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Comment la notion d’abondance redéfinit-elle les clivages politiques ? À propos de l’essai disruptif des Américains Ezra Klein et Derek Thompson

Article

Dans un contexte marqué par l’urgence écologique et la remise en question des modèles économiques traditionnels, l’essai Abundance d’Ezra Klein et Derek Thompson brise les codes et brouille les frontières des clivages politiques contemporains.

Mêlant analyse sociale, politique et économique et des enjeux sociétaux, cet ouvrage interroge la capacité des politiques publiques établies à répondre aux défis posés par le dépassement des limites planétaires, la culture consumériste actuelle et les enjeux de redéfinition de la prospérité.

En proposant une vision renouvelée du productivisme et de ses implications, les auteurs invitent les décideurs publics à repenser les fondements de l’action politique face à des mutations structurelles sans précédents.

Au-delà de l’analyse théorique et factuelle, l’essai invite les acteurs politiques à se repositionner les uns par rapport aux autres. Il pose ainsi une dialectique qui transforme le périmètre et le contenu des débats sur l’avenir de nos modes de vie et les orientations à privilégier, aux États-Unis comme en France.

Ezra Klein et Derek Thompson sont deux journalistes américains à forte audience, intervenant dans de grands médias du pays (New York Times, The Atlantic, The Washington Post, Newsweek, etc.) et chacun animateur d’un podcast (The Ezra Klein Show et Plain English). En 2025, ils ont publié Abundance, un essai entre politique et économie.

Très commenté à sa sortie, l’ouvrage revendique de secouer la gauche américaine [1] pour en revitaliser l’ambition. Dans un plaidoyer aux accents MAGA (Make America Great Again), mais démocrate, les auteurs réinvestissent l’État d’une mission éminemment productive.

L’enjeu ? Renouer avec l’abondance passée et réaffirmer le destin américain. Un récit de la puissance et du volontarisme américain. Mais est-il crédible et à quel coût environnemental ? Enfin, le débat ouvert outre-Atlantique trouve-t-il un écho dans la gauche française ?

[1] Les USA sont caractérisées par un bipartisme dans lequel les deux partis majeurs Démocrate, à gauche, et Républicain ou Grand Old party, à droite, se partagent la quasi-totalité des élus au Congrès (Sénat et Chambre des représentants). Le clivage américain gauche / droite, pour être classique, est trompeur pour un lecteur Français car il ne recouvre pas le même positionnement qu’en France. À droite, les Républicains se définissent comme des conservateurs en matière sociale et fiscale. Ils défendent un État peu interventionniste nationalement – mais à tendance protectionniste et jusqu’à l’isolationnisme –, la liberté individuelle et une politique migratoire restrictive. À gauche, le parti Démocrate prône un libéralisme économique plus encadré (notamment concernant la régulation économique) et un libéralisme social plus fort, qui reconnaît le rôle des communautés. Par la dépense publique, l’État soutien des individus, favorisant le protection sociale, l’accès à la santé… Plusieurs courants le composent, en particulier les progressistes, comme Bernie Sanders, qui tendent vers une social-démocratie à l'européenne, et les centristes, dont Kamala Harris ou Hillary Clinton, davantage libéraux économiques.

 

Le « choix » de la pénurie

 

Formulé dans une langue on ne peut plus claire, le diagnostic de Klein et Thompson est sans appel : la pénurie qui affecte les USA tient à ses choix politiques.

D’un côté, la droite du parti républicain s’est concentrée sur la réduction des moyens publics (réduction d’impôts, dérégulation) alors même que le marché n’avait pas la capacité de répondre seul aux besoins d’innovation et de production de bien — notamment ceux qui répondent à un enjeu de justice sociale.

De son côté, la gauche des Démocrates a soutenu la demande sociale et la régulation du marché, deux mécanismes qui ont renchéri le prix d’une production trop rare.

Le résultat est une économie paradoxale dans laquelle les biens de consommation se sont démocratisés, mais les fondamentaux d’une vie de classe moyenne — logement, santé, éducation, garde d’enfants — sont devenus hors de portée pour une fraction croissante de la population. Ainsi, ni la droite ni la gauche ne sont parvenues à maintenir la promesse de l’ordre politique précédent.

