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Note de lecture / Techno-féodalisme : critique de l’économie numérique, de Cédric Durand

Techno-féodalisme : critique de l’économie numérique, Cédric Durand © Éditions Zones (2020)

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Lorsque l’on souhaite décrire l’état de l’économie mondiale aujourd’hui, les start-ups du numérique occupent le premier plan.

Ces dernières sont alors régulièrement mises en scène comme les pionnières à l’origine des grandes révolutions économiques (supercalculateurs, ordinateurs personnels, World Wide Web, smartphone, intelligence artificielle, etc.). L’économie numérique serait alors l’avant-garde qui donne sa direction à toute l’économie capitaliste contemporaine.

Dans Techno-féodalisme : critique de l’économie numérique (2020), l’économiste Cédric Durand défend la thèse inverse : loin de constituer un état plus avancé du capitalisme, la révolution numérique aurait en réalité fait régresser les structures sociales et économiques vers un modèle comparable à l’organisation féodale du Moyen-Âge européen.

Cédric Durand est maître de conférences à l’Université de Genève au département d’Histoire, économie et société (DEHES) depuis 2020. Ses travaux s’inscrivent dans un courant d’économie politique hétérodoxe et détaillent les leviers du capitalisme tardif : la financiarisation, la mondialisation et les structures de rente.

Lorsqu’il défend l’hypothèse d’un techno-féodalisme, il cherche alors à rendre compte des mutations et des échecs successifs d’un modèle économique fondé sur les avancées numériques.

Le consensus de la Silicon Valley et son retournement historique

 

Dans Techno-féodalisme, l’approche de Cédric Durand est d’abord historique. Pour comprendre l’économie actuelle, il choisit de revenir à sa source avec la montée en puissance de la Silicon Valley, cette zone au sud de San Francisco où se concentrent depuis les années 1970 les synergies entre recherche de pointe, investissements publics et entrepreneuriats privés.

Derrière ce symbole, Durand identifie un véritable « consensus de la Silicon Valley », c’est-à-dire une doctrine économique qui a su succéder au « consensus de Washington », qui donnait jusqu’alors les grandes directions de l’économie mondiale.

Quand celui de Washington a d’abord mis l’accent sur l’allocation des ressources par le marché de façon statique, ce nouveau consensus va lui insister sur l’efficacité du capitalisme en tant que mouvement de destruction créatrice. Un marché de petites entreprises disruptives, les start-ups, permettrait alors de faire tomber les grands monopoles en place et d’alimenter un processus continu de nouveautés centrées sur les technologies d’information et de communication. 

Dans sa traduction politique, dont Durand rappelle les différents relais historiques, le consensus de la Silicon Valley implique, d’une part, la suppression des obstacles à la concurrence en faveur de l’ordre spontané du marché et, d’autre part, la création de droits de propriété clairs et opposables comme traduction de la propriété « classique », dans le monde intangible du numérique. 

Ces deux facteurs sont alors censés garantir un espace économique décentralisé, concurrentiel et productif. Pourtant, c’est exactement l’inverse qui se produit. Comme le détaille Durand dans son travail, il y a un véritable paradoxe dans le modèle d’innovation des start-ups numériques qui, au fil de leur développement, ont fini par se retourner contre leur intention de départ. 

Tout d’abord, celles-ci échouent à démanteler les concentrations de monopoles et à garantir une libre concurrence. Elles doivent elles aussi pouvoir croître et ne peuvent assurer leur survie qu’en asseyant un monopole sur une niche précise par l’appropriation de projets ou, au contraire, en étant rachetées par une entité plus grande qu’elle. 

C’est alors bien une tendance à la consolidation que révèlent les indicateurs économiques : net recul du nombre d’entrées et de sorties de firmes des marchés, division par deux du nombre d’entreprises cotées en Bourse, augmentation de la taille moyenne des entreprises et concentration accrue des ventes dans la plupart des secteurs, etc. 

La promesse d’un « nouvel esprit du capitalisme » libérateur a également été historiquement démentie par les effets du numérique sur le travail. Pour les cadres du numérique, le mythe de la libre création implique en réalité une « condensation du travail » et des effets psychologiques délétères. Pour les autres travailleurs, comme les préparateurs de commande dont Durand détaille l’expérience quotidienne, le numérique est synonyme d’exigences managériales plus poussées et d’une diminution de leur latitude décisionnelle. 

