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Démographie des métropoles : les jeunes, des habitants progressivement mis de côté ?

© Céline Ollivier-Peyrin — Métropole de Lyon

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Face à l’accroissement des problématiques liées au vieillissement de la population, l’objectif d’inclusion des jeunes générations, pourtant dynamiques et impliquées dans les transitions actuelles, semble de plus en plus laissé au second plan des débats citoyens.

Prioritairement focalisées sur les deux extrémités de la pyramide des âges — tous petits et seniors —, les politiques publiques peinent à intégrer les besoins spécifiques des adolescents et des jeunes adultes.

Cette relégation interroge : comment concilier les impératifs d’une société vieillissante avec l’impérieuse nécessité d’une ville tournée vers l’avenir et où chaque génération trouve sa place ?

Faute de scène de dialogues adaptées à l’écoute de leurs aspirations ou de leurs propositions, c’est peut-être l’ensemble de la collectivité qui se prive de leur potentiel en matière d’innovation sociale et de renouveau démocratique.

La démographie fait son show : les décès viennent de dépasser le nombre des naissances et les jeunes générations ne semblent pas dans les meilleures conditions pour reprendre le flambeau de la natalité… Clap de fin de « l’exception française » dans une population européenne vieillissante, mais qui, malgré tout, maintient sa croissance grâce à l’immigration.

Depuis 1883, c’est une petite figure née sous les mains de l’ingénieur des Ponts et Chaussées Émile Cheysson qui joue les Cassandres. Que nous raconte donc cet outil démographique capable de prédire l’avenir en donnant à voir le passé, l’étrangement nommé « pyramide des âges » ? Car la pyramide française tend à devenir chanterelle au fur à mesure du vieillissement des générations du baby-boom bénéficiant de l’allongement de l’espérance de vie et d’une natalité atone.

Mais si cette figuration de la population française et de ses enjeux sont bien débattus au plan national, qu’en est-il sur les territoires ? La focalisation sur les extrêmes, les « boomers » pléthoriques face à la pénurie des « alpha » et autres bêta en devenir, n’est pas sans conséquence sur le débat public : elle tend à occulter les problématiques des autres générations ainsi que la diversité des configurations des peuplements des territoires.

Si le contexte est global, les enjeux sont largement locaux. En effet, pour les acteurs publics, quoi de commun entre Bergerac en Dordogne, qui connaît depuis 44 ans une courbe des décès supérieure à celle des naissances et les départements et régions d’outre-mer, telles Mayotte ou la Guyane à la jeunesse vigoureuse ? Géographie, emplois, services publics, offre éducative et culturelle, histoire, rythme de vie, sociabilités… sont autant de facteurs d’attractivité ou repoussoirs selon l’âge, le capital social et culturel, le niveau de vie, le statut familial, etc.  Dans ce paysage, qui peuple donc les métropoles ?

 

Des métropoles fortes de leurs jeunes

 

Toulouse, Lille, Strasbourg, Rennes, Nantes, Lyon, Grenoble, Grand Nancy… La plupart des métropoles se distinguent par l’âge moyen de leur population : de 34 ans pour Toulouse ou Lille, à 38 ans à Bordeaux contre 42,5 pour la France. En proportion, les personnes âgées sont tout simplement moins présentes au regard des autres tranches d’âge, bien qu’avec l’arrivée de la dépendance, les personnes tendent à se rapprocher des services médico-sociaux et de santé de ces pôles urbains.

Cette vitalité est nourrie par un double flux de mobilité résidentielle : d’un côté, la concentration de l’offre académique et le dynamisme de leur bassin d’emploi attirent lycéens, étudiants et jeunes professionnel.les. Concentrant les trentenaires, leur natalité est aussi plus vigoureuse ou, selon le point de référence, moins déclinante… Pour certains territoires, comme les Ultra-marins, cet appel d’air métropolitain s’apparente à un véritable exode de leur jeunesse étudiante.

De l’autre, les familles avec de jeunes enfants et les retraités s’éloignent de ces grands centres urbains en quête d’une vie plus abordable, d’un mode de vie moins frénétique, d’un rapprochement familial ou de l’installation tant attendue dans une maison. L’arrivée à la retraite est ainsi l’occasion pour 12 % des personnes de s’installer ailleurs, notamment sur les littoraux méditerranéens et atlantiques et le Massif central.  

En conséquence, la région PACA, la Nouvelle-Aquitaine, l’Occitanie ou encore la Corse ont des moyennes d’âge oscillant entre 47 et plus de 50 ans. Les périphéries des métropoles sont souvent priorisées, car elles permettent de continuer à bénéficier de certaines de leurs aménités (emploi, activités de loisirs ou culturelles, réseaux d’amis, de collègues, etc.), notamment lorsque les réseaux de transport sont bien développés.  

