par femme), ce qui constituait une exception en Europe, notre indicateur conjoncturel de fécondité a reculé jusqu’à 1,56 enfant par femme en 2025. Entre 2011 et 2023, les naissances françaises, elles, ont baissé de 21 %. 

Dans le débat public français, l’approche de cette bascule emblématique a été suffisamment marquante pour entraîner des initiatives politiques : fin 2025, l’Assemblée nationale lançait une mission d’information sur les causes et conséquences de la dénatalité, accompagnée d’une consultation citoyenne qui a recueilli près de 30 000 contributions — un succès certain pour ce type de démarches.

Parmi les personnalités auditionnées par cette mission d’information, l’économiste Maxime Sbaihi est l’auteur de Les balançoires vides, le piège de la dénatalité, un essai remarqué, paru cette même année 2025 aux éditions de l’Observatoire. L’ouvrage pose le diagnostic suivant : la dénatalité, combinée à un vieillissement massif, crée une configuration inédite : un « baby-boom à l’envers », un choc lent mais cumulatif, dont les effets se matérialisent d’abord dans les institutions du quotidien (écoles, formations, emploi, santé), avant de reconfigurer les équilibres macroéconomiques du pays. 

 

Au Japon, des enfants qui n’existent plus que dans l’imagination. Au nord d’Osaka, les villageois d’Ichinono ont confectionné et installé des dizaines de poupées grandeur nature, en papier mâché, pour faire illusion et combler le manque psychologique d’enfants dans l’espace public. Life-size dolls in Ichinono, Japan© Photographed for the FT by Yasuyuki Takagi

 

Le « piège de la basse fécondité » : quand la trappe menace de ne pas pouvoir se rouvrir

 

L’une des idées structurantes mobilisées par Maxime Sbaihi est celle d’un risque d’auto-renforcement du phénomène actuel, où la dénatalité devient cause et conséquence du vieillissement démographique. L’idée de low fertility trap (piège de la basse fécondité), formulée au début du siècle, fait l’hypothèse qu’il n’y a pas de limite à la baisse de la fécondité et qu’elle peut même perdurer à des niveaux tellement bas que le phénomène en vient à se renforcer de lui-même pour s’installer durablement. À l’image du Japon, dont le taux de fécondité végète en dessous du seuil de renouvellement des générations depuis les années 1970, et qui est devenu la nation symptomatique de la dénatalité. 

Cette hypothèse a le mérite de mettre en évidence des boucles de rétroaction, ces mécanismes qui se renforcent mutuellement, plutôt que des variables séparées. D’abord un facteur démographique : même si la fécondité remontait, la courbe des naissances pourrait rester déprimée si la base de la pyramide des âges s’est fortement restructurée (moins de femmes en âge d’avoir des enfants). Puis un facteur sociologique : les normes autour de la « famille idéale » évoluent, et peuvent se recalibrer à la baisse. C’est déjà le cas en France, où l’Ined a mis en évidence la baisse du nombre d’enfants considéré comme « idéal » (passé de 2,7 en 1998 à 2,3 en 2024) et montré que la famille à deux enfants est devenue, en l’espace d’une génération, davantage un maximum qu’un minimum. 

Enfin, un facteur économique : si les jeunes générations anticipent une trajectoire de niveau de vie moins favorable liée au vieillissement de la population (pression sur le revenu pour couvrir les besoins des « seniors », croissance atone, hausse des prix du logement, etc.), le « désir » d’enfant vient naturellement se heurter aux conditions matérielles.

 

La dénatalité : une marée descendante sur l’économie réelle, de l’école au marché du travail

 

Dans une note récente pour le Haut-commissariat à la stratégie et au plan, en prolongement des Balançoires vides, Maxime Sbaihi apporte des ordres de grandeur éloquents sur la contraction des cohortes d’élèves qui annonce celle, à venir, de la population active française. Dans le premier degré, la France compte déjà près d’un demi-million d’élèves en moins et 5 000 fermetures d’école depuis 2010. 

Il s’agit là d’une « marée descendante », qui se propage irrémédiablement vers l’enseignement supérieur, puis le marché du travail, au point que, selon Maxime Sbaihi, nous allons manquer de main-d’œuvre avant de manquer de travail. Ses projections tablent sur un déficit net de 120 000 postes à l’échelle nationale d’ici 2030, alors que de nombreux secteurs stratégiques sont déjà sous tension. C’est ici, en outre, que la dénatalité vient heurter de plein fouet la problématique de la soutenance de notre modèle social.