De même, le consensus de la Silicon Valley trahit la promesse d’un cyberespace immatériel et décloisonné. Les acteurs du numérique ont bénéficié d’effets d’agglomération, biens matériels eux, qui leur permettent de puiser dans un pool de ressources territoriales (infrastructures, travailleurs, fournisseurs spécialisés, etc.). Ces écosystèmes nourrissent une forte polarisation spatiale dès lors qu’il faut être « là où ça se passe ». 

Cette polarisation implique forcément des inégalités sociales, notamment parce que, comme le note Durand, « C’est dans les non-Silicon Valley que les biens sont assemblés, triés, déplacés ; c’est sur ces terres aux marges que les animaux sont élevés, tués et que les plantes poussent ; c’est vers ces espaces ignorés que les déchets sont acheminés. » Le modèle de la Silicon Valley n’est alors pas reproductible par définition, puisque « Les îlots de Silicon Valley ont besoin d’un océan de non-Silicon Valley pour subsister. » (p. 66) 

Enfin, le modèle d’innovation de la Silicon Valley ne remplit pas sa promesse économique initiale : donner une réponse efficace au déclin économique de la fin du siècle. Durand, indicateurs à l’appui, constate en effet que la « disruption techno-organisationnelle ne se traduit pas par un regain de dynamisme pour la machine capitaliste. » (p. 69) L’économie numérique, comme le féodalisme en son temps, connaît de nettes difficultés et ne garantit structurellement ni la croissance ni la productivité sur le long terme.

 

Cédric Durand | Techno-féodalisme : une logique de régression à l’âge du numérique (EXTRAIT 1) — Cairn info

 

Retrait de l’État et malentendu européen

 

Malgré ces apories structurelles, le modèle de la Silicon Valley a pourtant développé une emprise considérable dans la pensée économique orthodoxe et constitue encore une « vitrine du nouveau capitalisme » (p. 41). À l’heure des crises économiques, sociales et environnementales, il reste une référence mondiale, notamment pour l’Organisation de Coopération et de Développement économiques (OCDE) qui y aligne encore ses directives stratégiques. Et pour cause, Durand détecte de nombreux leviers qui permettent de maintenir à flot ce mythe. 

L’économiste note par exemple comment Google parvient à évincer certaines voix dissidentes des think tanks qu’elle finance. Mais plus largement, ce sont les institutions publiques qui sont depuis plusieurs années les caisses de résonance de ce consensus. Durand détaille ainsi l’exemple européen : sur le Vieux Continent, l’Agenda de Lisbonne subordonne les politiques d’innovation à un cadre néolibéral et exerce une influence encore aujourd’hui, 26 ans après sa création. 

Pourtant, malgré ces efforts pour suivre le modèle étatsunien, Durand constate un « décrochage européen » : la majorité des services web utilisés par les Européens sont étatsuniens quand certains pays, pourtant moins bien positionnés au tournant du siècle, ont pu développer des écosystèmes numériques autochtones, comme la Chine (avec le moteur de recherche Baidu, le réseau Weibo ou le site de commerce Tencent) ou la Russie (avec le moteur Yandex et le réseau Vkontakte). 

Pour prendre la mesure de cet échec, Durand dresse le bilan du crédit d’impôt recherche, qui est en partie une traduction institutionnelle du consensus de la Silicon Valley. Sa logique est non contraignante pour le secteur privé et repose sur une incitation à investir, dans l’espoir que la prise en charge d’une partie du coût par la puissance publique favorise les dépenses de recherche et développement des entreprises. 

Pour Evens Salies, sur qui Durand s’appuie, le dispositif a globalement échoué. Le crédit se révèle très coûteux (plus de 7 milliards d’euros par an en France en 2022) et n’a eu que peu d’effets d’entraînement sur les dépenses en R&D et le nombre de brevets déposés. Le dispositif a alors favorisé des effets d’aubaine pour des investissements que les entreprises avaient de toute manière l’intention d’engager. 

Pour Durand, ce décrochage européen est imputable à une mauvaise compréhension de la réussite étatsunienne. L’économiste constate en effet que « la position de leader des États-Unis est tout sauf l’œuvre des forces spontanées du marché, y compris dans le contexte de la Silicon Valley (…) elle est absolument indissociable de l’intervention publique. » (p. 77). 

