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Note de lecture : Le pouvoir des commencements — Essai sur l’autorité, par Myriam Revault d’Allonnes

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Lorsque l’on parle d’autorité aujourd’hui, il s’agit souvent de dire qu’elle est en crise. Qu’il s’agisse d’éducation, de politique ou de maintien de l’ordre, le sentiment que les figures d’autorité traditionnelles ne seraient plus respectées fait régulièrement partie du discours politique ambiant.

Myriam Revault d’Allonnes, philosophe politique et professeure émérite des universités à l’École pratique des hautes études (EPHE), offre un regard original sur ce diagnostic. Dans Le Pouvoir des commencements (2006), elle prend ainsi le contre-pied du discours contemporain sur cette prétendue « crise ».

Elle choisit de décentrer la définition de l’autorité, trop souvent considérée comme un instrument de domination, pour mieux revenir à ce qu’elle est, au fond, plaçant au cœur de sa réflexion la question du rapport au temps, passé et futur, dans son exercice. Un rapport au temps bien différent chez nos contemporains et à l’époque antique.
Date : 09/04/2026

Dans Le pouvoir des commencements : Essai sur l’autorité, Myriam Revault d’Allonnes retrace les jalons d’une réflexion millénaire sur le « problème » de l’autorité : les institutions romaines et grecques sous la plume de Hannah Arendt, l’avènement des Temps modernes dépeints par Tocqueville et la condition démocratique moderne sous son aspect sociologique (Weber) et phénoménologique (Merleau-Ponty et Husserl). Ce travail conceptuel révèle alors l’importance cruciale du temps dans la définition et le fonctionnement de l’autorité.

Sous sa forme antique comme moderne, l’autorité est une « force liante » qui assure un espace pour agir à la croisée du passé, du présent et du futur. Ce travail conceptuel permet de considérer l’autorité non pas comme un instrument de contrainte, mais comme une force générative. Ce qui est en crise, ce n’est pas une capacité à imposer une volonté, à faire autorité « sur », mais bien plutôt la capacité que les institutions ont à ouvrir et à garantir l’action en commun : « Qu’est-ce que l’autorité, sinon le pouvoir des commencements, le pouvoir de donner à ceux qui viendront après nous la capacité de commencer à leur tour ? Ceux qui l’exercent — mais ne la détiennent pas — autorisent ainsi leurs successeurs à entreprendre à leur tour quelque chose de neuf, c’est-à-dire d’imprévu. » (p. 264)

 

Le détour par les Anciens : l’autorité comme capacité à agir en commun

 

Comme geste introductif, Myriam Revault d’Allonnes s’attache à dissiper les malentendus qui entourent le concept d’autorité, en la distinguant d’autres formes de coercition et de relations de dissymétrie. Cet effort d’éclaircissement peut s’appuyer sur les racines antiques de la notion, comme le fait Hannah Arendt dans la Condition de l’homme moderne (1983). L’auteure rappelle ainsi la distinction fondamentale que les Romains font entre la potestas (un pouvoir d’agir détenu par le peuple et les magistrats) et l’auctoritas (une autorité détenue par le Sénat qui autorise et conseille sans contrainte).

Dans les institutions romaines, l’autorité n’agit pas par la force, elle vient « augmenter » l’action. Le pouvoir et la domination, au contraire, sont d’abord définis comme une contrainte exercée sur une volonté, dans l’immédiat. La domination restreint l’action. À l’inverse, l’autorité, dans son sens le plus complet, est fondée sur la reconnaissance et la légitimité. S’il y a contrainte, par force ou même par persuasion, il n’y a pas, par définition, d’autorité. L’autorité n’est donc pas une « chose » que l’on possède matériellement, mais une certaine puissance qui autorise à agir. En politique, comme dans la relation parent-enfant ou maître-élève, l’autorité comprise en ce sens est une capacité d’action, d’innovation et d’émancipation. Elle est littéralement « le pouvoir de rendre possible des commencements ».

Ce premier élément de définition ne suffit cependant pas à caractériser l’autorité. En s’appuyant toujours sur les institutions romaines, Myriam Revault d’Allonnes remarque que l’autorité entretient un rapport spécial au temps par rapport aux autres relations de dissymétrie. En effet, le « pouvoir des commencements », tel qu’il existe à Rome, s’appuie le plus souvent sur une référence à la fondation de la cité qui constitue un point mythique qui « autorise » et légitime telle ou telle action. Ici, l’autorité est un lien temporel conducteur entre les générations. La relation d’autorité offre aux nouveaux venus un monde commun déjà constitué, avec ses repères et son histoire. En référence à un passé qui « fait autorité », elle fournit un cadre stable nécessaire pour initier l’action en commun à l’avenir.

