Dans la France d’aujourd’hui, la polarisation public/privé semble configurer les archétypes de l’individu « administré/bénéficiaire » d’un côté, « client/consommateur » de l’autre, sur fond d’alignement progressif du service public sur des critères de performance et de rentabilité. C’est dans ce contexte que relire Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle devient utile : le philosophe Pierre Dardot et le sociologue Christian Laval y proposent de sortir de l’alternative État/marché en faisant du « commun » une médiation par l’usage (co-activité, règles, autogouvernement).
En 2015, ils déplaçaient ainsi la question des « communs », trop souvent réduite à une catégorie de biens, vers un principe d’organisation capable de refonder des pratiques, des institutions et une idée pragmatique de la citoyenneté. Ce geste prolonge un fil de près de 30 ans : critique de la raison néolibérale et de ses effets politiques, et recherche d’une politique d’émancipation qui ne se confonde ni avec l’étatisation ni avec le marché.
Le service public comme fondement du contrat républicain
De la Révolution au XIXᵉ siècle, l’État hésite à stabiliser un corps administratif autonome, tout en construisant une fonction publique distincte du salariat ordinaire. Adopté en 1946, le statut du fonctionnaire cristallise une ambivalence durable : à la fois instrument de maîtrise politique du corps administratif et garantie d’impartialité, de continuité et d’indépendance du service public face à l’argent comme aux pouvoirs. Il consacre le service public comme médiation civique : on n’entre pas dans la société par le prix et la concurrence, mais par des droits, des règles et des garanties. Le juriste Alain Supiot, professeur émérite du Collège de France, y voit l’incarnation d’un esprit de service public attaché aux idéaux républicains. Dans cette configuration, les fonctionnaires agissent comme un opérateur d’unification, en donnant des formes impersonnelles et universelles à la protection, à l’accès et à l’égalité.
Le droit public fonde ainsi le service public sur l’égalité, la continuité, la neutralité et l’adaptabilité : une infrastructure civique qui transforme l’accès aux services en droits. Mais si l’État a progressivement imposé l’équation « intérêt général = public » en se posant comme son garant exclusif, cette catégorie ne l’épuise pas. Dès 1945, les régimes de cotisation socialisée (maladie, retraites, etc.) montrent l’existence d’un public non étatique, institué par des droits et une gouvernance propres, hors de la seule administration bureaucratique d’État.
En 1989, Alain Supiot notait une dégradation du « rapport » au service public, une crise consécutive à l’introduction du référentiel marchand dans la logique de service public, provoquant un effet « repoussoir » (par comparaison avec le secteur privé) et un effet de « mimétisme » (imitation des logiques du privé). En 1995, le « Plan Juppé », fait rentrer la Sécurité sociale dans le giron de l’État, son budget étant désormais voté annuellement dans le cadre de la Loi de Financement de la Sécurité sociale (LFSS). Une opposition s’installe entre le marché et l’État.
La défense du secteur public devenue un enjeu idéologique ?
Une inversion symbolique s’ensuit et voit le service public être peu à peu associé à un domaine partisan. La valeur du « public » tend à être évaluée avec des catégories importées du privé (résultats, productivité). Le New Public Management (NPM) calque « le management du secteur public sur les impératifs de rentabilité », explique Matthieu Bessière.
La sociologie des réformes de l’État en identifie les orientations, notamment :
- L’agencification (« la fragmentation des bureaucraties verticales par création de petites unités administratives autonomes ») ;
- Le recours systématique aux mécanismes de marché (« concurrence public/privé, individualisation des incitations, privatisation ») ;
- La mise en place d’une « gestion par les résultats » ;
- La « mesure des performances » ;
- La « parcimonie dans l’usage des ressources ».
Le dossier de presse présentant le projet de loi de Finances 2026 illustre cette tendance en présentant des « réformes structurelles permettant de soutenir notre compétitivité, d’accroître la richesse nationale et faciliter la mise en œuvre d’économies ». La loi organique relative aux lois de finances propose quant à elle un budget « axé sur la performance ».
La défense du service public est requalifiée : elle n’apparaît plus comme la protection de conditions communes, mais comme une résistance à la « modernisation ». Dans ce cadre, une vision utilitariste de l’agent public alimente le soupçon de privilèges et légitime l’idée d’« aligner » le public sur le privé ; l’« esprit de service public » devient alors un obstacle à l’optimisation. L’État est de plus en plus pensé comme une organisation pilotée sur un modèle managérial ; Dardot et Laval parlent d’une « symbiose » entre capital et État.