Dans le sillage des travaux de Mariana Mazzucato, Durand réinterroge alors fortement le rôle prépondérant de l’entrepreneur. L’approche du consensus de la Silicon Valley telle qu’il fut traduit dans l’Agenda de Lisbonne invisibilise en effet systématiquement la place décisive que le complexe militaro-industriel, l’aéronautique et le spatial publics ont occupée pour porter ce développement des nouvelles technologies. Cette erreur est d’autant plus visible chez les contre-modèles, comme la Chine, la Corée du Sud ou la Russie, qui ont su tirer parti de l’intervention publique. 

Durand interprète ainsi le décrochage européen à la lumière de cette erreur d’appréciation du modèle des États-Unis. Pour lui, « En prenant pour argent comptant le mythe de la Silicon Valley, les dirigeants européens ont sciemment brimé les fonctions entrepreneuriales de l’État, contribuant largement à entraver le développement des forces productives. » (p. 79) Cette politique, comme le constate l’économiste Élie Cohen que cite Durand, a même endommagé les capacités déjà existantes de l’Europe puisque ses « champions nationaux » en ont directement souffert : Alcatel, Siemens, Nokia, Philips, STM, etc.

 

Capitalisme et féodalisme : deux contraires apparents

 

Pour interpréter les dynamiques à l’œuvre dans cette économie numérique, Durand choisit alors de mettre de côté les cadres d’interprétation classique qui, comme dans le cas de l’Europe, n’ont pas su saisir les mutations de cette nouvelle économie. Comme annoncé dès le début du livre, c’est alors le féodalisme médiéval qui permet selon lui de mieux rendre compte du tournant que les nouvelles technologies ont imposé à l’économie mondiale. 

Durand en rappelle alors les principales caractéristiques pour en révéler les similitudes avec le capitalisme tardif. Le féodalisme médiéval est caractérisé par une polarisation asymétrique entre un petit groupe puissant et une masse exploitée. Dans cette structure, le dominium est une relation indissociablement économique et politique qui assure au maître une emprise sur la terre, son fief, et une emprise sur les hommes. 

Durand insiste notamment sur le fait qu’il ne s’agit pas d’un contrat, comme l’interprètent les économistes Douglas North et Robert Thomas. Au contraire, il s’agit bien d’une relation de prédation qui ne repose pas sur un calcul d’intérêts bien compris, mais bien sur des raisons extraéconomiques : contraintes physiques, promesses de protection, peur des guerres, dépendance au modèle majoritaire et fort coût social de sortie. 

Dans cette organisation, la valeur est produite par des petits producteurs, les paysans, dépendants de la terre qu’ils valorisent, la glèbe. Leur production et leur maigre surplus sont directement accaparés et centralisés par la classe possédante. Cette même classe dissipe à son tour largement cette valeur par ses gestes de prodigalité qui font partie des devoirs de l’aristocratie. Le féodalisme est donc caractérisé par une division exclusive (les fiefs), une logique de valeur rentière et non productive (par l’accaparement et la dilapidation) et une relation de prédation entre les acteurs économiques.

 

Économie numérique : règne du progrès ou régression ? — France 24

 

La mise en fiefs du monde numérique

 

L’hypothèse techno-féodale repose tout d’abord sur un rapprochement entre le cyberespace et les terres exploitables, qui étaient jusqu’alors au cœur des dynamiques d’expansion économique. Cette comparaison est assumée par les tenants du consensus de la Silicon Valley eux-mêmes, qui n’hésitent pas à assumer le parallèle entre l’économie numérique et la conquête de l’Ouest. La différence réside cependant dans la nature de cet espace à conquérir : les nouvelles terres rares sont alors les sources de données. 

Durand montre l’étendue de ces territoires : vidéosurveillance, tickets de caisse, téléphones, enceintes, réfrigérateurs, détecteurs de fumée, thermostats, formulaires en ligne, services bancaires, publications sur les réseaux, senseurs sur les équipements industriels, pass de transports en commun, etc. L’économie numérique est donc animée par une logique extractiviste, mais l’enjeu n’est plus la possession des terres par conquête militaire et alliance, comme pour le féodalisme, mais le captage exclusif de ces sources de données. 

