Cet article propose de confronter trois de ces concepts — le capitalisme de surveillance (S. Zuboff), le techno-féodalisme (C. Durand, Y. Varoufakis) et le technofascisme (P. Cooper, Torres & Gebru) — à la réalité empirique, telle qu’illustrée dans le livre-enquête Nos nouveaux maîtres (R. Bacqué, D. Leloup, A. Piquard, 2026), fondé sur des dizaines d’entretiens avec des cadres et proches des grandes entreprises du numérique.
Le choix de ces trois concepts, parmi de nombreux autres, tient à leur popularité relative, ainsi qu’à leur complémentarité. Ils décrivent en effet chacun différentes facettes du pouvoir exercé par Big Tech.
Le capitalisme de surveillance est d’abord une thèse sur le modèle économique, c’est-à-dire sur la nature du surplus économique capté. Le techno-féodalisme décrit quant à lui la relation des plateformes vis-à-vis de l’État et de ses fonctions régaliennes. Le techno-fascisme, enfin, vise à dévoiler un projet politique, à savoir l’alliance entre élites technologiques et mouvements autoritaires.
Le livre de Bacqué, Leloup et Piquard offre un matériau utile, car collecté sans visée théorique particulière : dans un style journalistique, les auteurs ne plaident pour aucun de ces trois cadres. Leur récit constitue donc un bon banc d’essai pour mesurer ce que chaque concept permet d’éclairer et ce qu’il laisse échapper.
1. Le capitalisme de surveillance : un modèle puissant, mais étroit
Le concept est proposé par Shoshana Zuboff dans un article de 2015, puis développé dans L’Âge du capitalisme de surveillance. La thèse est que les plateformes numériques ont inventé un nouveau mode d’accumulation fondé sur l’extraction d’un « surplus comportemental ».
L’ensemble des données liées à nos conduites en ligne est transformé en capacité de prédiction et d’influence de nos comportements, vendue sur des places de marché virtuelles aux annonceurs commerciaux et à d’autres acteurs désireux d’anticiper ou de modifier nos conduites futures. Le pouvoir naît d’une asymétrie entre ce que la plateforme sait de nous et ce que nous croyons savoir de son fonctionnement : gratuité apparente (« Lorsque c’est gratuit, vous êtes le produit »), sentiment de liberté d’expression et d’opinion, mais expérience entièrement dictée par des algorithmes…
Le livre de Bacqué, Leloup et Piquard fournit un matériau abondant à l’appui de cette grille. Il présente par exemple une scène devenue célèbre : l’audition de Mark Zuckerberg, PDG de Meta (maison mère de Facebook et Instagram) au Sénat américain en 2018. Le sénateur demande à Zuckerberg s’il accepterait de livrer le nom de l’hôtel où il a dormi la veille, puis celui des destinataires de ses messages de la semaine. Le refus gêné du patron de Facebook permet au piège argumentatif de se refermer : « C’est bien cela, le problème : le droit à la vie privée, les limites de ce droit et à quel point on est prêt à le sacrifier aujourd’hui sous prétexte de “connecter les gens dans le monde entier” ». Ce que l’audition révèle aussi, notent les auteurs, c’est que la plupart des sénateurs ne comprenaient alors même pas que Facebook reposait sur la publicité. Le concept de Zuboff répond donc à ce besoin évident de désigner avec précision le modèle d’affaires des entreprises aux capitalisations boursières les plus élevées de la planète.
Le concept éclaire également la symbiose historique entre plateformes et appareil sécuritaire étatique, l’un des points les plus originaux de l’analyse de Zuboff. Le livre documente en détail le projet Maven, un contrat entre Google et le Pentagone pour l’analyse d’images de drones par intelligence artificielle, ainsi que les contrats militaires de Palantir avec la CIA et l’armée américaine, et désormais les services français. La logique est celle d’une co-dépendance : l’État utilise les capacités de surveillance des plateformes, et les plateformes se développent avec la complaisance réglementaire et fiscale de l’État.
L’affaire Cambridge Analytica, longuement évoquée, illustre pour sa part le glissement de l’extraction comportementale vers la manipulation politique : une société britannique dérobe les données de dizaines de millions d’utilisateurs Facebook pour tenter de modifier — avec un succès aujourd’hui remis en question — le comportement électoral.
Mais c’est aussi là que le concept commence à montrer ses limites. Les chapitres sur SpaceX et Starlink, l’expansion vers l’énergie nucléaire, les projets de villes privées et de colonisation martienne, sur le rachat de studios de cinéma par Amazon ou les contrats militaires d’Anduril : rien de tout cela ne relève de l’extraction comportementale.
