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Pierre Suc-Mella : « L’inclusion n’est pas une concession faite pour tolérer la différence — c’est le projet d’une société meilleure pour tous »

Interview de Pierre Suc-Mella

© fonda.asso.fr
Directeur général délégué Autonomie au Conseil départemental de la Haute-Garonne

Pierre Suc-Mella est directeur général délégué Autonomie au Conseil départemental de la Haute-Garonne, où il dirige également la Maison départementale des Personnes handicapées (MDPH 31).

Il est aussi professeur associé à Sciences Po Toulouse. En 2020, il publiait aux Éditions Érès La société inclusive, jusqu’où aller ?, préfacé par Charles Gardou, dans lequel il interroge les fondements, les limites et les conditions opérationnelles d’une véritable transformation inclusive de la société.

Rencontré à l’occasion de cet entretien pour Millénaire 3, il revient sur l’actualité de son propos, six ans après sa rédaction, et propose des pistes qui pourraient guider une action publique renouvelée, à la hauteur des enjeux sociaux que soulève l’accompagnement à l’autonomie.

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Date : 26/06/2026

Votre livre s’ouvre sur le constat d’un « moment de bascule » dans l’histoire des sociétés, et sur la nécessité de construire un nouveau modèle social. Pour un lecteur qui n’a pas encore lu votre ouvrage, pouvez-vous rappeler ce que vous entendez par là — et nous dire si ce diagnostic vous semble toujours valide, voire accentué, plusieurs années après l’avoir posé ?

Le point de départ du livre est que nous traversons un moment de transition historique profond, comparable à ceux qui ont, par le passé, reconfiguré les grandes structures de la vie en société. Pour en saisir la portée, il faut remonter à trois tensions de long terme que l’histoire des sociétés humaines a résolu de manière différente selon les époques.

La première est la tension entre l’individu et le groupe. Pendant des siècles, les sociétés ont fonctionné sur un mode plutôt holiste : le groupe primait sur l’individu, la Cité sur le citoyen. L’avènement progressif de l’individualisme a renversé cette hiérarchie au profit de la prise en compte de la personne — ce fut une révolution fondamentale.

Mais nous avons atteint, aujourd’hui, les limites d’un individualisme poussé à l’extrême, qui désagrège le lien collectif sans offrir un projet commun convaincant. Comment réconcilier l’émancipation individuelle et la vie en groupe ? C’est la première grande question sans réponse satisfaisante.

La deuxième tension concerne notre rapport au temps. Nos sociétés ont longtemps pensé le changement à partir du passé comme référence — on regardait en arrière pour justifier les normes du présent. Elles ont évolué pour faire du présent la référence, jusqu’à la seule logique de vivre dans l’instant.

Nous sommes en train de basculer vers un rapport au temps dans lequel c’est probablement le futur qui va guider l’action présente : les enjeux environnementaux, démographiques, démocratiques nous y obligent. Ce renversement de perspective est déstabilisant pour nos institutions et nos cultures politiques, qui ne sont pas encore outillées pour penser et agir dans cette logique d’action.

La troisième tension est le vieux dilemme entre la mesure et l’excès, que l’on pourrait reformuler aujourd’hui comme la contradiction entre quantité et qualité. Nos sociétés ont longtemps cru que plus — plus de croissance, plus de biens, plus de droits, plus de services — signifiait mieux. Nous percevons maintenant les limites de cette équation, sans avoir trouvé comment y substituer une logique qui doit être celle de l’intensité et de la qualité de vie.

Ce sont ces trois tensions convergentes qui font, selon moi, ce « moment de bascule ». Et ma conviction est que c’est précisément la société inclusive qui offre une voie pour les résoudre ensemble — en permettant à la fois épanouissement individuel et promotion de la vie en collectif, en agissant dans le présent, en ayant conscience que nous construisons chaque jour le futur, et en substituant une logique d’intensité à une logique de quantité. C’est ce que j’appelle, dans le livre, la « société équilitable », sur laquelle nous reviendrons un peu plus tard.

L’inclusion est le fil conducteur d’une société équilitable — une société dans laquelle on a réussi à trouver un équilibre entre l’épanouissement individuel et le respect du groupe et du fonctionnement collectif.

Six ans après, ce constat me semble toujours autant d’actualité, si ce n’est plus. Pour le formuler avec Gramsci, dont la formule reste d’actualité : « La crise, c’est quand le passé refuse de mourir et que l’avenir tarde à naître. » Nous sommes toujours dans cet entre-deux : on perçoit confusément que l’on est arrivé au bout d’un système, sans que les lignes directrices du monde de demain soient encore clairement tracées, et je suis convaincu que la notion d’inclusion apportera la clé pour construire le monde nouveau que nous voulons souhaitable et atteignable.