 

 

Des métropoles en concurrence avec les espaces ruraux ?

 

L’attractivité des espaces ruraux se confirme. Le sociologue Elie Guéraut, spécialiste des mobilités résidentielles des grandes villes vers les espaces peu denses, souligne ainsi la grande diversité des profils de ces néoruraux, loin des seuls « bobos » en quête de sens qui font la une des médias : jeunes de retour au « pays », actifs et entreprises bénéficiant des évolutions du monde du travail (35 heures, télétravail) ou encore retraités.

L’historien et démographe Hervé Le Bras, dans son ouvrage Les 4 mystères de la population française, constatait, dès 2007, ce « repeuplement des espaces ruraux », non pas par la périurbanisation et l’étalement urbain, mais bien par un dynamisme renouvelé et pluriel des campagnes. Il invitait alors à « inverser la perspective » d’une pensée de l’aménagement urbain « obnubilée par le thème du désert français et de ses avatars postérieurs, la diagonale du vide » figeant l’action publique.

Étudiant la birésidence, le géographe Christophe Imbert note une surreprésentation des classes moyennes supérieures au sein des 50-64 ans, en majorité des ruraux. D’où sa question : sont-ils des périurbains de communes non urbanisées ou des actifs anticipant la retraite en s’installant à la campagne ?

Mais ces mobilités résidentielles sont loin d’être toujours choisies. C’est par exemple le cas des classes populaires évincées par la gentrification des quartiers historiques ou encore des jeunes sans formation peinant à faire face au coût de la vie urbaine.

Ces mobilités subies peuvent alors être vécues davantage sur le mode de la relégation que de l’opportunité d’une nouvelle vie ou de la matérialisation d’une « demande d’isolement et d’espace [comme] ultimes frontières de la richesse et de l’individualisme », comme le relève Hervé le Bras. Elie Guéraut constate aussi cette tension entre recherche de repli sur soi des néoruraux versus renouvellement de l’engagement citoyen sur leurs territoires d’adoption.

 

Le carré métropolitain lyonnais : un pôle encore « jeune et fertile »

 

Dans ce panorama métropolitain assez homogène, quelques territoires se singularisent, soit par leur vieillissement à l’instar de Nice, dont 30 % de la population a plus de 60 ans (contre un quart en national), ou, au contraire, par leur forte croissance à l’instar du carré métropolitain lyonnais, cette aire géographique composée d’EPCI interconnectés dans un rayon de 50 km autour de Lyon.

UrbaLyon, l’agence d’urbanisme de l’aire métropolitaine lyonnaise, la qualifiait même « d’exception démographique ». Entre 2017 et 2023, ce territoire, deux fois plus dense que le reste de la région Auvergne-Rhône-Alpes, a connu une forte croissance, notamment sur son flanc est et présentait une singularité nationale : avoir une contribution égale entre le solde naturel et le solde migratoire. Si ce solde migratoire est devenu légèrement négatif, la natalité continue de soutenir le dynamisme démographique. Dans l’ensemble, en 2021, près de 42 % de la population a moins de 30 ans, soit 7 points de plus que la moyenne nationale.

Sur le territoire de la Métropole de Lyon, les communes ayant des quartiers Politique de la ville (QPV), ou celles très aisées de l’ouest lyonnais et des Monts d’or, sont particulièrement dynamiques. De fait, près d’un quart de leurs habitants a moins de 24 ans. À l’inverse, la partie centrale de Lyon, Saint-Genis-Laval ou Feyzin tendent à perdre des habitants.

Comment cette présence d’une population jeune se traduit-elle dans l’action locale ? Le soutien à la natalité et la parentalité, la prise en charge de la dépendance, l’adaptation de la ville aux vieillissements, aux aînés, aux jeunes enfants sont bien au cœur des préoccupations du public et des pouvoirs publics, mais qu’est-il pour les autres ? Les métropoles sont-elles des territoires « amis » des jeunes adultes ?

