Vous êtes ici :

Note de lecture : Leurs enfants dans la ville, de Clément Rivière

Article

Le retrait des enfants de l’espace public dans les villes occidentales s’impose aujourd’hui comme un constat largement partagé.

Leur présence non accompagnés y est souvent perçue comme un signe de négligence, voire d’irresponsabilité parentale, traduisant une profonde évolution des normes éducatives.

Pourtant, les parents restent conscients du rôle que joue la rue dans l’apprentissage de l’autonomie et de l’imprévu.

C’est ce paradoxe qu’analyse le sociologue Clément Rivière dans son ouvrage Leurs enfants dans la ville (2019), où il montre que l’accès à l’espace public est désormais fortement encadré par les familles.

Or, la rue constitue un espace d’expérimentation singulier, où les enfants peuvent faire l’expérience de la vie urbaine.

Entre impératif de protection et nécessité d’autonomisation, les parents mettent ainsi en place des stratégies différenciées selon leurs ressources sociales, transformant l’usage de l’espace public en une pratique largement organisée et planifiée.
Date : 13/07/2026

La disparition des enfants de l’espace public, symptôme de mutations importantes dans nos modes de vie

 

Le recul de la présence des enfants dans l’espace public s’inscrit dans une transformation plus large des modes de vie urbains. Ce phénomène, qui concerne l’ensemble des classes d’âge, renvoie notamment à ce que la sociologue Lyn Lofland désigne comme l’« enclosure », c’est-à-dire un mouvement d’enfermement progressif des individus dans la sphère domestique, favorisé par les systèmes d’approvisionnement urbains et les nouveaux moyens de communication.

À cela s’ajoutent la crise du logement dans les grands centres urbains, qui contraint de nombreuses familles à s’éloigner vers les périphéries, la médiatisation croissante des faits divers, qui renforce les perceptions de danger, ainsi que la place toujours importante de l’automobile dans l’espace public. Les craintes parentales se cristallisent ainsi autour de deux menaces principales : les mauvaises rencontres, voire l’enlèvement, et les dangers liés au trafic automobile.

C’est précisément ce faisceau de mutations que le sociologue Clément Rivière se propose d’objectiver à travers une enquête comparative menée, dans le cadre de sa thèse, entre le secteur Villette-Belleville, dans le 19ᵉ arrondissement de Paris, et le « triangle Monza-Padova » à Milan.

Ces deux quartiers, situés en périphérie nord-est de l’hypercentre, dotés de grands espaces verts et marqués par des dynamiques similaires de valorisation immobilière et de cohabitation avec des formes visibles d’occupation populaire de la rue, constituent des terrains sociologiquement comparables.

En croisant entretiens auprès des parents et observations dans les espaces fréquentés par les enfants et les familles, son travail met en évidence le caractère structurel de ces évolutions et éclaire la manière dont elles redéfinissent concrètement les normes éducatives encadrant l’accès des enfants à l’espace public.

 

Robert Doisneau (1912, France — 1994, France) Les petits enfants de Choisy-le-Roi 1945© Robert DOISNEAU / GAMMA-RAPHO

 

De nouvelles stratégies parentales pour encadrer l’autonomie

 

De manière logique, les parents cherchent à se prémunir contre les menaces que nous venons de citer en privilégiant des espaces comme des parcs, des placettes ou des rues piétonnes perçus comme protégés en raison du faible trafic automobile ainsi que des formes de régulation des comportements exercées par la présence d’autres parents dans ces espaces.

Lorsqu’ils ont le choix entre deux parcs, les parents ont tendance à se décider en fonction de son caractère « familial » ou de sa fréquentation par des habitants du quartier. Ils vont ainsi éviter les parcs plus connus, attirant des flux d’un périmètre géographique élargi, qu’ils auront l’impression de moins maîtriser. Dans ce climat d’interconnaissance, les commerçants jouent également un rôle important aux yeux des parents qui voient en eux des formes de relais du contrôle social à l’échelle locale.

Les parents sont donc à la fois des consommateurs et des producteurs des ressources disponibles dans l’espace local. La confiance dans la sécurité des enfants s’appuie largement sur les attentes relatives à l’engagement réciproque d’adultes dans la supervision informelle des pratiques de l’enfant. Or, comme nous l’avons dit, les enfants fréquentent de moins en moins l’espace public.

