La crise de la sensibilité : le vivant devenu décor
Dans un article de 2018, Baptiste Morizot et Estelle Zhong Mengual décrivent la crise écologique comme une « crise de la sensibilité ». Par cette formule, ils signifient que le problème n’est pas uniquement la destruction des milieux naturels, mais aussi l’appauvrissement de notre capacité à entrer en relation avec eux. Ainsi, écrivent-ils, « Par crise de la sensibilité, nous entendons un appauvrissement de ce que nous pouvons sentir, percevoir, comprendre, et tisser comme relations à l’égard du vivant » [2018].
La perception de la nature installée par les Modernes en a fait un objet duel. À la fois fond de matière déchiffrable par la langue mathématique et matériau esthétique. Dans le premier cas, la nature est l’affaire technique de la rationalité cartésienne qui ne l’envisage que comme « une réserve de ressources » [Morizot, 2020]. Les forêts deviennent du bois disponible, les rivières des flux exploitables, les animaux des unités de production.
Dans le second cas, la nature est un arrière-plan esthétique, touristique ou récréatif, un « paysage », comme l’écrivent Morizot et Zhong Mengual [2018], et non plus un monde habité par des êtres porteurs de significations propres.
À la science, la vérité ; à l’art, le sens, diagnostiquent les auteurs. Mais dans cette partition réductionniste, la relation ordinaire du vivant humain au vivant non-humain s’est évanouie. Celui-ci cesse alors d’apparaître à nos yeux comme un ensemble de présences actives pour devenir une matière neutre, manipulable ou admirable.
En prétendant nous extraire du monde vivant, nous ne savons plus en déchiffrer les signes. Cette perte de lisibilité est aussi une perte de relation : ne plus comprendre les autres vivants revient à ne plus se sentir concerné par eux. Aussi, pour Baptiste Morizot et Estelle Zhong Mengual, « La reconstitution d’une sensibilité au vivant passe en partie par la reconstitution d’une lisibilité de celui-ci. » Telle est l’invitation qui nous est faite à se (re)mettre sur la piste animale.
Réapprendre à lire et à habiter un monde vivant
Sur la piste animale
Sur la piste animale, titre d’un ouvrage de Morizot paru en 2018, peut servir de formule pour désigner un enjeu majeur de la pensée du philosophe. Il s’agit ici d’explorer les idées, certes, mais aussi de retrouver le terrain. Cette invitation faite à la philosophie de savoir ce que peut lui apporter le terrain est aussi faite à tout un chacun. Dans l’ouvrage de 2018 — de même que dans La diplomatie entre espèces, 2016, ou Manière d’être vivant, 2020 —, Baptiste Morizot relate ses expériences de pistage et d’observation.
Ours, loups, panthères et même lombrics… ces animaux et leurs traces deviennent des altérités à déchiffrer, par l’apprentissage répété et la confrontation in situ. « Car, explique Morizot, il y a des significations partout dans le vivant : elles ne sont pas à projeter, elles sont à retrouver, avec les moyens qui sont les nôtres, c’est-à-dire à traduire et à interpréter. […] Il faut des interprètes, des truchements, des entre-deux, pour faire le travail de reprendre langue avec le vivant » [2020a].
Morizot nous invite ainsi à emprunter un détour par le dehors pour mieux nous ramener chez nous. Guérir de la crise de la sensibilité et réapprendre la lisibilité du vivant, ne renvoie donc pas (seulement) à un effort théorique ou à un déplacement, mais, ainsi que l’écrit Vinciane Despret dans sa préface à Sur la piste animale, suppose aussi « de chausser des bonnes chaussures et de marcher ».
Ce détour, poursuit-elle, « conduit à réapprendre à fixer le sol, à regarder la terre, à lire les taillis, les herbes foulées et fourrés obscurs […] à devenir lecteur de signes ». Sur la piste animale est ainsi une expérience de pistage grâce à laquelle il devient possible d’entrouvrir le livre du vivant.
Reconnaître les interdépendances
Enjambant la dualité culture/nature, Morizot propose de considérer l’humain comme un vivant parmi les vivants. Le passage du vivant aux vivants amène une nouvelle dimension : celle des interdépendances. Car la diversité des vivants est la source d’une multitude d’alliances interspécifiques, c’est-à-dire de relations d’interdépendance forte entre les différentes composantes du vivant.
Dans « Vivant », Morizot [2020 b] retrace le mouvement, historique et philosophique, d’une « hygiénisation monospécifique ». Celle-ci a consisté à couper les Occidentaux des multiples dimensions qui les reliaient à d’autres vivants — à la manière des ontologies totémistes — pour en faire des « individus strictement humains ».