 

« Pyramide des âges du Carré Métropolitain en 2022 », met en exergue les spécificités démographiques de ce territoire à travers une comparaison structurelle entre la Métropole et sa périphérie. Ce document, établi à partir des données du recensement de la population de l'Insee, utilise une échelle de mesure exprimée en part de la population totale pour chaque sexe, répartie par année d'âge de 0 à 100 ans.  L'analyse du profil démographique révèle une hyper-concentration de la population jeune au sein du pôle métropolitain. On observe un renflement significatif de la pyramide entre 18 et 30 ans pour la zone « Métropole », témoignant d'une attractivité résidentielle majeure pour les étudiants et les jeunes actifs. À l'inverse, le tracé représentant le « Reste du Carré Métropolitain » accuse un creux marqué sur cette même tranche d'âge, suggérant un phénomène d'exode des jeunes adultes vers le centre urbain.  Concernant les tranches d'âge intermédiaires et supérieures, le graphique illustre une répartition plus homogène entre les deux zones géographiques. On note toutefois que la périphérie présente une proportion légèrement plus élevée d'enfants d'âge scolaire et d'adolescents, traduisant une spécialisation résidentielle plus familiale. Enfin, le sommet de la pyramide confirme la tendance nationale du vieillissement de la population, avec une survie féminine plus accentuée au-delà de 85 ans, visible par l'élargissement relatif de la partie droite du graphique par rapport à la partie gauche.

 

Les jeunes : présents, mais toujours aussi mal vus

 

« La jeunesse n’est plus ce qu’elle était », voilà une expression qui résume bien les perceptions sur cette frange de la population, quelle que soit finalement l’époque. Une étude Odoxa de 2023 croisant les regards entre Français de plus de 35 ans et jeunes de 18 à 34 ans pointe une image dégradée qui se détériore : pessimistes, coupés des réalités, immatures, individualistes… 

Ces représentations sont même partagées par une partie des jeunes eux-mêmes, alors qu’ils se révèlent au final davantage préoccupés par des causes altruistes que le reste de la population : éducation et environnement sont au cœur de leurs attentes en matière de politiques publiques, sans compter qu’ils sont désormais le moteur de l’engagement associatif, volant la vedette aux retraités, ou tout simplement investis auprès d’un proche vulnérable.

Ces représentations négatives sont encore plus vives pour les jeunes des quartiers populaires, « objets d’une attention médiatique particulière et d’une préoccupation politique constante depuis l’émergence de la politique de la ville », selon Labo Cités, centre de ressources sur la politique de la ville de la Région Auvergne-Rhône-Alpes. En 2018-2019, les professionnels du secteur jeunesse (social, éducation populaire, collectivités, État, etc.) se sont réunis lors de quatre jours d’échanges pour aborder la question de l’image, des expériences éducatives inégalitaires, du trio sociabilités juvéniles, pratiques professionnelles et numérique, et enfin de leurs valeurs et engagements.

Les deux nuages de mots ci-après reflètent bien le décalage de perception des représentations entre celles véhiculées par les médias et celles des professionnels travaillant dans ces quartiers :

 

 

 

Des problématiques peu entendues

 

Ces critiques incessantes sur « la jeunesse », ce « Sois jeune et tais-toi » implicite ont motivé la jeune journaliste Salomé Saqué à prendre la plume pour faire entendre la voix et les réalités largement anxiogènes vécues par cette fameuse jeunesse. Il est à noter que le propos semble résonner avec l’époque, vu le succès d’un ouvrage vendu à plus de 70 000 exemplaires. Au titre de ces problématiques trop rapidement évacuées, on retrouve : « bombe climatique » et inaction politique, crise géopolitique, attentats et recul des libertés lié aux politiques sécuritaires, pandémie et souffrance mentale, précarisation tant des étudiants souvent salariés, que des jeunes actifs et ménages, sentiment d’injustice générationnelle

Le haut-commissaire à la stratégie et au plan, Clément Beaune, ne dit pas autre chose : le déclassement de la jeunesse n’est pas qu’un sentiment, mais le produit du recul des jeunes dans la hiérarchie des âges et de la recomposition du rapport au travail et à la propriété au regard des générations précédentes. Ils ont effectivement perdu en stabilité, que ce soit côté patrimoine, logement, emploi et insertion professionnelle ou vie conjugale, mais « on the bright side », ont gagné en formation, temps libre, et droits, notamment en tant que femmes, ce que confirme Salomé Saqué.  

Pour les « jeunes des banlieues », le fait même d’habiter sur ces quartiers est une source supplémentaire de discrimination. Labo Cités pointe à quel point cette promesse républicaine d’égalité, mise à mal par ces vécus, peut générer sentiment de rejet, comportements de repli, résignation, voire adhésion à des contre-modèles identitaire et statutaire.