Ce qui a changé, c’est l’ampleur du retour de bâton contre les idées nouvelles. On observe partout des attaques contre le progressisme, comme le montre le débat sur ce qui est qualifié de « wokisme » — un supposé courant dont personne ne se réclame, mais qui traduit une crainte réelle, dont une partie peut m’apparaître justifiée comme nous le verrons plus loin, face aux transformations en cours. Les politiques menées aux États-Unis contre la diversité et l’équité en sont l’illustration la plus saisissante. Ce phénomène n’existait pas de cette façon en 2019.

Pour autant, je n’y vois pas un retournement de situation ni un signe annonciateur du monde de demain. C’est plutôt le signe que nous nous enfonçons encore davantage dans la crise. Et ça ne me surprend pas fondamentalement, parce que je n’imaginais pas, au moment de l’écriture, que la bascule se ferait en deux ou trois ans.

Ce sont des changements qui s’opèrent à l’échelle de l’histoire des sociétés — sur des horizons de 10 à 20 ans, voire plus. Je reste donc convaincu que c’est l’inclusion qui offre la clé pour construire le monde de demain. Non pas comme un idéal lointain, mais comme un vecteur opérationnel pour répondre aux grandes contradictions de notre temps.

Qu’est-ce que l’inclusion ? — FNEGE Médias

Si on met des individus les uns à côté des autres et qu’on se dit « ça y est, on a réussi l’inclusion », on passe en réalité à côté du sujet. L’inclusion, ce n’est pas seulement vivre les uns parmi les autres — c’est organiser les conditions de la participation entre les uns et les autres

Dans votre livre, vous forgez le concept d’« équilité » — contraction d’équilibre, d’égalité et d’équité. Comment s’articule ce concept avec celui d’inclusion ? L’un absorbe-t-il l’autre ?

Non, ils sont complémentaires et indissociables. L’inclusion est le fil conducteur, le processus, le vecteur de transformation. L’équilité désigne quant à elle l’horizon — le type de société vers lequel ce processus nous conduit. Et ce n’est pas une évidence, car on est vraiment dans un moment où on ne voit pas bien quel sera le monde de demain, et quelles seront ses lignes directrices.

Une société équilitable, c’est une société dans laquelle on a réussi à trouver un équilibre entre l’épanouissement individuel et le respect du groupe d’une part et du fonctionnement collectif d’autre part. C’est une société qui fait du futur le temps de référence de l’action présente — et non plus seulement du passé ou du présent immédiat. Et c’est une société dans laquelle on peut vivre une vie intense sur tous les plans, ce qui suppose d’avoir résolu le vieux dilemme entre quantité et qualité.

Ainsi, le modèle de vie dans une société équilitable est celui d’une vie dans laquelle l’approche inclusive se traduit par un environnement qui fait attention à mes besoins, en me permettant un épanouissement personnel, et à une compréhension collective, car je suis aussi à l’écoute des besoins des autres.

C’est une vie dans laquelle, chaque jour, j’agis en pensant à construire mon futur et celui des autres, en y ressentant tout son sens. C’est enfin une vie dans laquelle je suis capable de prendre plaisir et d’apprécier l’instant présent, non pas en gagnant beaucoup d’argent ou en mangeant beaucoup de choses sucrées, mais en étant capable de saisir toute l’intensité d’une relation humaine par exemple.

J’avais besoin de ce nouveau concept parce que les notions existantes — égalité, équité — ne permettaient pas de penser cette conciliation et cette profondeur. L’égalité, appliquée mécaniquement, peut nier les singularités.

L’équité, en accordant une attention à chacun selon ses besoins spécifiques, risque de segmenter la société en catégories figées. L’équilité tente de tenir les deux ensemble dans un équilibre dynamique, au service d’une vie collective plus intense et plus juste.

Mais surtout, j’ai écrit ce livre parce que je trouvais que l’on s’arrêtait toujours aux définitions de l’inclusion (par ailleurs très bien faites) sans en discuter tous les effets. Or, il y a deux conséquences majeures que l’on oublie trop souvent, et qui risquent, si on les néglige, de vider le projet inclusif de sa substance.

Si on met des individus les uns à côté des autres et qu’on se dit « ça y est, on a réussi l’inclusion », on passe en réalité à côté du sujet. L’inclusion, ce n’est pas seulement vivre les uns parmi les autres — c’est organiser les conditions de la participation entre les uns et les autres.

Ce n’est plus seulement à l’individu de s’adapter à l’environnement, c’est aussi à l’environnement de s’adapter à l’individu — en fonction de ses capacités, et non de ses desiderata. La distinction est essentielle. Ce n’est pas du tout la même chose

Quels sont ces deux effets possibles négligés ?