Ce faisant, la relation d’interdépendance a été oubliée, alors qu’elle perdurait dans les faits et demeurait centrale, car constitutive de l’habitabilité du monde (voir dessous). Les milieux vivants sont des communautés de relations où les existences se codéterminent.
Le vivant n’est donc pas une collection d’individus autonomes, mais un ensemble de processus relationnels. Reconnaître ces interdépendances, c’est comprendre que nos propres conditions d’existence dépendent de la vitalité des autres êtres et des milieux qu’ils composent.
Bien sûr, il y a une dimension purement biologique, au sens où l’existence de l’un rend possible l’existence de l’autre — la tique a besoin d’un hôte. Mais il y a également, dans les interdépendances, une dimension de redevabilité réciproque, c’est-à-dire de relation et d’attention à l’autre. C’est ici que Morizot rejoint les éthiques du care qui sont, entre autres, soucieuses de placer la reconnaissance des interrelations mutuelles au centre de ce qui pourrait constituer une vie bonne.
À l’échelle du vivant interspécifique, Morizot [2020a] explique ainsi qu’« Il faut bien entendre que les interdépendances ne sont pas des données de fait, de “nature”, formulées par des experts écologues et qui permettraient de dicter aux collectifs démocratiques la bonne direction dans l’usage de la terre. Les interdépendances révèlent certes des exigences multispécifiques du milieu vivant qui accueille le collectif humain, mais elles sont aussi en partie construites, elles impliquent des décisions. C’est le cap de ces décisions démocratiques qui a changé : il ne vise plus à nous extraire et nous autonomiser de la “nature” pensée comme contrainte à la souveraineté du collectif qui se donne à lui-même sa loi. Il vise à nous tisser mieux dans nos milieux donateurs : dans ces interdépendances qui rendent la vie individuelle, collective et autre qu’humaine plus vivable ».
L’habitabilité du monde comme enjeu politique et juridique
Ce sont les interdépendances qui permettent l’habitabilité du monde. Des relations qui peuvent s’illustrer avec les exemples des insectes pollinisateurs qui assurent le développement des fruits ou des bactéries présentes dans nos corps qui en permettent le bon fonctionnement. Préserver le vivant signifie ainsi maintenir les conditions qui rendent possible une coexistence terrestre durable.
Cette perspective est une voie de sortie à l’opposition entre exploitation et sanctuarisation du monde. Le vivant n’est ni une ressource illimitée à utiliser ni un domaine sacré dont le vivant humain devrait — et pourrait — s’exclure totalement. Il faut plutôt inventer des formes de cohabitation capables de composer avec les conflits, les dépendances et les limites des milieux.
C’est cela que la notion même d’« habitabilité » vient consacrer, avec ses deux dimensions politiques et juridiques. Politique, d’abord, puisque « faire entrer dans l’espace de l’attention des êtres qui participent à la fabrication du monde commun est hautement politique » [Morizot, 2021].
Juridique, ensuite. Dans Liberté, dignité, habitabilité, le philosophe a entrepris, avec Laurent Neyret, juriste et professeur de droit à Sciences Po Paris, d’en faire une valeur protégée. Ils prennent d’abord acte d’un moment inachevé, inauguré en 1789, qui a fondé le droit moderne sur l’humain, « mais qui n’a pas pris la peine de rappeler la condition terrestre de toute vie humaine. C’est pourquoi la crise écologique n’est pas seulement une crise des milieux : c’est une crise de l’architecture même du droit moderne […] ». [Morizot, Neyret 2026a]
Comme souvent, le déplacement des termes pour figurer une réalité proche est lourd de sens. Après le déplacement de la nature vers le vivant, il s’agit de déplacer le droit de l’environnement vers l’habitabilité : « Nommer “environnement” le vivant postulait un dehors passif et inaltérable. Le nommer habitabilité rend visible que ce sont des millions d’espèces qui, par leur activité interdépendante et fragile, sont les artisans insubstituables de la maison commune » [2026 b].
Ce nouveau cadre juridique doit donc compléter un droit de l’environnement, droit « faible », car il ne repose sur aucun principe. Voilà précisément ce que vient combler l’habitabilité : « La dignité a nommé ce qu’on ne doit jamais faire à un humain, le principe d’habitabilité nomme ce qu’on ne doit jamais faire à un monde ».
Devenir diplomates du vivant
Mais comment faire, concrètement, pour assurer la coexistence des vivants quand il faut, sans naïveté, reconnaître aussi leurs antagonismes ? Car chacun à sa propre manière d’être vivant, et si l’abeille est utile au fruitier, le loup mange le mouton ; la chaîne des interdépendances est parfois cruelle. Pour penser cette coexistence, Morizot mobilise la notion de « diplomatie interspécifique », qu’il a développée dans Les diplomates, cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant.