Pour autant, affirment les auteurs, cette situation n’est pas une fatalité. Ils proposent un nouveau paradigme pour composer l’avenir : « L’abondance, telle que nous la définissons, est un état. L’état dans lequel il existe suffisamment de ce dont nous avons besoin pour créer des vies meilleures que celles que nous avons connues. Et c’est pourquoi nous concentrons notre attention sur les pierres angulaires de l’avenir : le logement, les transports, l’énergie, la santé. Et nous concentrons notre attention sur les institutions et les personnes qui doivent bâtir et inventer ce futur. »

 

 

Croître, construire, gouverner, inventer et déployer

 

Ces cinq verbes d’action structurent l’argumentaire du livre. Avançant au fil d’exemples historiques soigneusement décortiqués, Klein et Thompson montrent comme les normes et la bureaucratie américaines ont progressivement paralysé la plupart des systèmes productifs. Si la réglementation répondait bien, le plus souvent, à un besoin de protéger les personnes et de limiter les abus du système, l’empilement de règles a eu un effet désastreux.

Marchés publics, zonages urbains, financement sur projets, etc., toutes ces procédures — de la construction de logements et d’infrastructures au financement de l’innovation — grippent la machine à produire. Mais, rassurent les auteurs, il est possible de croître et édifier du logement grâce à l’assouplissement des normes. Avec les mêmes leviers, il faut construire, pour développer les grandes infrastructures dont le pays a besoin (train à grande vitesse, parc solaire, lignes à haute tension, etc.).

Gouverner, en débureaucratisant et en renforçant l’État et l’action publique locale. Inventer, en réformant le système de financement de la recherche qui favorise aujourd’hui les projets sans risque.

Déployer l’innovation à grande échelle, grâce à des garanties publiques de marché. Voilà les cinq ingrédients de la réforme pour mettre en œuvre un principe simple : « pour créer le futur que nous voulons, nous devons construire et inventer davantage ce dont nous avons réellement besoin. Voilà. C’est notre thèse », insistent Klein et Thompson. Il s’agit de créer les conditions d’un accroissement de la richesse ; Abundance est d’abord un projet de croissance, mais une croissance heureuse, décarbonée et orientée vers les biens essentiels.

 

Entre réalisme politique et utopie technosolutionniste

 

Le positionnement original de l’ouvrage est de soutenir un renforcement majeur du rôle de l’action publique tout en actant de sa paralysie actuelle. Selon le diagnostic de Klein et Thompson l’ensemble de la puissance publique est entravée, qu’il s’agisse de l’État fédéral et de ses agences ou des États fédérés.

Mais, là où les Républicains en prônent la purge, les auteurs en soutiennent la nécessité. Retrouver la puissance, c’est à la fois dé-sédimenter l’empilement normatif du passé et recruter des agents publics, car, si « le gouvernement ne peut pas tout faire lui-même, il doit disposer de suffisamment de savoir-faire pour superviser correctement les projets qu’il mène ».

Cette critique politique, qui semble reposer sur un diagnostic solide de la société américaine, se heurte à une position de principe moins convaincante, celle du technosolutionnisme. La liste déroulante des remèdes aux maux du monde repose sur une injonction qu’on pourrait formuler ainsi : « inventons la solution au problème ! ».

L’exercice de prospective sur lequel s’ouvre le livre en témoigne. Les transports ? Autonomes, électriques et à base de carburant vert pour les avions, ils permettent de renouer sans restriction avec les mobilités. L’alimentation ? Viande synthétique et culture végétale verticale nourrissent les habitants sans occuper d’espaces qui peuvent ainsi retourner à la nature. Le travail ? Massivement réalisé par l’IA, offrant un monde de longs week-ends et de vacances… L’eau ? Dessalée depuis la mer, grâce à une énergie verte, abordable et quasi illimitée.

D’ailleurs, celle-ci doit permettre d’extraire le CO₂ de l’atmosphère « pour inverser progressivement le changement climatique », expliquent les auteurs. Et de conclure : « Pendant des années, nous avons échoué à inventer et à mettre en œuvre les technologies qui auraient rendu le monde plus propre, plus sain, plus prospère ». Mais la liste des techno-fix paraît bien utopique, voire naïve, « comme si l’innovation pouvait se substituer aux choix politiques ».

 

 

Abundance liberalism : la (re)naissance d’une doctrine ?

 

Aux États-Unis, l’ouvrage a eu un écho particulièrement fort. La première raison est que la charge contre les « pathologies de la grande famille de la gauche » émane du centre-gauche libéral américain. Elle stimule donc un débat interne, d’autant que la plupart des échecs historiques, cruellement analysés par Klein et Thompson, sont tirés de villes ou d’États gouvernés par les Démocrates.