Le premier, c’est ce que j’appelle le risque de l’inclusion plate. On a bien compris que l’inclusion, c’est permettre à chacune et à chacun de vivre parmi les autres, et on n’a cessé d’apporter des réponses hyperspécialisées et ségrégatives. Mais on oublie la notion centrale de participation.

Si on met des individus les uns à côté des autres sans organiser les conditions de leur participation pleine et entière (être acteur et non un simple spectateur), on produit une coexistence sans véritable vie commune — et beaucoup de personnes s’y retrouveront en difficulté et/ou isolées.

Cette confusion entre présence et participation est le premier grand écueil. C’est le risque d’une approche très libérale de l’inclusion : permettre à ce que les personnes vivent les unes parmi les autres, mais s’arrêter à cela.

Le second effet, c’est la question des limites. Une définition courante de l’inclusion conduit à laisser entendre que, désormais, c’est l’environnement qui doit s’adapter à chaque individu — et non plus l’inverse. Formulée ainsi, cette définition ouvre la porte à une dérive que je ne veux surtout pas, en tant que citoyen, voir advenir : celle d’une société où chacune et chacun réclame que l’environnement se plie à ses desiderata. De tels comportements et attendus sont observables dans notre société à l’heure actuelle. Pourtant, ce n’est pas du tout ce que signifie l’inclusion bien comprise.

La formulation juste, selon moi, est la suivante : ce n’est plus seulement à l’individu de s’adapter à l’environnement, c’est aussi à l’environnement de s’adapter à l’individu, et ce, en fonction des capacités de la personne — et non de ses préférences ou desiderata.

Cette nuance change absolument tout. Et c’est elle, je crois, qui n’avait pas été suffisamment explicitée dans les débats existants, au risque de grands malentendus et, en fin de compte, de nuire à l’inclusion si essentielle pour faire évoluer dans le bon sens notre société.

Attention toutefois, il ne s’agit pas de faire la promotion d’une société qui catégoriserait les personnes selon leurs capacités en général, mais de raisonner sur une situation spécifique. Parler d’adaptation aux capacités ne revient pas à catégoriser définitivement les individus entre « capables » et « incapables ».

Les capacités sont situationnelles et évolutives. Si j’enlève mes lunettes, ma capacité à voir de loin diminue — cela ne fait pas de moi une personne incapable. Ce serait tomber dans un validisme que l’approche inclusive combat précisément.

L’équité, c’est quoi ? | UNICEF Belgium Kids

Comment cette distinction entre capacités et préférences se traduit-elle concrètement dans l’organisation de la vie collective ?

Je pars souvent de l’exemple du wagon de train, parce qu’il est à la fois simple et riche en implications. Imaginons un wagon silencieux, le silence étant la règle collective posée. Dans l’ancien modèle — celui de l’intégration —, la norme est posée, et celles et ceux qui ne peuvent pas la respecter parce qu’ils font du bruit sont orienté.e.s vers un autre wagon. Le voyage est possible, mais à part. La société de l’intégration, c’est la société des wagons séparés.

La société inclusive, c’est une société où tout le monde a sa place dans le même wagon. Il ne s’agit surtout pas pour l’individu d’imposer sa norme à tout le monde (« je fais ce que je veux, je fais du bruit, peu importe que la norme soit celle du silence »). La norme ne disparaît pas — c’est bien celle du silence.

Et cette règle peut se débattre par ailleurs : c’est la démocratie (les règles peuvent changer, mais ce n’est pas l’individu qui le décrète seul dans son coin). En attendant, dans le wagon, le principe est bien de respecter la règle, mais on va être capables de l’adapter en fonction des capacités des personnes à la respecter. Une personne sous respirateur artificiel ne peut pas faire autrement que de faire du bruit.

C’est évident : on ne lui coupe pas son respirateur. Une personne qui téléphone sans s’embarrasser des autres peut, elle, très probablement, s’y conformer. On voit bien la nécessité d’adapter la règle en fonction des capacités à la respecter, sans renoncer à une règle commune. Et entre ces deux cas, il y a toute une gradation qui peut rendre plus complexe la distinction.

Par exemple, dans le cas de personnes ayant un handicap psychique, quelle est la part de volonté de ne pas respecter la norme, et quelle est la part de capacité à la respecter ? La réponse n’est pas évidente. Mais l’approche inclusive permet d’aborder la situation avec l’ouverture nécessaire pour ne pas exclure tout en ne niant pas les règles et donc le fonctionnement collectif.

C’est là que réside le cœur du changement sociétal que j’appelle de mes vœux : se poser systématiquement cette question. Non pas pour fixer une réponse a priori, mais pour cultiver ce que j’appelle le réflexe inclusif — poser les problèmes à partir de cette base-là. Ce réflexe, associé à plus de dialogue et à plus de démocratie directe sur ce que nous considérons comme acceptable collectivement, changerait profondément la manière de faire société.