La possession de ces gisements et leur mise en relation constituent alors l’atout stratégique des « seigneurs » de l’économie numérique. Facebook Analytics est un exemple emblématique de cette logique : l’entreprise dispose d’un gisement de données colossal qui lui permet de promettre aux entreprises des analyses toujours plus ciblées sur leurs potentiels clients.

Par exemple, les applications Breeth, Instant Heart et Flo sont autant d’applications qui transmettent respectivement les pratiques de méditation, le rythme cardiaque et la date d’ovulation de leurs utilisateurs à Facebook. Cette extraction permet alors d’alimenter le ciblage de la publicité qui constitue le principal levier économique pour les grandes entreprises du numérique. L’activité publicitaire représente par exemple 87 % des revenus de Google. 

Cette expansion de données donne alors une orientation à l’innovation. Certaines inventions sont en effet d’abord poussées et soutenues parce qu’elles constitueront un nouveau gisement de données. C’est l’exemple de Waymo et ses voitures autonomes qu’évoque Durand. La stratégie de l’entreprise, note l’économiste, « ne consiste pas à construire de meilleures voitures, mais à prendre le contrôle de la voiture comme espace de vie, de mobilité et donc de “derrick à données”. » (p. 105) 

Cependant, comme pour le système féodal, les « seigneurs » doivent pouvoir compter sur une fragmentation du territoire qui en garantit une exploitation exclusive. Pour l’économie numérique, la limitation de l’interopérabilité, les droits intellectuels et la constitution de « péages » obligatoires pour les différents services qui ont besoin des plateformes sont autant de moyens de sécuriser ces gisements de données tout en veillant à ouvrir de nouveaux fronts de collecte. 

En effet, les « seigneurs » du numérique ont aussi une logique pyramidale dans leur politique d’expansion : en concédant une place aux plateformes et entreprises « vassales », ils démultiplient leurs capacités à capter des données en s’accaparant les gisements que ces plus petits acteurs ont à leur disposition. L’intégration des données des « vassaux » sert alors une stratégie extensive en matière de données qui assoit plus encore les fiefs des grandes entreprises.

 

Les mécanismes de la rente numérique

 

Pour Durand, ce qui singularise l’économie numérique par rapport au reste de l’histoire du capitalisme, c’est la place accordée à la rente. En effet, le capitalisme est historiquement caractérisé par une logique de production : une entreprise génère du profit en produisant et en vendant un bien ou un service. Le techno-féodalisme relève lui de la prédation. Comme pour le féodalisme, la classe des bénéficiaires du travail est alors particulièrement déconnectée des procès de production concrets et préfère en capturer la valeur par des jeux de structures. 

Cette emprise des entreprises numériques s’est faite à la faveur d’un environnement réglementaire particulièrement favorable, dont Durand détaille les différents jalons. Le durcissement drastique des droits de propriété a ainsi permis de mettre en partage le cyberespace. 

Si son intention initiale est de stimuler les investissements avec des rentes incitatives, ce mécanisme n’est plus tellement un moteur de l’innovation, comme en attestent les patents trolls : ces entreprises sans activité de recherche ou de production qui accumulent les rachats de brevets pour survivre à la faveur des actions judiciaires. Pour les firmes dominantes, ce verrouillage réglementaire garantit alors un flux permanent de revenus, protégés de toute concurrence, et indépendamment de toute avancée technologique majeure.

Cette rente est également possible grâce à la nature même des types de ressources du monde numérique. L’économie numérique est en effet définie par l’essor d’actifs intangibles, c’est-à-dire des capitaux qu’on ne peut toucher et dont la reproduction, la manipulation et la diffusion sont peu coûteuses. Ces derniers se caractérisent par des coûts de développement initiaux extrêmement élevés, mais des coûts marginaux de duplication quasi nuls. 

Une fois les brevets, logiciels ou marques créés, les déployer auprès d’un utilisateur ou de 10 millions ne coûte presque rien. Les premières firmes à s’imposer sur un marché bénéficient alors de rendements d’échelle colossaux, puisqu’elles écrasent la concurrence soumise aux limites physiques du monde matériel et captent la rente différentielle. 