Le capitalisme de surveillance décrit bien le cœur du modèle Google et Meta, mais il peine à rendre compte d’Apple (qui ne vit pas de la publicité), d’Amazon (dont la puissance est d’abord logistique et infrastructurelle), de Tesla ou de SpaceX. Nos nouveaux maîtres décrit un pouvoir de Big Tech qui se déploie très largement au-delà du modèle publicitaire.
Le capitalisme de surveillance reste, en somme, le concept le plus rigoureux pour décrire un mécanisme d’extraction sur lequel se fonde le modèle économique des réseaux sociaux. Mais en 2026, le pouvoir de Big Tech ne se limite plus à cette dimension. Il s’est étendu au militaire, au spatial, à l’énergie, et à la monnaie, des domaines sur lesquels la grille de Zuboff reste agnostique.
2. Le techno-féodalisme : une métaphore séduisante, mais risquée
Le terme apparaît chez Cédric Durand dans un essai publié en 2020, Techno-féodalisme. Critique de l’économie numérique, puis gagne une popularité internationale avec le livre de l’ancien ministre des Finances grec Yanis Varoufakis, Technofeudalism: What Killed Capitalism (2023, traduit en français sous le titre Les Nouveaux Serfs de l’économie).
Les deux auteurs divergent sur plusieurs points, mais convergent sur la thèse centrale selon laquelle les plateformes numériques ne tireraient plus leur pouvoir du profit réalisé sur un marché concurrentiel, mais d’une rente — un cloud-rent — prélevée sur tous ceux qui dépendent de leur infrastructure.
Elles fonctionneraient ainsi comme des seigneuries numériques, avec leur propre justice (la modération), leur propre monnaie (tokens, crédits), leur propre territoire (l’écosystème verrouillé). Varoufakis va jusqu’à affirmer que le capitalisme est mort en 2008, tué par son propre rejeton numérique. Durand, plus prudent, parle d’une logique rentière qui parasite le capitalisme de l’intérieur sans l’avoir remplacé.
Le livre de Bacqué, Leloup et Piquard offre à cette thèse des assises avant tout symboliques. Il s’ouvre sur l’investiture de Donald Trump, en janvier 2025, lors de laquelle les dirigeants des entreprises technologiques « prêtent allégeance » à leur chef : « Soucieux d’être toujours du côté du pouvoir, ils ont, en tout cas, baisé l’anneau de leur nouveau seigneur. » Les velléités de sécession territoriale appuient aussi cet imaginaire féodal.
Elon Musk a fait de Starbase, au Texas, une municipalité de plein droit dont le maire est vice-président de SpaceX ; Peter Thiel a acquis 193 hectares en Nouvelle-Zélande pour y bâtir un complexe avec bunker — pour lequel il n’a jamais obtenu l’autorisation — et a obtenu en 2011 la citoyenneté néo-zélandaise par dérogation ministérielle, bien qu’il n’ait passé que douze jours dans le pays au cours des cinq années précédant l’obtention de son droit de résidence. Un consortium comptant parmi ses membres l’investisseur Marc Andreessen et le fondateur de LinkedIn Reid Hoffman projette de construire une ville privée en Californie, sans administration publique classique.
L’exercice de fonctions régaliennes par les plateformes donne au concept sa dimension la plus convaincante. Sam Altman lance Worldcoin, un système d’identité mondiale fondé sur le scan de l’iris, sorte de substitut privé au passeport. Les projets de cryptomonnaies portés par d’anciens dirigeants de PayPal, dont Peter Thiel, prolongent une ambition ancienne de s’affranchir du monopole étatique sur la monnaie.
Starlink, la constellation de satellites d’Elon Musk, est devenue, selon les mots de son propriétaire, « la colonne vertébrale de l’armée ukrainienne ». Quand le ministre polonais des Affaires étrangères s’inquiète de la fiabilité du fournisseur, Musk lui répond : « Tais-toi, petit homme. Il n’y a pas d’alternative à Starlink. »
Le verrouillage des écosystèmes numériques est un autre argument à l’appui de ce modèle. Apple prélève 15 à 30 % sur chaque transaction de l’App Store. Amazon impose aux vendeurs qui utilisent ses services des frais pouvant atteindre 40 % de leurs recettes. Les coûts de sortie pour migrer d’une plateforme à une autre sont suffisamment prohibitifs pour nous rendre captifs de « territoires numériques » privés.