Par ce travail conceptuel, Myriam Revault d’Allonnes redéfinit donc ce qui est le fondement des relations d’autorité : la possibilité d’agir en commun sur la durée. Cet agir collectif est toujours menacé par la fragilité de l’action et son inscription dans le temps. C’est pour cette raison que l’autorité doit d’abord être une « force liante » pour tenir.

 

 

Les Temps modernes comme fin de l’autorité du passé

 

Historiquement, les caractéristiques de la Modernité sont particulièrement incompatibles avec la préséance dont bénéficiait la tradition dans la forme antique de l’autorité. Dans le secteur de la connaissance, Descartes et les sciences modernes érigent la remise en doute des traditions en principe méthodologique. L’Aufklärung allemande et les Lumières françaises poursuivent cet impératif du « penser par soi-même ».

Myriam Revault d’Allonnes observe ainsi comment le fondement s’est déplacé du poids de la tradition et de l’héritage des Anciens vers la capacité d’autonomie et d’autoréflexion. Avec la tradition, c’est aussi la prétention théologico-politique de l’autorité qui est visée par l’esprit moderne. Les rituels et le tiers garant divin dont bénéficiaient les Romains, mais aussi les monarchies de droit divin, ne peuvent plus prévaloir dans une société en voie de sécularisation.

Autre point critique : les projets politiques modernes ont des attentes qui diffèrent radicalement des expériences déjà vécues par le passé. Les programmes démocratiques occidentaux n’ont pas ou peu d’exemples dans l’Histoire. L’autorité moderne ne bénéficie ainsi plus de l’exemple du passé pour éclairer son action. Son projet est fondamentalement caractérisé par la rupture. Myriam Revault d’Allonnes remarque ainsi qu’« en cela réside aussi la “nouveauté” des Temps modernes : ils creusent la distance temporelle entre le passé et l’avenir en sorte que les acquis du passé apparaissent de plus en plus éloignés des attentes et des aspirations portées par le présent » (p. 133).

Enfin, les projets démocratiques qui fleurissent au XIXe sont caractérisés par une « égalisation des conditions ». Cette passion démocratique que détecte Tocqueville lors de ses voyages d’études aux États-Unis suscite une véritable « fébrilité permanente dans la contemporanéité du vivre-ensemble ». Pour le dire plus simplement, la société démocratique permet a priori d’être beaucoup plus mobile dans les hiérarchies de la société. L’ascenseur social-démocratique déstabilise là encore des sociétés qui, jusqu’alors, reposaient sur un ordre social stable et durable.

La crise de l’autorité qu’ouvrent les Temps modernes est donc d’abord une crise de la temporalité. Sans pouvoir compter sur la tradition, Dieu, l’Histoire ou des rapports de classe fixe, l’autorité moderne doit assumer une auto-fondation rationnelle et une auto-institution politique.

 

L’autorité moderne : des promesses sans racines ?

 

Cette remise en cause des piliers de l’autorité ne signifie pas une disparition de la question centrale de la durabilité de l’action en commun. Comme l’observe Myriam Revault d’Allonnes, pour répondre à cet enjeu, l’autorité moderne va progressivement se restructurer vers l’avenir. Avec la modernité, « la question n’est plus “d’où vient l’autorité ?”, mais “où va l’autorité ?” » (p. 108). L’autorité du passé devient progressivement une « autorité du futur ». C’est elle qui autorise l’action en assurant son inscription dans un devenir.

Pour autant, cette « autorité du futur » est elle aussi fragile. Au fil du XIXe siècle, l’idée de progrès offre un cadre de confiance et fonctionne comme une prophétie autoréalisatrice. La croyance que l’action humaine, dans son développement historique, offrira un meilleur état des choses « autorise » l’action politique. Le XXe siècle déstabilise considérablement cette croyance. Avec les effets délétères de l’industrialisation, les « progrès » militaires et leurs effets concrets lors des conflits mondiaux ou encore l’essor des totalitarismes, le progrès n’est plus un acquis, il reste ouvert aux imprévus. Cette autorité du futur s’est donc elle aussi en partie effondrée. La crise de l’autorité actuelle est encore héritière de ce passage à un « temps sans promesse » (p. 138).