De plus, la position de monopole sur la chaîne de valeur a progressivement déplacé la valeur économique aux extrémités des procès de production. Pour illustrer cela, Durand s’appuie sur la courbe du sourire (smile curve) qui illustre comment, dans l’économie mondialisée, la valeur ne se trouve plus au centre (logistique et production à faible revenu et le plus souvent délocalisée), mais aux deux extrémités intangibles en amont (R&D, design et conception) et en aval (marketing et mise à disposition du client). Les entreprises du numérique concentrent alors principalement leur influence sur ces extrémités qui leur assurent durablement une rente sur l’ensemble du process. 

Enfin, cette position de surplomb sur la chaîne de valeur permet de centraliser des données qui, comme nous l’avons vu, sont la matière première des fiefs de ces grandes entreprises. Elle assure ce que Durand appelle une « rente d’innovation dynamique », c’est-à-dire un avantage concurrentiel fondé sur les données captées. Ces dernières peuvent en effet nourrir plus efficacement les démarches de R&D et faire fructifier plus encore cette position de monopole. 

Pour Durand, les entreprises du numérique exercent ainsi l’équivalent du prélèvement seigneurial sur l’ensemble de la chaîne de valeur, sans pour autant produire elles-mêmes la valeur. Comme avec le féodalisme, l’économie numérique est donc une forme de parasitisme qui se distingue par là du capitalisme « classique ». Elle repose sur l’accaparement et non sur la rentabilité de la production en elle-même. Elle ne fait que fructifier l’ascendant que les plus grands « seigneurs » ont sur l’environnement de production.

 

Le big data — 60 secondes pour comprendre — Orange

 

Retour d’une structure de prédation

 

Pour Durand, c’est dans ce cyberespace découpé en grands fiefs et animé par des logiques de rente, que se déploient alors des relations qui relèvent de la prédation. Comme pour le système féodal, les relations entre les acteurs économiques du capitalisme numérique sont totalement asymétriques. Le paysan a besoin de la terre dont le seigneur fixe arbitrairement les règles d’exploitation. 

De même, remarque Durand, les plateformes imposent des modifications unilatérales et opaques aux utilisateurs (changement des règles de monétisation ou d’affichage, nouvelle interface, etc.). Dans cette asymétrie, on retrouve également le même niveau de détails que la pyramide féodale avec des formes de vassaux. 

Dans le système féodal, le vassal se voit attribuer un fief, qui est une concession du pouvoir seigneurial, et une protection en échange de son soutien militaire, financier ou ses conseils. Dans le cas du techno-féodalisme, ce sont tous les sous-traitants et entreprises intermédiaires qui entretiennent des relations de vassalité avec les grandes entreprises. Ils possèdent bel et bien une forme de pouvoir sur l’économie numérique, mais dépendent des plus grandes entreprises pour leur activité. 

Deuxièmement, le techno-féodalisme, comme son équivalent médiéval, est alimenté par un régime d’appropriation et de capture systématique de la valeur. Les grandes entreprises se donnent en effet pour but de développer « une connaissance unilatérale et exhaustive de l’expérience humaine » (p. 101). L’extraction des données est alors l’équivalent de la corvée médiévale. Les utilisateurs d’Instagram, Facebook ou Google fournissent gratuitement la matière première : leurs comportements, leurs clics et leurs préférences. 

Ce travail gratuit permet aux plateformes d’entraîner leurs algorithmes et de revendre l’espace publicitaire ciblé au plus offrant. Durand détaille notamment l’exemple du système de recommandations d’Amazon : celui-ci s’appuie sur l’association d’objets que les acheteurs ont eux-mêmes fournis par leur navigation. Lorsqu’il occupe ses fiefs numériques, l’utilisateur des plateformes subit alors la dépossession de ce qu’il produit, souvent malgré lui. Pour les travailleurs des plateformes, Durand observe la même sujétion. L’économiste détaille ainsi l’exemple des chauffeurs VTC dépendants de la plateforme Uber. 

Si l’argument de l’autonomie est souvent mis en avant, il s’agit en réalité d’une asymétrie radicale, puisque les chauffeurs composent avec des contraintes arbitraires et exogènes : contrôle en temps réel, soumissions à l’évaluation des passagers, opacité des fixations de tarifs, interdiction de prendre les coordonnées des clients, aucune possibilité de négociation, etc. 