En effet, les conséquences de la dénatalité et du vieillissement sur les systèmes de protection sociale sont monumentales. Ces dispositifs n’ont pas été conçus ou actualisés pour faire face à la combinaison de ces deux chocs. C’est particulièrement vrai pour le modèle social français qui, par sa logique de répartition, est hypersensible à la démographie. Il a été refondé à la Libération avec l’hypothèse démographique forte que la « pyramide des âges » resterait pyramidale. Alors qu’il y avait encore quatre cotisants pour un retraité dans les années 1960, ce ratio est tombé à deux pour un dans les années 2000, puis à 1,7 aujourd’hui. En 2070, il ne devrait plus rester, au mieux, que 1,4 cotisant pour financer la pension d’un retraité. Pris en étau entre dénatalité et vieillissement, les actifs vont subir une pression maximale.

 

Vers un choix de société entre bébés, immigrés ou robots ? 

 

Face à une fécondité durablement basse, les pays riches sont poussés à arbitrer entre trois leviers pour stabiliser leur population active : augmenter les naissances, augmenter l’immigration, ou compenser par la robotisation. C’est ce que Maxime Sbaihi présente comme le « trilemme démographique », chacune de ces options stratégiques ouvrant la voie à des controverses et s’apparentant à un choix de société.

 

Trilemme démographique de la dénatalité : L'immigration remède à une fécondité basse et à une population active stable, la procréation remèce à une population active stable et à une immigration faible, la robotisation remède à une fécondité basse et une immigration faible

 

La voie de l’immigration est suivie par la plupart des pays occidentaux, à commencer par les États-Unis et le Canada. En Europe, l’Allemagne a la stratégie la plus avancée en la matière depuis une dizaine d’années et le Wir schaffen das (« Nous y arriverons »), formule célèbre issue du discours de la chancelière Angela Merkel sur l’ouverture des frontières et l’accueil des réfugiés syriens et afghans. Et même si les débats autour des capacités réelles d’intégration du pays sont toujours aussi vifs en Allemagne

Au total, l’Europe aurait besoin d’accueillir entre 61 et 73 millions de nouveaux immigrés d’ici à 2050 si elle voulait seulement stabiliser la proportion de sa population active dans sa population totale. De tels volumes font présager une forte concurrence intraeuropéenne pour attirer des travailleurs étrangers. Même l’Italie de Giorgia Meloni, pourtant élue sur un programme ultraconservateur de préférence nationale, s’est convertie à cette stratégie de l’immigration. Une évolution qui révèle le paradoxe de la montée en puissance des forces politiques d’extrême droite partout sur le continent, et la sensibilité du sujet parmi les opinions européennes. 

Outre les enjeux d’intégration, cette stratégie génère des effets limités sur le vieillissement de la population : l’immigration donne un peu de « ventre » à la pyramide des âges, mais ne restaure pas pour autant sa base. D’autant que, contrairement à une idée reçue, l’immigration a un impact marginal sur la natalité : selon l’OCDE, les comportements de fécondité des populations immigrées s’alignent sur la norme du pays hôte en l’espace d’une génération. 

La seconde voie est celle de la robotisation, dont le Japon offre l’exemple le plus avancé. Hermétique à l’immigration et porté par un savoir-faire historique en robotique industrielle, le Japon mise sur l’idée que le capital technique pourra, au moins partiellement, se substituer au travail humain. On y voit déjà se multiplier des usages — des chaînes d’assemblage aux expérimentations dans l’agriculture, la logistique, le transport, mais aussi le commerce et la santé. Outre la perspective, pour l’industrie technologique japonaise, de tirer profit d’un nouvel avantage comparatif, ce choix s’appuie aussi sur un terreau culturel favorable, où l’imaginaire collectif est rempli de références à une coexistence harmonieuse entre robots et humains.

Mais cette stratégie a ses angles morts. Les robots montrent vite leurs limites dans les secteurs critiques du vieillissement : les métiers du soin et du lien, qui résistent mal à l’automatisation. Plus largement, la robotisation repose sur un pari technosolutionniste, certes relancé par l’essor de l’IA, mais dont l’issue demeure hautement incertaine.