Dans les situations de conflit entre humains et animaux sauvages, il ne s’agit pas de choisir définitivement un camp, mais de travailler à la relation elle-même. Là aussi, le lien avec les éthiques du care est immédiat, puisqu’il s’agit d’entrer dans les situations et d’y entrer à partir de la question des besoins de chacun. Le diplomate du vivant cherche des arrangements, des traductions et des compromis permettant à plusieurs formes de vie de partager un même territoire.
Ainsi, dans « Passer de l’autre côté de la nuit », Baptiste Morizot rend compte d’une enquête à laquelle il a participé sur la cohabitation entre loups, troupeaux et éleveurs. Le constat est toujours celui de l’interdépendance et aucun être n’existe isolément : chaque vivant dépend d’un réseau de relations écologiques, affectives et matérielles. « Émerge ce faisant une position décentrée : voir du point de vue du tissage lui-même entre les acteurs du milieu. » [2020 c]
La diplomatie de la relation n’est pas là pour choisir un camp. En cela, le diplomate ne parle pas au nom des acteurs, mais au nom de l’interdépendance. Comme cet éleveur de brebis, cité par Morizot, qui, bien que plusieurs fois attaqué, « défend pourtant le point de vue des interdépendances » [2020 c]. La présence du loup lui a permis de renouveler son rapport sensible au vivant. Parce que « Vous êtes dans une attention, et vous êtes dans la reconnaissance de l’intelligence d’autres êtres qui peuplent le même espace que vous » [Morizot, 2016].
Ainsi écrit Morizot, « Il s’agit alors de réfléchir aux potentialités paradoxales de politisation permises par cette incapacité à choisir un camp. L’enjeu est de penser ce que signifie cette diplomatie au service de la relation, qui ne consiste pas à travailler pour un camp humain contre le camp de la “nature” ni l’inverse, mais à armer le point de vue des interdépendances » [2020 c].
Cette diplomatie suppose une reconnaissance de l’altérité des autres vivants. Les animaux ne sont pas des objets passifs ; ils poursuivent leurs propres intérêts, répondent aux situations et modifient les milieux.
Cela conduit, de fait, à renoncer aux catégorisations en nuisibles, amis, etc. Habiter le monde vivant exige donc d’apprendre à négocier avec des êtres qui ne parlent pas notre langue, mais participent néanmoins au monde commun.
Les égards ajustés : une éthique du vivant
Une alternative à l’exploitation et à la sanctuarisation
Les interdépendances dessinent donc un tissu relationnel complexe d’agents dont la coactivité parfois conflictuelle n’en produit pas moins un monde habitable pour tous. La diplomatie est une manière de changer de posture pour travailler au maintien de cette interdépendance, si nécessaire à la pérennité du vivant. Il s’agit d’un travail d’attention, de soutien, que d’aucuns ont pu comparer à la posture du jardinier.
La particularité du diplomate est de ne pas raisonner à partir d’un principe d’égalité des vivants, explique Morizot, qui ne reprend pas à son compte une position antispéciste. « Quel égalitarisme y a-t-il entre moi et chacune des bactéries qui peuplent mon tube digestif ? L’autour qui mange la chenille ? La question est profondément mal posée. […] Il ne faut pas du tout chercher à tailler le même costume pour tout le monde, mais au contraire à ajuster chaque costume à chacun, à chaque population du vivant, à chaque milieu, avec un même vivant. » [2020 b].
Au lieu de réfléchir à partir de l’égalité, Morizot propose de réfléchir à partir de la réciprocité, parce qu’il y a quelque chose qui est dû au vivant qui produit l’habitabilité du monde. Cette réciprocité se concrétise dans des « égards » portés au vivant. Des égards qui ne sont pas une posture théorique, mais une attention circonstanciée, puisqu’il est acquis que chacun a des besoins différents. Ainsi ces égards sont-ils des « égards ajustés ».
Avec ce concept, Morizot propose une voie moyenne entre deux attitudes opposées : la domination utilitariste du vivant et sa sacralisation intouchable. Dans les deux cas, la relation concrète disparaît : soit le vivant est réduit à une ressource, soit il est placé hors d’atteinte. Les égards ajustés proposent une autre logique. Ils consistent à reconnaître la valeur des autres vivants sans prétendre leur appliquer une règle morale uniforme.
L’éthique devient alors une pratique de composition avec des situations particulières et non dualistes en ce qu’elle ne sanctuarise pas le vivant — dans une forme d’antispécisme — ni ne le tourne en fonds — comme le capitaliste extractiviste. Ainsi écrit Morizot, « Partout autour du monde, dans les cultures non dualistes, il y a exigence d’égards, même envers ce que l’on tue et que l’on mange (donc ce ne sont pas des Personnes ou des fins en soi) ; même envers les environnements donateurs qu’on exploite, et surtout parce qu’on les exploite, il y a exigence d’égards » [2020a].