Enfin, troisième point commun, la dépendance des utilisateurs aux plateformes est de même nature que celle du paysan à la glèbe. Durand détaille ainsi à quel point le coût de sortie est prohibitif, alors même que ce qui est censé caractériser le sujet capitaliste par rapport aux paysans médiévaux est sa liberté. « Vous pouvez toujours décider de vivre à l’écart des Big Data. Mais cela implique des effets plus ou moins prononcés de marginalisation sociale. (…) [de même, pour les paysans du Moyen-Âge] pour s’affranchir de leur servitude, ils devaient affronter les périls de la fuite hors du fief et tenter une existence isolée sur un alleu. » (p. 207) 

Les utilisateurs des plateformes sont en effet prisonniers d’une boucle de rétroaction. Plus ils utilisent les plateformes numériques, plus ils leur fournissent les données qui permettent d’améliorer les services et de consolider un monopole sur les usages. Réciproquement, plus ce monopole est fort, plus les utilisateurs sont contraints de nourrir par leurs usages les liens qui les y enferment. Durand résume ainsi : « En même temps que les services s’améliorent, chacun se retrouve plus fortement rivé à l’univers contrôlé par l’entreprise. Et vice-versa, puisque l’implication grandissante de chacun accroît en retour la performance des services numériques. » (p. 204) 

Sous couvert d’une liberté de l’individu, cette relation asymétrique est donc tout aussi contraignante que la glèbe médiévale. Elle l’est d’autant plus que le contrôle social à l’ère du numérique dispose d’outils d’une puissance inégalée pour resserrer son emprise sur l’activité sociale. En s’appropriant massivement nos données, les firmes créent des bases de connaissances exclusives, affirme Durand. Le contrôle social de nos comportements leur permet de générer de la prédictibilité, qui est ensuite revendue ou utilisée pour verrouiller les marchés. 

Le projet de l’économie numérique se résume en effet à une « course à l’augmentation des degrés de certitude » (pour reprendre le diagnostic de l’économiste Shoshana Zuboff citée par Durand p. 102). Le projet ne s’arrête pas là, les entreprises numériques ne font pas qu’accroître la prédictibilité, elles cherchent bel et bien à piloter les comportements. Durand illustre alors ce genre d’emprise avec la logique incitative au cœur du jeu Pokémon Go, dont le modèle économique repose sur le fait de faire payer des commerces pour guider les utilisateurs vers des destinations qui leur sont favorables. 

L’approche au cœur de l’économie du numérique prive alors les individus de leur capacité à défier les probabilités. Et, comme pour la glèbe féodale, c’est par des raisons extraéconomiques (contrainte structurelle, manque d’alternatives, coût de sortie trop important, promesse de sécurité des données et de protection face aux cyberattaques, etc.) que « Les grands services numériques sont des fiefs dont on ne s’échappe pas. » (p. 207) 

Comme avec le féodalisme, l’économie numérique est bien une économie de la prédation : sa nécessitée d’appropriation et de maximisation de la rente au détriment des procès réellement productifs, la captation du surplus et les rapports de dépendance qu’elle implique, l’enferme dans les mêmes impasses que le féodalisme en son temps.

 

Datas centers : la soif du numérique assèche les sols — franceinfo

 

Démanteler les fiefs et reterritorialiser le numérique

 

Dans Techno-féodalisme, Cédric Durand adopte principalement une approche macro-économique. Pour autant, son propos à des implications pour les territoires à l’échelle locale. En s’appuyant sur ses éléments de diagnostic, mais aussi sur les pistes qu’il explore avec Razmig Keucheyan dans Comment bifurquer. Les principes de la planification écologique (2024), on peut détecter des points d’attention pour les acteurs publics territorialisés.   

Tout d’abord, l’emprise du techno-féodalisme repose sur sa capacité à collecter des données. Or, les collectivités produisent elles aussi des données en matière de mobilité, d’énergie, de santé et d’usages. Les modèles de « smart city », qui s’appuient sur des acteurs privés, sont alors susceptibles d’alimenter localement les logiques de « rentes de l’intangible » que pointe du doigt Durand. 

Ces acteurs utilisent en effet ces données urbaines pour optimiser leurs propres algorithmes et maximiser leur rente. Les collectivités doivent pouvoir garantir que ces données soient un bien public et soumises à son contrôle et que leur utilisation soit orientée de manière transparente vers l’intérêt général — par exemple, l’optimisation de la transition écologique locale. 