Claire Lemercier dénonce un « fonctionnaire bashing » qui accompagne la mise sous contraintes de rentabilité des services publics et les éloigne de leurs missions d’intérêt général. Le Baromètre de l’Institut Paul Delouvrier, souligne en 2025 cette incohérence : alors que la majorité des Français, comme « citoyens », n’a pas une bonne opinion de l’action de l’État, ils sont 77 % à être satisfaits comme « usagers » des services publics.
La crise de la médiation moderne : individus, États, marché
L’alignement du public sur des logiques de concurrence et de performance a été théorisé comme « néolibéralisme ». Dardot et Laval le décrivent comme une « forme de vie » ordonnée à la concurrence : l’hybridation public-privé brouille les figures du citoyen et du consommateur et met à nu une crise des médiations collectives. Longtemps pensés comme les deux pôles de la vie sociale, l’État et le marché continuent d’organiser les relations, mais peinent à produire du sens commun et de la reconnaissance.
Quand ces deux médiations, celle de l’État et du marché, dominent, elles produisent des figures polarisées : côté État, l’individu se voit saisi par la prestation (usager/allocataire/citoyen) ; côté marché, par le contrat (client/consommateur/producteur). En important des outils de type « satisfaction usagers/clients » dans les administrations, les médiations deviennent des dépendances : l’État est attendu sur des preuves chiffrées et des logiques d’optimisation, le marché sur l’ajustement concurrentiel, sans récit commun stabilisateur. La « chose publique » s’efface alors au profit d’un rapport de consommation à l’action publique elle-même : on attend des prestations « dues », on juge à l’aune de promesses et de résultats, et le citoyen tend à se convertir en usager-électeur, plus évaluateur que coauteur.
Le langage courant ne s’y trompe pas, qui parle plus du « trou de la Sécu » et du « déficit public » que des idéaux d’universalité des soins et du « modèle social français ». Dans le même temps, la médiation par le marché, qui visait une autonomisation des agents et une liberté matérielle, a vu l’augmentation des inégalités (Piketty 2020) et l’accroissement de la précarité remettre en question ses promesses. L’État ne produit plus de médiation symbolique : il est gestionnaire, régulateur technique et opérateur de politiques publiques. De son côté, le marché ne remplit plus le rôle de médiation horizontale entre individus.
Le commun comme nouvelle médiation ?
Dès lors, plutôt que rester enfermé dans l’alternative État/marché, Dardot et Laval soulignent que le néolibéralisme ouvre un espace politique nouveau. « C’est paradoxalement le néolibéralisme lui-même qui a imposé le tournant de la pensée politique vers le commun en brisant la fausse alternative en miroir de l’État et du marché, en faisant voir qu’il était désormais vain d’attendre de l’État qu’il “réencastre” l’économie capitaliste dans le droit républicain ».
Selon Christian Laval, un commun désigne « un espace institutionnel institué par une pratique collective : une ressource (lieu, service, activité), des règles d’usage, et un autogouvernement. Sa destination est double : usage partagé et organisation démocratique ». Son étymologie latine, cum (ensemble, avec) munus (la charge, l’obligation, la fonction) en révèle le potentiel de médiation : non plus à travers un droit d’accès égalitaire (médiation publique), non plus via une liberté matérielle (médiation privée), mais par l’« activité » partagée. À une époque qui voit l’universalisme remis en question au profit d’une approche par les « premiers concernés », les médiations publiques et privées se muer en dépendances, en dépossession (par la technicisation ou la concurrence), la prise en charge auto-organisée à des fins collectives apparaît comme un vecteur de médiation en plein essor.
En s’appuyant sur Ostrom, Dardot et Laval déplacent les communs : ni simple ressource ni régime de propriété, mais une activité collective qui institue des règles et un autogouvernement. Le commun produit ainsi une citoyenneté par l’usage : sortir du public hiérarchique et du privé marchand pour entrer dans une communauté d’usage.
Que l’on se place à l’échelle nationale (régimes de cotisation historique comme la Sécurité sociale à ses actualisations contemporaines, d’une sécurité sociale de la mort, des sécurités sociales alimentaires locales, à une presse libre, etc.), internationale (logiciel libre comme liberté d’usage, de modification, de participation à l’élaboration), communautaire (jardin communautaire autogérés, etc.) ou local (Naples a reconnu l’Ex Asilo Filangieri comme bien commun via un « Règlement d’usage civique et collectif » rédigé par la communauté d’usagers). L’articulation des communs avec une approche biorégionale du territoire apparaît ici évidente.