D’où cet appel à réinventer nos relations « aux abeilles pollinisatrices, aux forêts anciennes, aux animaux de la ferme, à la microfaune des sols » [2020a]. Le terme « ajustés » est décisif. Les relations avec les autres vivants ne peuvent pas être réglées une fois pour toutes ; elles demandent une attention constante aux réponses du milieu. Morizot parle d’une éthique fondée sur la réciprocité et le coajustement.
Avoir des égards pour un animal, une rivière ou une forêt, ce n’est pas appliquer mécaniquement un principe abstrait, mais apprendre à répondre à ce qu’ils manifestent et à ce qu’ils rendent possible.
Une nouvelle manière d’habiter la Terre
En dernière analyse, les égards ajustés dessinent une nouvelle manière d’habiter la Terre. La responsabilité écologique n’y consiste plus seulement à limiter des dégâts, mais à prendre soin des interdépendances qui rendent la vie possible. Habiter un monde vivant signifie reconnaître que nos existences sont tissées avec celles des autres. Morizot transforme ainsi l’écologie en une éthique de la coexistence.
Le vivant n’est plus une réalité extérieure à protéger de loin, mais une communauté relationnelle à laquelle nous appartenons déjà. Le concept de vivant nous déloge de nos isolats et nous invite à concevoir et produire autrement les activités humaines, en y intégrant les altérités non humaines.
Ainsi, pour Morizot [2021], « Une culture du vivant nous force à penser autrement ce que l’on mange, et toute l’agriculture. Cela reconfigure notre manière de concevoir l’architecture, l’urbanisme, l’aménagement du territoire, les infrastructures techniques et énergétiques : cela trame le vivant à toutes ces dimensions de ce qui nous semblait appartenir à notre monde humain quotidien, mais sans impliquer le vivant ».
Pour une « culture du vivant »
Remplacer le terme nature ou environnement par celui de vivant n’est pas anodin. Cela engage une transformation profonde de nos conceptions. Reprenons le champ des conséquences avec, entre autres :
- Rompre avec l’opposition nature/culture et notre d’hygiénisation monospécifique ;
- Retrouver la lisibilité du vivant qui avait été perdue avec le déracinement des vivants humains ;
- Renouer avec les interdépendances et la reconnaissance des contributions communes du vivant à l’habilité du monde ;
- Faire de cette habitabilité le principe qui pourra renforcer le droit ;
- Passer d’une écologie de la protection à une écologie de la relation ;
- Soutenir une nouvelle manière d’habiter la terre.
On le voit, le terme vivant n’est pas une nouvelle catégorisation ontologique pour dire la nature, c’est un retournement complet du regard. Pour soutenir cette ambition, Morizot appelle à développer une culture du vivant. Il s’agirait pour le philosophe de « faire exister tout ce monde [du vivant] dans le champ de notre attention collective, en reconnaissant qu’ils habitent le monde et le rendent habitable » [2021].
Cela passe par des savoirs concrets sur le vivant et les manières d’être vivant. Cela passe aussi par une reconnaissance collective de son apport à nos vies et la volonté de lui manifester des égards.
Enfin, cela passe par l’inclusion du vivant « dans un réseau de relations avec d’autres choses importantes, qui appartiennent à la sphère économique (au sens fort de mode de subsistance et de métabolisme social), politique (au sens noble de fabrique du monde commun) » [2021].
- Lepers, M., 2025 : « Les penseurs du vivant » : polémique autour d’un label médiatique », Revue d’histoire des sciences humaines, 46, 2025
- Morizot, B., 2016 : Les diplomates, cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant, Wildproject
- Morizot, B., 2018 : Sur la piste animale, préface de Vinciane Despret, Babel
- Morizot, B., 2020a : Manières d’être vivant. Enquêtes sur la vie à travers nous, Arles, Actes Sud, 2020
- Morizot, B., 2020 b : « Vivant », in Face aux chocs écologiques, 12 entretiens pour comprendre l’anthropocène, Marabout, 2020
- Morizot, B., 2020c : « Passer de l’autre côté de la nuit. Pour une diplomatie des interdépendances », Terrain, n° 73, 2020
- Morizot, B., 2021 : « Nouer culture des luttes et culture du vivant », Socialter
- Morizot, B., Neyret, L, 2026a : Liberté, dignité, habitabilité, Tracts, Gallimard, 2026
- Morizot, B., Neyret, L., 2026 b : « L’habitabilité est la condition de tous nos droits et libertés », propos recueillis par Nicolas Truong, Le Monde, juin 2026
- Zhong Mengual, E., Morizot, B., 2018 : « L’illisibilité du paysage : enquête sur la crise écologique comme crise de la sensibilité », Nouvelle Revue d’esthétique, n° 22, 2018, p. 87-96