Cet effet d’entraînement est parfaitement résumé par une expression employée par une mère italienne qui parle d’une rupture dans le « circuit des enfants », c’est-à-dire la présence simultanée et non concertée d’enfants dans les espaces intermédiaires, comme les cours d’immeuble. Or, pour de nombreux parents, le groupe joue un rôle primordial dans la sécurité.

L’accompagnement par au moins un pair du même âge est une condition récurrente quand il s’agit d’autoriser l’enfant à sortir. Privés du « circuit des enfants », forme organique de sociabilité, les parents vont s’y substituer en supervisant l’organisation de trajets communs, notamment vers l’école, avec d’autres enfants. Mais lorsqu’il s’agit de décider quels enfants iront ensemble, on se rend compte que cette stratégie de sécurisation par le groupe est doublée d’un autre enjeu : la recherche du « bon groupe ».

La plupart du temps, il s’agit donc d’enfants dont les parents se connaissent (enfants des voisins, enfants des amis) plutôt que des amis des enfants. Cette recomposition des sociabilités enfantines entraîne donc un rôle plus important des parents dans les fréquentations de leurs enfants.  

Au moment de l’entrée au collège, le contrôle des parents est plus distancié. Alors que très peu d’enfants se rendent seuls à l’école élémentaire, le collège constitue une charnière, où l’accompagnement et la fréquentation des abords de l’établissement par les parents sont moins acceptés par l’enfant.

De fait, les parents fréquentent moins les abords du collège et développent peu de relations avec les autres parents. C’est donc moins l’âge biologique de l’enfant, les dispositions ou la volonté qu’il affiche à sortir seul qui déterminent son droit à accomplir le trajet domicile-école en autonomie que la limite entre le primaire et le collège.

Cette scansion du système scolaire agit comme un rempart au-delà duquel il est (pour l’instant) considéré comme surprotecteur d’accompagner son enfant L’arrivée au collège signe une forme d’émancipation par rapport à la communauté d’interconnaissance formée par les parents du quartier, les enfants sont plus libres de choisir leurs amis, de négocier des sorties puisque les parents ne peuvent plus toujours produire un encadrement concerté.

Pour les parents, cette période est donc signe d’une distanciation avec les autres parents et leurs règles éducatives, les repères sont plus flous, ils ne savent pas toujours quoi autoriser et s’inquiètent de savoir ce qu’en pensent les parents des autres ; ils craignent souvent d’être perçus comme trop permissifs.

 

 

Protecteur, préparateur et stratège : trois types d’encadrements parentaux

 

Au-delà de l’interconnaissance entre les parents et à l’échelle du quartier, d’autres paramètres viennent jouer sur le degré de liberté octroyé à l’enfant. Parmi eux, la taille du foyer, la capacité des parents à maîtriser les activités et les fréquentations des enfants, le temps dont ils disposent, les moyens financiers, etc.

Toutes ces dispositions sociales ont un impact direct sur les normes éducatives imposées aux enfants en matière de fréquentation de l’espace public. En effet, les espaces ouverts à tous constituent une ressource d’autant plus précieuse que les conditions de logement sont moins confortables.

Les activités extrascolaires sont également beaucoup plus investies par les classes moyennes et supérieures qui le reconnaissent volontiers et parlent spontanément de « l’emploi du temps de ministre » de leurs enfants.

Or, le fait de se rendre à ces activités constitue un véritable entraînement à se déplacer seul et à prendre les transports en commun. Idem pour les enfants scolarisés dans les collèges privés, souvent plus éloignés du domicile et qui tissent des liens avec des enfants résidant dans une aire géographique plus large.

Dans son ouvrage, Clément Rivière approfondit les liens entre capital culturel et financier et présence des enfants dans l’espace public et dresse une typologie d’encadrement parental avec trois parents-types, généralement corrélée au niveau de ressources parentales.

 

L’encadrement protecteur : Il s’agit de la figure de la « mère poule » avec une faible anticipation de la prise d’autonomie de l’enfant et peu d’intérêt pour la transmission des compétences en matière de mobilité. Il s’agit pour les parents de préserver les enfants de l’expérience et de la responsabilité de la vie d’adulte.

Les pratiques urbaines des enfants sont donc fortement ancrées dans l’espace local, notamment les abords du logement, qui sont perçus comme les espaces propices à la sécurité. Ce mode d’encadrement, plus présent chez les classes populaires, vise avant tout à protéger les enfants ici et maintenant.  