Par ailleurs, précisent les auteurs, il est inutile de s’adresser aux Républicains ; l’écart idéologique est trop grand, notamment sur les questions climatiques. Or, écrivent-ils, « la vraie question, […] est de comprendre pourquoi il est souvent plus facile d’implanter des énergies renouvelables dans des États républicains que dans des États démocrates, alors même que les Républicains contestent la lutte contre le changement climatique ».

Autre séisme, les auteurs brouillent les repères traditionnels des partis autour des questions, très structurantes dans le débat public américain, des politiques d’offre et de demande. La droite soutient l’offre, notamment via les mécanismes qui favorisent le marché (baisses d’impôts pour les entreprises, déréglementation, flexibilité du marché du travail, etc.).

La gauche soutient la demande en subventionnant les consommateurs (transferts sociaux, salaire minimum, dépenses publiques, etc.). Mais, pour Klein et Thompson, soutenir la demande n’implique pas que le marché va mécaniquement produire suffisamment d’offre, notamment pour les biens essentiels. « Les Démocrates ont appris à chercher des occasions pour subventionner. Ils ont peu réfléchi aux difficultés de production ».

À partir de l’exemple du logement, ils décortiquent les stratégies de captation de richesses et les situations de rente des propriétaires historiques qui bloquent les projets (le fameux syndrome NIMBY — Not In My BackYard) en s’appuyant sur la réglementation et la judiciarisation. Pourtant, subventionner la demande sans s’intéresser à la production a conduit à un renchérissement des prix.

Pour être juste, il faut dire que ce débat s’inscrit dans une évolution de la gauche américaine qui date d’avant la parution du livre. Par exemple, les courants dits YMBY (Yes, In My BackYard) qui militent pour la construction de logements et une densification de la ville, ou la loi Biden sur la réduction de l’inflation de 2022 (Inflation Reduction Act of 2022) qui s’est accompagnée d’un fort investissement public dans les énergies décarbonées.

Enfin, si l’ouvrage a eu un tel retentissement, c’est qu’il poserait les bases d’un renouveau doctrinal audible par le public américain. Car « si la politique actuelle est traversée par un profond cynisme et un désenchantement vis-à-vis du gouvernement, c’est parce que “le mode de vie qu’on nous présentait comme désirable et accessible n’est plus désirable, ou plus accessible” », estiment les auteurs.

Comme le souligne Corine Lesnes, correspondante du Monde à San Francisco, « Le Parti démocrate traverse un épisode de déprime, la thématique de l’abondance est tombée à pic ». Cette reformulation théorique est de fait une aubaine pour les Démocrates, souvent mal à l’aise pour concilier consommation, production et préservation de l’environnement.

L’Abundance liberalism assume de ne renoncer à rien. En ce sens, si l’ouvrage s’adresse bien aux Démocrates, il dépossède les Républicains de leur pré carré : à rebours de bien des auteurs Démocrates, Klein et Thompson reprennent un récit du « toujours plus » comme horizon. « Nous imaginons un futur non pas de moins, mais de plus. Nous ne nous laissons pas séduire par les idéologies de la décroissance ».

Bien sûr, il s’agit d’une société d’abondance décarbonée, mais l’horizon de l’ordre politique précédent est maintenu. Pour des électeurs américains captés par la promesse trumpiste, allergiques à la sobriété et plus encore à la décroissance, la perspective d’une société de l’abondance sonne comme un récit séduisant et mobilisateur. Au revoir la gauche qui empêche, vive la gauche qui libère !

Comme l’écrit l’avocat et analyste politique, Matthew Bruenig, « Le programme d’abondance est présenté à la fois comme une alternative politique à la “gauche socialiste” et à la “droite populiste-autoritaire” — une troisième voie, en quelque sorte — et comme un moyen d’instaurer de nouvelles conditions économiques qui réduiront leur attrait ».

En clair, l’ambition réformatrice du discours de gauche américain vise aussi un objectif électoraliste. Car, explique Ezra Kelin au Monde, si la gauche « fait campagne en disant : “Votez pour nous, qui pensons que vous ne devriez pas avoir de climatisation chez vous et que votre voiture devrait être plus petite”, elle ne doit pas s’attendre à gagner les élections. Elle offre sur un plateau la victoire à des “hommes forts”, de droite, attachés aux énergies fossiles ».

 

 

Nouvelles fractures idéologiques ?