Pour les pays qui veulent maintenir leur population active sans recourir à l’immigration, la troisième voie est donc celle de la procréation, une option en vogue dans un nombre croissant de pays à travers le monde : en 2021, selon l’ONU, 55 pays revendiquaient une politique nataliste visant à augmenter la fécondité, c’est-à-dire trois fois plus que dans les années 1970. C’est notamment le cas de la Corée du Sud, de la Hongrie ou encore d’Israël, des pays dans lesquels émergent de nouveaux natalismes identitaires. 

Problème : partout dans le monde, les politiques natalistes se heurtent à des limites structurelles. Leur efficacité est souvent modeste et, dans le meilleur des cas, elles portent nécessairement sur le temps long : même une remontée rapide de la fécondité ne « produit » des actifs supplémentaires qu’après une vingtaine d’années.

En Europe, la Hongrie illustre bien ces difficultés. Le Premier ministre hongrois Viktor Orbán, qui a fait de la relance de la natalité un projet de civilisation, a déployé un véritable arsenal de mesures incitatives : crédits d’impôt pour les couples avec enfants, exemption à vie d’impôt sur le revenu pour les mères de quatre enfants, prêts préférentiels pour les couples mariés transformés en dons s’ils font trois enfants, nationalisation des cliniques de fertilité et gratuité des soins, etc. Malgré l’effort national consenti, la Hongrie n’a que légèrement relevé son taux de fécondité (de 1,25 à 1,5 entre 2010 et 2025). Un effet insuffisant pour relever le taux de natalité qui, lui, reste désespérément stable : certes, les femmes hongroises font légèrement plus d’enfants, mais elles sont de moins nombreuses.

D’une manière générale, parmi ceux qui s’y sont essayés, aucun pays riche n’est encore parvenu à relever sa fécondité au-dessus du seuil de renouvellement des générations sur la durée. Israël est la seule exception qui confirme la règle (avec un taux de fécondité autour de trois enfants par femme) grâce à la combinaison d’une vive culture nataliste, d’une importante population de juifs ultraorthodoxes aux familles très nombreuses qui tirent la moyenne nationale vers le haut, et d’un contexte géopolitique particulier qui tend à transformer la natalité en guerre des berceaux

 

 

La parentalité n’est pas corruptible… mais elle est surtout contrariée

 

« La parentalité n’est pas corruptible », affirme Maxime Sbaihi, en rappelant que l’histoire des politiques natalistes à travers le monde nous enseigne surtout que les ménages sont peu sensibles aux incitations à la procréation, surtout si elles reposent sur des mécanismes d’incitations financières. Et ce, même si les États rivalisent d’inventivité en la matière, au point de basculer parfois dans l’injonction.

La Chine, elle-même dangereusement rattrapée par la dénatalité, fait marche arrière toute sur la politique de l’enfant unique depuis une dizaine d’années et encourage désormais les familles nombreuses. Après l’instauration de diverses incitations fiscales, restées sans effet, le gouvernement cède désormais à des mesures autoritaires : interdiction des vasectomies, campagnes de démarchage téléphonique intrusives, voire harcèlement, pour inciter les jeunes femmes à avoir des enfants. 

À ce stade, Maxime Sbaihi rappelle aussi que la question majeure est moins « Pourquoi les gens ne veulent plus avoir d’enfants ? » que « Qu’est-ce qui les empêche de réaliser des projets familiaux ? ». Autrement dit : la problématique actuelle de la dénatalité est d’abord une affaire de contraintes.

Premier malentendu à dissiper : l’idée selon laquelle une vague childfree serait en train d’engloutir la norme familiale. L’infécondité volontaire, c’est-à-dire le fait de ne pas vouloir d’enfant, reste minoritaire en France. En 2014, date de la dernière étude robuste sur la question, l’Ined la mesurait autour de 4,3 % des femmes et 6,3 % des hommes, en soulignant sa stabilité sur les décennies précédentes.

En revanche, les enquêtes mettent en évidence un réel écart entre intentions et réalisations. Cet écart est une manière concrète de saisir une frustration : non pas tant un rejet massif de l’idée d’enfant, qu’une difficulté croissante à transformer un projet en trajectoire. Les travaux récents de l’Ined montrent d’ailleurs une baisse des intentions de fécondité chez les jeunes adultes, avec une chute marquée du nombre d’enfants souhaités chez les femmes de moins de 30 ans entre 2005 et 2024.