L’écrivain et chercheur Evgeny Morozov critique cependant le concept pour ce qu’il a de trivial : le techno-féodalisme repose pour lui « sur des méchants de dessin animé et des solutions du même genre ». Le concept sous-estime selon lui massivement les investissements en capital fixe qui fondent la puissance des plateformes : 600 entrepôts logistiques pour Amazon, data centers géants pour les fournisseurs d’IA… Quand Netflix paie un milliard de dollars par an à son hébergeur Amazon Web Services, il ne verse pas un tribut féodal, mais achète une infrastructure indispensable à son fonctionnement. Comme l’écrit Morozov, « Les seigneurs collectaient la rente avec moins d’efforts ».
Nos nouveaux maîtres fournit aussi des arguments qui rendent le concept peu probant. La concurrence féroce entre plateformes — Musk contre Bezos dans le spatial, OpenAI contre Google dans l’IA, Instagram contre TikTok — n’a pas d’équivalent crédible dans l’imaginaire seigneurial. Les mécanismes de valorisation boursière, de levée de fonds et d’investissement massif que le livre détaille à chaque page restent des mécanismes capitalistes classiques.
Sébastien Broca, dans une analyse récente parue dans Le Monde diplomatique, enfonce le clou en rappelant l’imbrication croissante entre Big Tech et finance : OpenAI et Anthropic prévoient d’entrer en Bourse en 2026, Oracle et CoreWeave se sont endettés à hauteur de 100 milliards de dollars, et les fournisseurs d’IA recourent à des montages financiers de plus en plus élaborés. La tech, écrit Broca, « se trouve ainsi plus imbriquée que jamais avec la finance », une dynamique qui relève du capitalisme financiarisé, pas de la seigneurie.
Enfin, le concept pense mal la dimension proprement politique du phénomène. Pourquoi ces « seigneurs » financent-ils des campagnes électorales, promeuvent-ils des candidats, rêvent-ils de réformer l’État de l’intérieur ? La féodalité comme analogie n’offre pas de réponse convaincante à cette question.
3. Le technofascisme : un diagnostic radical mais analytiquement fragile
Le terme est plus flottant et moins stabilisé que les deux précédents. Il ne s’adosse pas à un ouvrage fondateur unique, mais circule dans un réseau de contributions convergentes : l’historien Paul Cooper dénonce l’essor d’une idéologie « technofasciste » aux États-Unis.
« Leur idée, explicitement théorisée par Curtis Yarvin, un blogueur influent très proche de J. D. Vance et du [cofondateur de Paypal et investisseur] Peter Thiel, est que Trump est le véhicule pour basculer de la République romaine à l’Empire » et qu’il « doit s’emparer de tous les instruments du pouvoir, comme s’il était un monarque doté de pouvoirs absolus », a expliqué Giuliano da Empoli, auteur de L’Heure des prédateurs (Gallimard, 2025), dans un entretien au Monde.
Ce cadre d’analyse décrit l’existence d’une alliance entre une élite technologique, un mouvement autoritaire et une idéologie de la supériorité (transhumanisme, eugénisme, culte du surhomme) dont le but serait le démantèlement de la démocratie libérale.
Le livre de Bacqué, Leloup et Piquard fournit à cette lecture une matière considérable. Le chapitre consacré à Peter Thiel dresse le portrait d’un idéologue qui ne cache rien de ses intentions. Thiel conteste ouvertement la compatibilité entre liberté et démocratie, déplore que « les mécanismes constitutionnels américains » empêchent la « reconstruction de l’ancienne République par une seule personne ambitieuse », et regrette l’obtention du droit de vote par les femmes. Jean-Pierre Dupuy, professeur de philosophie à Stanford qui l’a eu comme étudiant, résume : « Son but était de démolir l’Amérique. Thiel espérait déjà le chaos, détruire le système, la démocratie. »
Le projet a dépassé le stade théorique. Le livre documente l’infrastructure de pouvoir construite autour de Trump : le placement de J.D. Vance comme vice-président, les 150 noms proposés par Thiel pour diriger les administrations fédérales, l’influence de Curtis Yarvin qui prône le remplacement de la démocratie par une gouvernance entrepreneuriale. Le DOGE d’Elon Musk, présenté comme une rationalisation budgétaire, apparaît dans l’enquête comme une tentative de soumettre l’État à la supposée rationalité technologique, « une tentative de piratage de l’État fédéral », selon la presse états-unienne.
Le culte de la virilité, la fascination pour les empereurs romains, l’eugénisme (tests polygéniques, projets de modification génétique, Neuralink comme projet de fusion homme-machine) dessinent un univers idéologique où la supériorité technologique justifie la supériorité politique.