 

Les lecteurs de la gauche américaine n’ont pas tous fait un excellent accueil à l’ouvrage. On peut citer les critiques qui soulignent qu’Abondance n’aborde pas les sujets qui fâchent les électeurs et clivent le débat politique (immigration, sécurité, diversité, discrimination positive, etc.) et que son argument, en forme de réforme du système, a peu de chances de toucher les classes populaires.

Surtout, il lui a été reproché de ne pas s’intéresser à la question de l’égalité. Plutôt que de réfléchir à la répartition des richesses disponibles dans un monde fini, le principe promu est celui de la profusion qui, mécaniquement, bénéficierait à tous. Mais est-ce vraiment si simple ?

Dans un article du 12 mars 2026 dans le Nouvel Obs intitulé « Le concept qui divise la gauche », Rémi Noyon cite l’économiste américain Herman Daly qui argumentait précisément contre cette idée : « “La croissance offre la perspective d’une prospérité pour tous sans sacrifice de la part de personne. Elle est un substitut à la redistribution. Les péchés actuels de la pauvreté et de l’injustice seront effacés dans un futur océan d’abondance”. Ce commentaire ironique s’applique mot pour mot au livre de Klein et Thompson », conclut l’auteur de l’article.  

Focaliser sur l’innovation, la déréglementation et le soutien à l’offre risquent au contraire d’accroître la concentration des richesses. Matthew Bruenig renvoie Klein et Thompson à l’exemple de l’entrepreneur technofuturiste Elon Musk, sur lequel l’État s’est appuyé pour soutenir le déploiement de l’innovation (de la voiture électrique à la fusée spatiale). Pour quel résultat ? « Le gouvernement américain a fait de lui l’homme le plus riche du monde, et il a ensuite utilisé sa fortune pour prendre le contrôle d’une importante plateforme de communication politique, puis du gouvernement ».

Construire massivement profite aux grands acteurs de l’économie, pas nécessairement à la population ou aux travailleurs. Ainsi présentée, l’abondance renvoie davantage à un projet politique de droite. À tout le moins, statue Steven Teles, politologue et professeur à l’Université Johns Hopkins, l’abondance qui est promue par Klein et Thompson est « fondamentalement libérale, et non de gauche ». 

Steven Teles va plus loin. Le politologue passe en revue différentes conceptions de l’abondance et montre que le concept réorganise fortement les clivages, tant à l’intérieur des courants politiques, qu’entre eux :

« Étant donné qu’elle a été adoptée par les socialistes postcoloniaux, les capitalistes technofuturistes et les centristes démocrates, il est préférable de concevoir [l’abondance] comme une dimension alternative qui transcende les idéologies existantes sans les supplanter entièrement, et qui se définit par un nouvel ensemble de problèmes et d’outils pour les résoudre ».

Steven Teles décrit finement la manière dont chaque ligne idéologique reformule sa propre conception de l’abondance, allant du Red plenty de Zohran Mamdani, le nouveau maire de New York, au Dark Abundance, techno futuriste et conservateur. En cela, Abundance n’est pas un programme politique, comme le clament Klein et Thompson. Il sert à produire un « filtre » à partir duquel différents courants politiques peuvent réaffirmer la viabilité de l’americain way of life.

Finalement, abondance est un symptôme, celui de l’embarras d’une partie de la gauche américaine face à la finitude du monde. De fait, l’une des critiques importantes faites à l’ouvrage vient de la mouvance écologiste, qui lui reproche de ne jamais s’interroger sur les limites planétaires. Une critique d’ailleurs vite balayée par Ezra Klein dans Le Monde : « Il y a des limites planétaires, bien sûr, mais elles ne sont pas encore atteintes. »

 

 

Y a-t-il un avenir pour l’abondance en France ?

 

Cette « parabole abondanciste », comme la nomme le philosophe Pierre Charbonnier, est-elle audible chez nous ? Certains aspects du constat que Klein et Thompson font pour les USA pourraient être repris en Europe et en France.

En France, l’opposition entre politiques de l’offre et politiques de la demande est moins structurante de l’espace politique. Mais le bilan est relativement identique à celui que font Klein et Thompson : crise de la production de logements, difficultés récurrentes des services publics de santé et d’enseignement, faible capacité d’innovation et de réindustrialisation…

Enfin, certains exemples de grands projets d’équipements avortés ou retardés (Notre-Dame-des-Landes, l’A69, etc.) font échos à ceux évoqués dans Abundance. En ce sens, une crise de la puissance publique se documente et s’explique par des mécanismes similaires à ceux qu’évoquent les auteurs : multiplication des normes, judiciarisation, effet de rente, etc.