 

Encadrement préparateur : Dans ce modèle, la priorité des parents est moins la protection que la préparation à la pratique autonome de la ville.

Dans ce cadre, ils entretiennent un rapport instrumental à l’espace public et mettent en place des techniques d’entraînement de l’enfant, la scolarité tend à se dérouler en dehors du quartier de résidence, cette forme d’encadrement est plus présente chez les classes moyennes supérieures ou intermédiaires dans le cadre d’un projet de mobilité sociale ascendante.

 

Encadrement stratège : Cette forme d’encadrement est caractérisée par une combinaison de traits typiques des deux premières stratégies, avec un arbitrage permanent entre la logique protectrice et la logique préparatrice, avec la volonté d’épargner l’enfant de la compétition sociale et scolaire, ainsi que du tumulte des grands centres-villes.

Cet encadrement plus hédoniste est nourri par l’investissement plus important des parents dans la vie locale et la valorisation des interconnaissances, afin de créer un « village-quartier ». Ce mode d’encadrement est caractéristique de la fraction culturelle des classes moyennes supérieures qui valorisent la vie de quartier et l’animation et pour qui l’expérience de la mixité sociale constitue un vrai atout dans le bagage de leurs enfants.

 

 

Les normes de genre dans la socialisation spatiale

 

Les pratiques urbaines des enfants sont donc fortement liées aux ressources de leurs parents, qui agissent comme un fort déterminant des normes parentales d’encadrements. Le genre des enfants constitue un autre déterminant essentiel dans leur socialisation, avec des injonctions différenciées entre les filles et les garçons, et ce, indépendamment de la classe sociale.

Les petites filles sont fréquemment décrites comme plus prudentes et raisonnables que les petits garçons et ont souvent le droit de pratiquer la ville en autonomie plus tôt que ces derniers, souvent perçus comme trop insouciants et donc incapables d’évaluer correctement les risques extérieurs.

L’analyse des discours parentaux souligne que c’est surtout la peur qu’ils subissent ou génèrent des violences qui est présente. De même, la perception du risque pédophile ne pèse pas de la même manière sur les filles et les garçons en fonction de leur âge. À mesure qu’ils grandissent, les petits garçons sont perçus comme moins susceptibles d’être à risque, tandis que le contraire se produit pour les petites filles.

En général, les mises en garde se font plus précises au moment où les filles atteignent la puberté et proviennent de la mère, qui mesure le risque à l’aune de sa propre expérience. La méfiance de l’espace public devient alors un héritage des mères. Concrètement, les jeunes filles sont surtout préparées à faire preuve de passivité dans les interactions, ne pas attirer le regard et l’attention, ne pas prendre trop de place dans l’espace public.

Dans son ouvrage, Clément Rivière souligne que ce discours est présent dans l’ensemble des couches de la société, mais ne s’appuie pas sur la même construction.

Les parents de classes populaires cherchent plutôt à protéger leurs filles sur un registre naturalisant la différence des sexes, tandis que les parents stratèges et préparateurs, en général mieux dotés en capital culturel, se distinguent par la volonté d’anticiper l’asymétrie des rapports de genre dans les espaces publics pour préparer leurs filles à des risques présentés comme objectifs.

La remise en question des rôles sociaux sexués ne les empêche pas de mettre en place des règles différenciantes selon le genre en matière de pratique de l’espace public.

 

 

L’espace public, ce carrefour de dynamiques qui orientent les plus jeunes

 

L’ouvrage de Clément Rivière est particulièrement éclairant dans la mesure où il permet de souligner que les dynamiques structurelles qui affectent le mode de vie occidental, comme le développement de l’automobile, l’accessibilité croissante de l’information et l’extension de l’offre de divertissement à domicile ont des effets particulièrement sensibles sur la sociabilisation des enfants.

Ces transformations ont une incidence non négligeable sur les espaces publics : moins investis par les usagers, ils sont de moins en moins des lieux de vie.

Ces variations impactent fortement la perception des parents, qui ne voient plus l’espace public comme un lieu sécurisé pour leurs enfants. Malgré tout, forts de leur propre expérience, ils sont conscients que l’espace public demeure un lieu central de socialisation.

Pour pallier cela, ils organisent, encadrent et planifient les pratiques urbaines de leurs enfants engendrant un rapport médié et choisi à l’extérieur et à l’altérité, et donc une socialisation plus différenciée en fonction du milieu social, du genre, révélant les tensions entre protection, autonomie et apprentissage de la ville.