À l’inverse, le passé n’est pas purement évacué des structures d’autorité moderne. L’auto-institution politique des Modernes a recours dès son origine à des détours par des fictions de fondation. Le contrat social théorisé par Rousseau, Hobbes et Locke, mais aussi les figures de législateurs mythiques, réinjectent au moins en partie l’augmentation que la tradition assurait au présent. Mais plus fondamentalement, l’autorité moderne n’annule pas la référence au passé. Seulement, elle ne se fait plus sur le mode de la tradition. Pour les Modernes, le retour au passé permet de penser une ouverture à d’autres possibles.

Myriam Revault d’Allonnes s’appuie ici sur sa connaissance du régime révolutionnaire français qui faisait l’objet de ses travaux précédents (notamment D’une mort à l’autre : précipices de la Révolution [1989]). Les révolutionnaires, pourtant porteurs de rupture, vont chercher dans l’Antiquité un certain héritage de la liberté : « L’Antiquité donne à voir l’image du possible » (p. 148). Le passé reste ainsi une ressource essentielle de l’autorité, même sous sa forme moderne, aussi longtemps qu’il autorise à commencer quelque chose de différent.

L’autorité moderne reste donc héritière des structures temporelles « classiques » et reste exposée au même problème : assurer un cadre d’action collectif dans la durée. Cet objectif est cependant pris entre la difficulté à se projeter dans une histoire incertaine et un héritage du passé qui n’a plus rien d’une évidence. 

 

 

La part irrationnelle de l’autorité : croire et pouvoir

 

L’autorité moderne est donc marquée par une structure temporelle instable. Comment comprendre qu’elle puisse tenir malgré tout ? Quels ressorts permettent de mieux comprendre l’autorité sous sa forme moderne ? Ici, Myriam Revault d’Allonnes choisit d’adopter une grille d’analyse plus individuelle et de suivre les analyses de sociologie compréhensive de Weber pour mieux comprendre le mécanisme de la reconnaissance et de la légitimité. Contrairement à une vision classique qui voudrait que la politique soit affaire de rationalité pure, Myriam Revault d’Allonnes s’est toujours intéressée à la dimension sensible et affective du citoyen (notamment dans L’Homme compassionnel [2008] et, plus récemment, dans Passions publiques [2026]).

Dans le Pouvoir des commencements, ce détour par les motivations et les échelles de croyance permet de révéler ce que l’assentiment conserve d’irrationnel, même dans la modernité. Il y a dans la relation d’autorité un supplément irréductible de croyance. « Toute approche de l’autorité rencontre, quelle que soit sa perspective, l’énigme d’une “supériorité”, d’une “extériorité” en amont, d’un “valoir-plus”. » (p. 195) L’analyse wébérienne du charisme offre ainsi un exemple de ce supplément. Ce charme est à la fois un pilier de la légitimité, mais aussi une forme de rupture et de surgissement dans la « quotidienneté ». À nouveau, la structure du charisme répond bel et bien à ce « pouvoir des commencements » qui caractérise l’autorité.  

Pour compléter ce tableau de l’autorité, Myriam Revault d’Allonnes adopte enfin une analyse phénoménologique : c’est-à-dire à l’échelle de l’expérience de l’autorité vécue en tant que telle. Ce détour particulièrement technique permet alors d’affiner ce que représente l’autorité pour les individus. L’autorité repose en dernière analyse sur un véritable partage temporel du monde commun : « Nous ne partageons pas seulement le monde avec nos contemporains (…), mais aussi avec ceux qui nous ont précédés et avec ceux qui viendront après nous » (p. 255). Dans ce cadre, l’institution n’est pas une forme fossilisée d’une contrainte sur les volontés, mais bien plutôt une ressource pour l’action. C’est d’ailleurs en ces termes que Myriam Revault d’Allonnes la définit : « Est institution ce qui rend possible une “série d’évènements” ». L’institution « vaut donc pour sa capacité à structurer un monde qui préexiste et survit à chaque génération » (p. 251).

Ce que l’autorité produit, c’est donc « la perspective d’une continuité du monde assurée par la relève des générations, à condition qu’ait été donnée à ceux qui entrent dans le monde la possibilité d’innover, c’est-à-dire de renouveler le monde commun. »  Cette définition interroge ce que devient cette expérience de l’autorité aujourd’hui. Dans ses ouvrages suivants, Myriam Revault d’Allonnes diagnostique ainsi un profond sentiment de dépossession chez les citoyens contemporains qui ont l’impression de ne plus avoir prise sur les décisions communes et de ne plus être associés à ce « pouvoir de commencer ».