De la même façon qu’outre-Atlantique, cette fragilité de l’État nourrit des discours populistes et expose la démocratie. Mais guérir l’État français de son impuissance passe-t-il nécessairement par le mettre au service d’un projet d’abondance ? Cette notion a-t-elle un sens chez nous et pour la gauche française ? Le terme a-t-il un avenir quand, en août 2022, Emmanuel Macron lui-même annonçait en direct la fin de l’abondance ?

Si le livre a trouvé un écho dans la presse hexagonale, les politiques s’en sont peu emparés, à l’exception notable du Parti socialiste. La Fondation Jean Jaurès, dont elle est proche, lui a consacré deux notes de lecture, dont une s’interroge ainsi : « L’abondance est-elle le véhicule politique d’un futur désirable en France ? ».

Loin de récuser le concept, les auteurs précisent à quelles conditions il pourrait être mis en œuvre, intégrant une partie des critiques qu’on a listées plus haut. D’abord, il est nécessaire d’intégrer la question sociale redistributive de sorte que les fruits de l’abondance soient équitablement partagés.

Ensuite, le volontarisme d’État ne doit pas se transformer en un énième « plan techno » sourd aux demandes portées par les classes moyennes et populaires. Dans Le Monde, François Godard conseille au centre gauche de s’inspirer de la dimension volontariste et mobilisatrice de l’ouvrage de Klein et Thompson. Il s’agirait alors de proposer un projet inspirant, porté par un État fort investissant dans l’avenir, et de quitter une posture politique presque exclusivement restrictive et défensive face aux « extrêmes, qui se nourrissent de ressentiment ».

 

Décroissance, sobriété, abondance : le nœud gordien

 

Mais comment prendre cette voie, dès lors que la gauche française prône plutôt une ligne anti-croissance. De fait, dans ses rangs, le débat se situe davantage autour de la façon d’organiser une rupture ou une « bifurcation » avec le modèle croissanciste et s’il convient de mobiliser le concept de « décroissance » (aile gauche de EELV) ou de lui préférer celui de sobriété (EELV, LFI) comme le fait le PS avec la « sobriété solidaire ».

Peut-être le PCF, héritier d’une tradition techniciste, est-il le seul des partis de gauche à maintenir une vision croissanciste. Il n’aborde pas la notion d’abondance, mais il pourrait voir dans la thèse de Klein et Thompson une réhabilitation partielle de l’État planificateur industriel, proche de son référentiel historique, mais dans un cadre libéral-progressiste américain éloigné. Jérôme Guedj, membre du PS (dont il se situe à l’aile droite) et candidat à l’élection présidentielle de 2027, s’est cependant saisi du concept, qu’il relie explicitement au livre de Klein et Thompson.

Dans un article publié dans sur le site de la Fondation Jean Jaurès, il reprend sensiblement les mêmes avertissements que ceux listés plus haut. Surtout, il repolitise le rôle de l’État. L’État est politique et non technocratique et doit prendre en compte les rapports de pouvoir à l’œuvre dans la production. Restaurer la puissance productive de l’État ne peut pas passer par l’affaiblissement des protections sociales, environnementales ou syndicales qui seraient perçues comme des freins.

Enfin, l’abondance doit faire avec les limites planétaires et les enjeux environnementaux. En ce sens, « l’enjeu n’est pas simplement de produire plus ; il est de produire autrement, de produire ce qui est nécessaire et soutenable ». En réalité, la relecture de la notion d’abondance par Jérôme Guedj en redirige le principe vers celui de la sobriété. Il ne s’agit donc plus de renouveler le logiciel de la gauche française en s’inspirant de la réflexion outre-Atlantique, mais de réaffirmer les positions précédentes.

Ainsi, conclut-il : « La question posée par Klein et Thompson mérite en réalité d’être reformulée : non pas seulement “comment produire davantage”, mais comment organiser politiquement la production des biens essentiels dans une société démocratique, sociale et écologique ».

On le voit, la gauche est tentée par cette notion mobilisatrice tout en ayant conscience qu’elle l’éloigne d’un vrai projet alternatif. La droite ne s’y trompe d’ailleurs pas quand, dans les colonnes du Figaro, le journaliste Ronan Planchon écrit : « Ce livre est un rappel que l’abondance n’est pas un gros mot, mais, peut-être, la seule façon de reconquérir ceux qui ont tourné le dos à la gauche, lassés d’un progrès qui n’arrive jamais ».

 

  • Abondance - Ezra Klein et Derek Thompson – Éditions Arpa (2026)