 

Stabilités des emplois : les emplois des jeunes sont plus précaires, moins d'1 jeune sur 2 en emploi occupe un emploi stable ne 2025 contre 3 jeunes sur 4 au début des années 1980. Accès au logement : les jeunes doivent fournir un effort plus important pour accéder à la propriété. 23 ans de remboursement pour acquérir un logement en 2025 contre 10 ans de remboursement nécessaires en 1975.
Source : Banque des territoires : https://www.banquedesterritoires.fr/jeunesse-cetait-mieux-avant-entre-progres-reels-et-declassement-repond-le-hcsp

 

La complexité des politiques publiques de la jeunesse

 

Dans son ouvrage Pour une politique de la jeunesse, le sociologue Camille Peugny met en regard une jeunesse devenue un « objet politique incontournable » du XXe siècle, que ce soit au sein des intercommunalités, des départements, ou encore des métropoles mondiales, et, étonnamment, « l’absence de vraie politique de la jeunesse » remplacée par un « millefeuille de dispositifs […] sans réflexion de fond ni cohérence lisible pour les acteurs en présence — jeunes et professionnels de la jeunesse, particulièrement ».

Le ministère des Sports, de la Jeunesse et de la Vie associative se doit de mettre en cohérence cette politique « transversale et partenariale », voire de soutenir des approches intégrées. Mais, sur le terrain, des effets de concurrence et de légitimité se font jour, comme le montre le travail de doctorat de Loïck Legreneur sur le déploiement par la Métropole de Lyon du Revenu de Solidarité Jeunes, dispositif territorial à son initiative, et du Contrat d’Engagement Jeunes, dispositif national.

Au plan local, à l’heure des élections, un très bref survol des différents programmes politiques de quelques métropoles (Lyon, Nantes, Lille, Bordeaux, Brest) confirme ce sentiment d’une faible visibilité de la jeunesse (à l’exception toutefois de Nantes) phagocytée par les extrêmes de la « pyramide » : la petite enfance, le soutien à la parentalité, les équipements des territoires en crèches et autres accueils de jour ou encore les problématiques du grand âge.

Cette absence de visibilité se traduit par un consensus clair entre jeunes et autres tranches d’âge : celui d’une jeunesse « grande oubliée des politiques publiques » (Odoxa), voire « citoyenne de seconde zone ». De fait, ils bénéficient moins des transferts sociaux au bénéfice des personnes retraitées ou âgées et les dépenses liées au grand âge sont bien au-dessus de celles consacrées à l’éducation et l’insertion des jeunes. Et, comme le rappelle le journaliste Benoît Floc’h, l’électorat âgé est très prescripteur en politiques publiques, particulièrement dans les petites villes où il est dominant.

 

 

Devenir élus pour se faire entendre ? 

 

Pour faire entendre leurs voix, les jeunes doivent-ils davantage investir le champ politique, notamment dans les quartiers populaires ? Cette proposition peut sembler paradoxale dans la mesure où ils désertent les urnes. Mais des voix de plus en plus nombreuses alertent sur la faible considération faite à leurs paroles et revendications, une posture disqualifiante constitutive d’infantisme, cet ensemble de discriminations et de préjugés dirigés contre les enfants, adolescents et plus largement les jeunes, uniquement en raison de leur statut « d’infans », de « sans-voix ».

Si les initiatives sont nombreuses pour favoriser leur participation (parlement des jeunes, budget participatif Jeunes, rajeunissement de l’âge légal pour voter, etc.), ces actions s’apparentent plus souvent à un entraînement à une future vie citoyenne qu’à une prise en main du réel et laissent de côté le fait que, loin d’être dépolitisés, ces jeunes refondent les codes de l’engagement. Ainsi, la « Gen Z », cette force démographique, se mobilise de par le monde pour faire entendre sa colère et ses attentes, mais le fait en dehors des cadres politiques traditionnels.

Comme le souligne Salomé Saqué, donner du pouvoir aux jeunes semble essentiel, car ce sont eux qui devront faire face aux conséquences irrévocables de non-actions, à l’instar du réchauffement climatique ou l’extinction de la biodiversité. Or, la représentation des jeunes dans les mandats locaux est actuellement faible : seuls 4,7 % d’entre eux ont moins de 35 ans, contre environ 12 % il y a 20 ans. Faut-il créer un statut de jeunes élus sur le modèle des élus étudiants, comme le préconise l’Association des Jeunes Élus de France ? Prendre en compte la diversité de ce public et des freins spécifiques qu’il rencontre pour participer plus activement à la vie de la cité ?

Comment alors inviter cette jeunesse engagée ou en voie de l’être à « faire nation dans un monde en crise », thème du grand débat organisé par l’Agence du Service civique et Le Monde le 14 avril dernier ? Car, comme l’indique l’historien Géraud Letang, « Nous n’avons pas de jeunesse de rechange ».

 

  • Jeunes des quartiers populaires : croiser les regards pour renouveler les pratiques - Synthèse du cycle d’échanges 2018-2019