 

L’autorité aujourd’hui : réactiver le potentiel génératif de l’autorité  

 

Les éclaircissements conceptuels qu’opère successivement Myriam Revault d’Allonnes permettent ainsi de repenser à nouveau frais les manifestations de notre « crise de l’autorité ». Si les exemples exposés dans l’ouvrage sont majoritairement tirés des XIX et XXe siècles, on peut facilement appliquer cette grille de lecture à l’actualité politique française.

La première conclusion qu’offre l’ouvrage, c’est que la crise de l’autorité ne souffre pas d’un manque de pouvoir et de force, mais bien d’un affaiblissement de ce « pouvoir des commencements ». Au lieu d’être un tremplin permettant l’émergence de nouvelles solutions politiques, le cadre institutionnel actuel se donne pour objectif d’assurer sa propre survie face aux crises de régime. Il entretient alors un rapport de pouvoir (potestas) par la force législative, les moyens de contrainte et la persuasion, mais non pas un rapport d’autorité (auctoritas). Or, les institutions ne « font autorité » que si elles sont aussi à même de porter les mouvements sociaux, l’innovation démocratique ou les initiatives locales (comme les conventions citoyennes dont les propositions sont souvent écartées).

Ce qui fait autorité, ce n’est pas exclusivement le fait de maintenir un statu quo, c’est bien d’initier l’action. Pour répondre à la crise de l’autorité, les logiques d’acceptabilité (« avoir l’autorité, c’est réussir à faire passer ») doivent laisser plus de place à l’encapacitation. Le succès d’une figure d’autorité ne peut pas être seulement évalué par le taux d’obéissance, mais bien plutôt par le degré d’engagement et d’initiative citoyenne qu’il parvient à susciter. Sans confiance augmentée du passé et tournée vers l’avenir, les institutions tournent à vide.

Dans L’Esprit du macronisme (2021), Myriam Revault d’Allonnes contextualise encore davantage ces premières réflexions du Pouvoir des Commencements. Pour elle, la rhétorique qui prévaut dans les mandats successifs d’Emannuel Macron dévoie l’expérience citoyenne, qui est notamment celle de l’autorité. Le citoyen n’est plus considéré comme ancré dans un collectif et dans une cohérence d’action commune, mais bien plutôt comme un agent rationnel, isolé, individualiste et intégralement responsable de ses échecs. De même, la rhétorique du « en même temps », qui caractérise les discours macronistes, efface artificiellement la conflictualité inhérente à l’action commune. Pour la philosophe, l’exécutif français actuel détourne ainsi le sens de l’action politique démocratique et passe nécessairement à côté de l’essence de l’autorité.

La Crise sans fin (2012) permet également de compléter en partie le propos du Pouvoir des commencements. Depuis peu, la crise n’est plus un état temporaire comme le laissait penser la métaphore médicale, mais bien plutôt un état permanent dans lequel nous vivons. Les situations de crises multiples (sociales, environnementales, géopolitiques, technologiques, sanitaires, etc.) semblent alors constituer par excellence ce « temps sans promesse » qui met en difficulté l’autorité moderne. Dans un climat d’incertitude et d’appréhension, le défi de l’autorité se révèle d’autant plus difficile à relever pour les institutions.  

De l’autre côté de la chaîne temporelle, la référence au passé continue à poser problème. Si elle reste le monopole des conservateurs (par définition, fermé à un pouvoir des commencements), l’innovation peine à se réapproprier sa force de légitimité. Dans Le Pouvoir des commencements, Myriam Revault d’Allonnes souligne cette double impasse : l’autorité est « à la fois obligation héritée et ressource pour l’action commençante. Tel est précisément le paradoxe que manquent aujourd’hui aussi bien les appels nostalgiques ou conservateurs à “rétablir” l’autorité dans ses figures traditionnelles, révolues ou obsolètes que les critiques univoques qui rabattent le concept d’autorité sur de purs et simples dispositifs de domination comme si la “table rase” était le préférable de l’action alors qu’elle en ruine jusqu’aux potentialités. » (p. 72)

Les facteurs qui conditionnaient une crise de l’autorité à l’aune des Temps modernes n’ont donc eu de cesse de donner forme aux relations politiques, mais aussi éducatives ou encore professionnelles. Si Le Pouvoir des commencements ne propose pas de solution magique, il invite à mieux prendre en compte la dimension temporelle et générative de la relation d’autorité en la détachant du débat de la simple question de la force la plus efficace. Dans une telle analyse, le dernier mot de l’autorité n’est alors plus « obéir », mais « agir ».

 

  • Le Pouvoir des commencements : Essai sur l’autorité — Myriam Revault d’Allonnes — Éditions du Seuil (2006)