Quand Musk appelle, après l’assassinat de Charlie Kirk, à l’équivalent moderne des proscriptions de Sylla, ou quand il rediffuse sur X des messages vantant une « république de mâles à haut statut », la qualification de fascisme ne semble plus si excessive. Paul Cooper, cité par les auteurs, affirme que les acteurs de la tech « puisent leurs références dans l’histoire antique pour les mêmes raisons que les fascistes et les autocrates l’ont fait par le passé, à commencer par Mussolini ».
Pourtant, le concept souffre d’une sérieuse fragilité catégorielle. Le fascisme historique suppose une mobilisation de masse organisée par un parti unique, un nationalisme exclusif, un contrôle étatique autoritaire de l’économie, une esthétisation de la violence collective. Presque rien de cela ne correspond au libertarianisme des patrons de la tech, qui veulent moins d’État, pas plus.
Leur alliance avec Trump est avant tout instrumentale, comme le montrent les brouilles entre Musk et le président, les ralliements opportunistes et tardifs de Bezos et Zuckerberg à sa campagne ou encore la méfiance de la base MAGA envers les « horribles technofuturistes », selon le mot de Steve Bannon.
Sébastien Broca, dans une autre analyse récente, propose d’ailleurs une lecture qui nuance la pertinence du concept. Le « complexe militaro-numérique » émergeant, les revolving doors (mouvements de personnel) fréquents entre la Silicon Valley et le Pentagone, la politique industrielle de l’administration Trump au service de l’IA relèveraient selon lui davantage de l’impérialisme classique que du fascisme.
La domination de Big Tech s’appuierait moins sur une idéologie totalitaire cohérente que sur l’alliance structurelle, historiquement banale, entre grandes entreprises capitalistiques et puissance étatique en quête de suprématie.
Le technofascisme est sans doute le concept qui prend le plus au sérieux la dimension proprement politique du pouvoir de Big Tech, mais en forçant le parallèle historique, il fonctionne davantage comme signal d’alarme moral que comme outil d’analyse.
Conclusion : trois grilles d’analyse, trois stratégies de résistance territoriale
Selon le prisme retenu, les leviers de résistance à l’hégémonie de Big Tech diffèrent.
À travers le prisme du capitalisme de surveillance, les collectivités peuvent agir en conditionnant leurs marchés publics numériques à des critères de sobriété en matière de collecte de données, en soutenant des infrastructures numériques coopératives ou associatives, en finançant des programmes d’éducation au fonctionnement de l’économie de l’attention dès le collège, ou encore en limitant l’usage du smartphone dans certains espaces publics du quotidien, à l’image de Seine-Port, en Seine-et-Marne.
L’enjeu est de recréer, à l’échelle d’un territoire, des espaces numériques dont la prédiction comportementale n’est pas le modèle d’affaires. La ville de Grenoble a par exemple déployé des outils numériques libres pour ses services municipaux et scolaires, dans une démarche explicite de réduction de dépendances à Big Tech.
À travers le prisme du techno-féodalisme, le levier principal est la réduction de la dépendance infrastructurelle. Les collectivités peuvent ici déployer des services numériques souverains (cloud municipal, messageries institutionnelles hébergées localement), privilégier les standards ouverts et l’interopérabilité dans les appels d’offres.
Barcelone a déployé Decidim, une plateforme de démocratie participative en logiciel libre, désormais adoptée par des dizaines de villes à travers le monde. Munich a mené pendant plus de dix ans une migration de ses postes informatiques vers des systèmes d’exploitation libres, expérience interrompue puis partiellement relancée, mais qui a démontré la faisabilité technique d’une sortie de l’écosystème Microsoft à l’échelle d’une grande ville.
En France, plusieurs collectivités ont rejoint le projet La Suite numérique, porté par la Direction interministérielle du numérique (DINUM), qui propose des alternatives souveraines aux outils collaboratifs des GAFAM pour les administrations.
À travers le prisme du technofascisme enfin, le terrain se déplace vers la défense des institutions démocratiques elles-mêmes. Les collectivités peuvent renforcer la transparence des algorithmes utilisés dans les services publics et résister à la tentation de sous-traiter des fonctions régaliennes locales — vidéosurveillance, gestion des données de santé ou de scolarité — à des acteurs dont les intérêts politiques sont désormais explicites.
La ville d’Amsterdam a rendu public un registre de tous les algorithmes utilisés par ses services municipaux, une initiative qui offre un modèle transposable à toute collectivité soucieuse de maintenir un contrôle démocratique sur ses outils numériques.
L’échelle des collectivités territoriales, souvent négligée dans ces débats dominés par les grandes manœuvres réglementaires européennes ou les bras de fer géopolitiques, a donc toute légitimité, et plusieurs leviers à sa disposition, pour contribuer à limiter la concentration croissante de pouvoir économique, institutionnel et politique dans les mains de Big Tech.