Une politique d’open data peut alors rendre aux vassaux et paysans du numérique la pleine maîtrise du fief qu’ils contribuent eux-mêmes à défricher. Elle permet surtout de changer le sens de la collecte des big data d’un objectif marchand (cibler les publicités et piloter les comportements d’achat) à un objectif démocratique (outiller l’action en vertu du bien commun) comme le défend Durand dans son plus récent ouvrage Faut-il se passer du numérique pour sauver la planète ? (2025). 

Un deuxième volet de cette action locale consisterait à développer une municipalisation des infrastructures numériques. Il ne s’agit en effet pas de tourner radicalement le dos aux plateformes, notamment parce que, dans le techno-féodalisme, les citoyens en sont justement dépendants. Mais bien plutôt de considérer que, puisque les plateformes numériques sont devenues l’infrastructure de base de l’économie, elles doivent être traitées comme des services publics essentiels. 

Durand remarque en effet que « devenues indispensables, les plateformes doivent être pensées comme des infrastructures, au même titre que les réseaux électriques, ferroviaires ou télécoms. Leur gestion relève du même type d’enjeux que celle des infrastructures critiques, dont l’importance sociale se mesure aux troubles que leurs dysfonctionnements peuvent engendrer. » (p. 123) 

Sans pour autant prétendre établir un Google local, les territoires peuvent alors miser sur la redondance en développant, finançant ou mutualisant des alternatives publiques (clouds locaux, plateformes éducatives ou services administratifs) pour désenclaver les fiefs numériques et limiter les situations de dépendance. Sur ce point, le principal levier est alors la commande publique. En fléchant leurs budgets vers des logiciels libres et ouverts, les collectivités peuvent favoriser un écosystème de développeurs locaux plutôt que des solutions propriétaires. 

L’économie collaborative est elle aussi impactée par les logiques techno-féodales. Les plateformes Airbnb, Uber ou Deliveroo, sont en effet autant de portes d’entrée dans les territoires pour l’économie numérique. Avec ces plateformes, les commerçants, restaurateurs et artisans du territoire subissent alors le prélèvement de ces grands « seigneurs » sur leur activité. 

D’autres courants d’économie proche de Durand défendent alors un « coopérativisme de plateforme », comme Trebor Scholz (Le coopérativisme de plateforme, 2016), qui encourage à favoriser des alternatives locales, possédées par les travailleurs et les usagers eux-mêmes, et qui permettent de maintenir la valeur économique sur le territoire plutôt que de l’évaporer en rente de l’intangible. 

Les collectivités peuvent alors subventionner et accompagner l’émergence de plateformes coopératives territoriales en matière de mobilité (comme avec The Drivers Cooperative à New York), de livraison (comme la coopérative de cyclologistique française CoopCycle) ou la location de meublés touristiques (comme la plateforme coopérative Fairbnb). 

Autre point, le techno-féodalisme n’est pas virtuel : il a une emprise physique lourde et bel et bien matérielle (centres de données, réseaux de câbles, etc.) qui consomme massivement énergie, eau et foncier. Le levier de l’aménagement du territoire est alors aussi un mode de lutte contre la mise en fiefs de l’économie. L’échelle locale est en effet l’un des premiers fronts de résistance. 

Les élus locaux et les citoyens doivent pouvoir utiliser les règles d’urbanisme pour limiter ou conditionner l’implantation des infrastructures du techno-féodalisme sur leur territoire. La récente mobilisation du collectif « IA pas moyen ! » à Mulhouse et la montée en puissance des data centers sur Aix-Marseille sont autant de signes d’un durcissement du sujet dans les collectivités concernées et doivent alerter sur la nécessité de prendre des dispositions réglementaires et démocratiques en amont.

Enfin, dans ses différentes interventions et dans Comment Bifurquer (2024), Durand milite pour une orientation des outils numériques vers les besoins réels et l’intérêt commun. Le déploiement massif des technologies numériques offre des possibilités de collecte et de traitement de données inégalées. Défenseur d’un renouvellement de la planification économique, Durand soutient que ces outils permettraient de dépasser les lourdeurs bureaucratiques des planifications soviétiques et pourraient soutenir efficacement l’action publique pour le bien commun.