À Naples, les communs municipaux prennent la forme d’une reconnaissance par la ville d’espaces occupés/autogérés (Celati), via des délibérations qui légitiment des règles d’usage élaborées par les collectifs. Leur réussite tient à cette institutionnalisation locale : accès gratuit, stabilisation de l’usage, et reconnaissance d’espaces comme lieux de développement civique. Mais comme le résume Celati, « l’articulation avec la puissance publique demeure essentielle », l’administration gardant des fonctions clés (sécurisation des bâtiments, services essentiels, garantie juridique). L’offensive récente du gouvernement de Giorgia Meloni contre des centres sociaux emblématiques en est une illustration particulièrement abrupte.
La recherche date ce mouvement de la création, à Bologne en 2014, de l’association Labsus – Laboratorio per la Sussidiarietà. Celati montre l’ouverture du droit italien à cette forme d’autogestion, rappelant au passage le principe constitutionnel de la subsidiarité horizontale (art. 118, 4e alinéa, de la Constitution italienne), qui « demande aux autorités publiques de favoriser les initiatives citoyennes visant la réalisation d’activités d’intérêt général, parmi lesquelles peuvent être incluses des formes d’autogouvernement ou d’auto-organisation sociale ».
En France, la tradition juridique du droit romain, qui considérait les choses inappropriables comme communes, est encore présente dans le Code civil. Son article 714 définit justement les choses communes comme « des choses qui n’appartiennent à personne et dont l’usage est commun à tous ». Excluant de fait le reste des autres biens de leur capacité à être communs, selon Christian Laval. Faute de régime juridique dédié, les communs passent souvent par des statuts de droit privé (association, SCIC) et, pour les lieux, par des occupations du domaine public précaires et révocables, éventuellement complétées par des conventions et des subventions. À l’inverse, le Règlement de collaboration italien permet de qualifier explicitement un bien comme commun urbain et d’organiser un pacte d’entretien ou de régénération dans un cadre municipal dédié.
Demain, des « communs » comme leviers de synergies ?
Dardot et Laval déplacent le débat : le commun n’est pas d’abord un type de bien, mais une co-activité qui institue des règles d’usage et un autogouvernement. Dans ce cadre, la polarisation public/privé révèle une crise des médiations : État et marché continuent d’organiser la vie sociale, mais peinent à produire du sens commun. Le détour italien rend ce déplacement tangible en montrant des dispositifs municipaux (règlements, pactes, délibérations) qui outillent la régénération de biens urbains par des collectifs, au prix d’une limite persistante : ces communs restent dépendants des pouvoirs publics et fragiles face aux alternances.
Sans statut juridique clair, les communs restent en France très étatisés. L’Histoire rappelle pourtant qu’une part décisive du « public » ne s’est pas constituée comme monopole de l’État, mais comme régime de droits adossé à la cotisation. Dès 1945, la Sécurité sociale relève d’une logique de salaire socialisé et d’une gestion confiée aux intéressés ; la cotisation n’est ni un prix ni un impôt indifférencié, elle ouvre des droits. On peut alors la lire comme un commun national : une ressource monétaire mutualisée et affectée à des usages (soin, retraite) selon des règles collectives, dont l’enjeu contemporain est d’échapper à la double capture du marché (assurance privée, capitalisation) et de l’État gestionnaire (budgétisation, pilotage technocratique).
Reste la question des conditions : le commun peut être détourné en simple transfert de charges vers les habitants, et ses frontières d’accès peuvent produire de la fermeture. Commun vaut donc moins comme solution clé en main que comme boussole critique : sortir du réflexe État/marché et rouvrir la question des règles qui instituent un monde commun. Hypothèse exigeante, mais féconde, elle esquisse un potentiel de réinvention des formes de l’action publique.
Dans le contexte actuel d’une transformation de nos modèles qui semble inéluctable, cette hybridation paraît en mesure de libérer son potentiel, si tant est qu’elle soit prise pour ce qu’elle est : un outil répondant à des besoins concrets de convergences et de coopérations, à politiser, c’est-à-dire à intégrer au répertoire des leviers d’action servant l’intérêt général, sans a priori partisans.
À la crise conjointe des médiations étatique et marchande — qui réduisent les individus à des rôles passifs (bénéficiaire, usager) ou instrumentaux (producteur, consommateur) —, les communs proposent ainsi une voie médiane, fondée sur l’usage partagé, la co-responsabilité et l’auto-institution. À défaut de prétendre au statut de nouvelle norme, ils apparaissent donc comme une réponse politique à la réduction du citoyen à l’usager d’un service public géré verticalement ou au consommateur d’un marché privatisé.