À ces contraintes s’ajoute un facteur biologique de plus en plus central : le report des maternités. L’Insee documente la hausse continue de l’âge à la maternité : en 2023, l’âge au premier enfant atteint 29,1 ans, soit un report massif par rapport aux années 1970 (26,5 ans en 1977, point le plus bas atteint). Or, repousser l’âge du premier enfant, c’est mécaniquement accroître le risque qu’un renoncement partiel (faire moins d’enfants que prévu) ou total (infertilité).

 

Les freins économiques, premiers facteurs de la dénatalité

 

C’est ici que la lecture de Maxime Sbaihi s’inscrit dans une toile plus large : l’enchaînement des crises, les incertitudes, le sentiment de déclassement, et plus généralement la difficulté croissante à se projeter dans une trajectoire sociale ascendante affectent logiquement les projets familiaux. À titre d’exemple, les travaux d’Antoine Foucher ont démontré qu’il fallait désormais travailler 80 ans pour doubler son niveau de vie, contre 15 ans dans les années 1970, ce qui alimente une impression que « le travail ne paye plus ».

L’autre grand boulet de la natalité concerne le logement, qui pèse lourd dans les arbitrages familiaux, dans un contexte de baisse significative du pouvoir d’achat immobilier depuis les années 2000, en particulier pour les jeunes adultes. Maxime Sbaihi souligne notamment que, dans les grandes villes, un jeune au salaire médian a perdu l’équivalent de 25 m² de pouvoir d’achat de surface habitable… soit l’équivalent de deux chambres d’enfants

 

En Italie, la dénatalité du débat public à la publicité. Plasmon, premier fournisseur italien d’alimentation pour bébés, a diffusé en 2023 une publicité en forme de docu-fiction. Adamo 2050 raconte la naissance du dernier bébé né en Italie en 2050 dans une maternité vide et sans amis pour jouer.

 

Plaidoyer pour la « facilitation » de la réalisation du désir d’enfant

 

Alors, quelles possibilités pour l’action publique ? Revendiquant une approche libérale, Maxime Sbaihi rappelle que la puissance publique n’a pas à s’ingérer dans l’intimité des choix des femmes, des familles, ni à dicter un mode de vie sur un autre. Et, à rebours des politiques d’incitation, appelle à des politiques publiques « facilitatrices », orientées vers la réduction des contraintes observées. À cet égard, trois leviers ressortent nettement.

D’abord et avant tout, rendre compatibles carrière et parentalité, en particulier pour les femmes. « La fécondité résiste mieux dans les pays où les portes du marché leur sont grandes ouvertes, là où les mères moins qualifiées ne doivent pas renoncer au travail et les femmes les plus qualifiées n’ont pas besoin de renoncer aux enfants », affirme Maxime Sbaihi. 

À ce titre, l’accès à un mode de garde abordable, proche et compatible avec les horaires est devenu un déterminant décisif de la parentalité. Or, en France, la capacité d’accueil demeure structurellement contrainte : une étude de la Direction générale du Trésor estime à 1,3 million le nombre de places, soit environ 6 places pour 10 enfants de moins de 3 ans. Dans ce contexte, la pénurie ne se traduit pas seulement en listes d’attente, mais en sorties forcées du marché du travail : selon l’UNAF près de 160 000 parents sont aujourd’hui empêchés de prendre ou reprendre un emploi faute de solution adaptée. Une charge qui continue de peser très majoritairement sur les femmes). Dès lors, améliorer les modes de garde apparaît moins comme un instrument de politique « nataliste » que comme un levier de réduction du coût d’opportunité de la parentalité, et un point de convergence entre natalisme et féminisme. 

Les entreprises peuvent aussi jouer un rôle moteur pour faciliter l’articulation entre vie professionnelle et vie personnelle, notamment en offrant davantage de flexibilité dans l’organisation du temps de travail des jeunes parents. En matière de services, 20 ans après les premiers dispositifs de prise en charge des modes de garde, certaines entreprises en viennent désormais à croiser soutien à la natalité et marque-employeur. Depuis 2023, le laboratoire Merck propose par exemple une offre interne de « prestations de fertilité » pour prendre à sa charge le coût des démarches et traitements contre l’infertilité de ses employés. Le groupe de construction sud-coréen Booyoung s’est lui carrément illustré début 2024 par une politique nataliste privée, en offrant une prime de 70 000 euros pour chaque nouveau parent parmi ses employés.

Le deuxième levier consiste à traiter la question intergénérationnelle. Pour Maxime Sbaihi, « La baisse des naissances est aussi le symptôme d’une société tellement vieillissante qu’elle détourne ses moyens et son attention de sa jeunesse ». La dénatalité est aussi un problème de solidarité entre les âges. Les jeunes ne manquent pas tant d’envie d’enfants que de temps, de moyens et d’espace pour réaliser ce désir. En manque de croissance, de logement et de patrimoine, les nouveaux actifs doivent en plus financer une solidarité devenue inéquitable. L’écart est criant : notre dépense sociale consacre aujourd’hui six fois plus de moyens à la vieillesse qu’à la famille, alors que les deux étaient encore comparables dans les années 1960. 

Dans les territoires, cette concurrence devient concrète : crèches et grand âge souffrent des mêmes pénuries de main-d’œuvre et se disputent un vivier limité, à moins de parvenir à allier ces deux services, comme en témoigne le succès croissant des crèches intergénérationnelles, des initiatives encore essentiellement issues du secteur privé. Dans le domaine du logement, de nombreuses voix appellent à des mesures radicales pour remettre des biens sur le marché au nom de la solidarité intergénérationnelle, sans quoi la persistance de la crise du logement risque, comme nous l’avons vu, de rendre vains tous les efforts déployés par ailleurs pour faciliter la parentalité. 

Enfin, un chantier technique, mais hautement politique, affleure dans le débat français : la lisibilité de la politique familiale. L’empilement des dispositifs a brouillé les objectifs (natalité ? Redistribution ? Emploi des femmes ?), au risque d’aboutir à des effets redistributifs difficiles à justifier socialement. Sur ce point, une revue récente de la politique familiale a montré l’ampleur et la complexité des dépenses socio-fiscales associées, et contribué à relancer le débat sur une possible simplification du système, par exemple pour une allocation familiale unique et forfaitaire dès le premier enfant.

 

Et dans les métropoles ?

 

Une métropole, encore moins que l’État, ne peut « fabriquer » la natalité. Mais des politiques publiques orientées vers la facilitation de la réalisation du désir d’enfant, sans injonction nataliste, peuvent trouver leur déclinaison au niveau local. 

Dans le registre de l’articulation enfants/travail, l’augmentation de l’offre des modes de gardes est un levier puissant, mais qui se heurte directement à la pénurie de personnel. C’est là que les collectivités peuvent mener un travail de plaidoyer, par exemple en faveur d’un droit opposable à la garde d’enfant, comme il existe en Allemagne et dans les pays scandinaves. Une métropole bénéficie aussi de leviers d’action (mobilité, amplitude horaire des services, accessibilité des équipements) pour réduire les « temps perdus » qui transforment la parentalité en surcharge. 

La démographie se joue aussi dans le rapport à la ville. Une ville « praticable », à hauteur d’enfants, avec des services et des équipements adaptés pour les bébés, enfants et adolescents (crèches, centres de loisirs, espaces publics, mobilité sûre, accès à la nature, équipements de proximité, etc.) agit moins comme une incitation que comme une réduction de la pénibilité quotidienne. Sur ce point, les attentes sociales sont éclairantes : dans une enquête Cnaf-Crédoc sur l’opinion en matière de politiques familiales, 40 % des répondants disent privilégier, pour mieux aider les familles, des prestations en nature sous forme d’équipements et de services, loin devant les avantages fiscaux liés aux enfants (13 %) et les prestations en espèces (11 %).

Enfin, la « marée descendante » de la dénatalité crée un renversement de perspective pour l’action publique territoriale. Les collectivités ne piloteront bientôt plus seulement des pénuries de places (crèches, écoles, logements), elles doivent aussi se préparer à des surcapacités localisées et à des reconversions. Bâtiments scolaires à réaffecter, emplois éducatifs à redéployer, équipements à transformer : l’enjeu n’est pas de subir des fermetures, mais d’anticiper des usages nouveaux et de saisir cette transition comme un moment de recomposition de l’offre urbaine au service de toutes les générations.