Mais ce modèle n’est-il pas d’une complexité vertigineuse à gérer, dès lors que les situations sont par définition infiniment diverses ? Comment une société peut-elle fonctionner si chaque situation appelle un traitement particulier ?

C’est précisément cette complexité qui me semble porteuse d’une grande promesse — à condition de bien en comprendre la nature. La première chose à comprendre, c’est que nous ne sommes plus en train de gérer la complexité d’une minorité.

L’inclusion, bien comprise, abolit la frontière entre ceux qui seraient « dans la norme » et ceux qui en seraient écartés. Elle part du principe que chacun et chacune a ses singularités, que tout le monde a, à un moment ou à un autre, besoin que l’environnement s’adapte à sa situation. Ce n’est donc pas une logique de cas particuliers — c’est une logique de société.

Et oui, cela crée quelque chose de plus complexe. Mais cette complexité est aussi beaucoup plus fine, beaucoup plus adaptée aux aspirations de nos contemporains. Les générations qui arrivent ne se pensent pas comme appartenant à une catégorie.

Les personnes appartenant à ces générations attendent d’être reconnues dans leur singularité, tout en étant dans un groupe qui les augmente et non qui les efface. Ce n’est pas une revendication excessive : c’est l’expression d’une aspiration profonde et légitime à vivre en toute liberté dans un espace collectif qui ne nie pas ce que vous êtes.

Pour que cette complexité soit gérable, il y a cependant une condition absolument indispensable : la responsabilisation. L’inclusion n’est pas une logique où l’individu attend que l’environnement s’adapte à lui avant même d’avoir essayé de s’y adapter. La première démarche reste celle de l’effort — tendre vers la norme.

C’est seulement lorsque la personne ne peut faire le choix de s’y conformer que la question de l’adaptation de l’environnement se pose. Ce séquençage est crucial, et il est souvent oublié dans les débats sur l’inclusion : tout le monde doit d’abord penser à s’adapter avant que d’attendre que l’environnement s’adapte à soi. Mais l’environnement aussi doit s’adapter.

Ce qui en résulte, c’est ce que j’appelle un double mouvement. D’un côté, la personne dont le comportement est atypique doit faire l’effort — non d’entrer dans le moule, mais de tendre vers la norme dans la mesure de ses capacités. De l’autre, l’environnement — les autres personnes, le groupe — doit accepter que certaines situations rendent cet effort plus difficile que pour d’autres, et accueillir ce qui ne peut pas se faire autrement.

C’est une logique d’intention, non de résultat. On ne demande pas à la personne de réussir parfaitement à se conformer : on lui demande de faire l’effort, et on lui reconnaît le droit d’être là, quelle que soit la résultante de ses efforts, à condition que ses efforts soient bien réels.

Prenons l’exemple d’une salle de spectacle. Il y a aujourd’hui deux modèles qui s’affrontent. L’ancien modèle : la personne aux comportements atypiques gêne, on lui demande de sortir. Le faux nouveau modèle, si l’inclusion est mal comprise : tous les comportements sont admis, la tolérance est totale. Ni l’un ni l’autre ne correspond à l’inclusion réelle.

L’inclusion, c’est une troisième voie : la personne fait l’effort de gérer sa manière de faire, de tenter de se réfréner. Et les autres membres du public comprennent que cet effort est plus coûteux pour elle, acceptent ce qui ne peut être maîtrisé, et ne lui demandent pas de quitter la salle. C’est ce double mouvement simultané qui constitue le cœur du réflexe inclusif — et c’est, j’en suis convaincu, une manière de faire société à la fois plus exigeante et plus humaine que tout ce que nous avons pratiqué jusqu’ici.

Ce processus amène aussi une approche plus humaine, plus compréhensive parce qu’on ne peut jamais être certain de la bonne évaluation sur ce que la personne peut faire et ce qu’elle choisit de ne pas faire. Cela amène à ne pas aller sur le terrain du jugement et à aller plutôt sur celui des besoins, ce qui constitue une révolution de la manière dont nous vivons ensemble dans le sens d’une société beaucoup plus épanouissante.

Équité, diversité et inclusion : entre accueil et résistance — Radio-Canada Info

Cette transformation passe-t-elle aussi par de nouveaux outils démocratiques et pédagogiques, qui permettraient d’ouvrir ces débats, et de saisir les besoins d’adaptation de la norme ? Lesquels vous semblent les plus prometteurs ?

Le premier niveau est celui du débat public. Nous ne discutons pas assez ouvertement de ce que nous trouvons acceptable ou non. Qu’est-ce qu’un concert, une salle de spectacle, un espace public inclusif ? Faut-il que tous les concerts soient ouverts à des comportements atypiques, en faisant du concert silencieux pour les amateurs de musique classique au sens traditionnel l’exception et non la règle ?

C’est une proposition volontairement provocatrice, mais elle vise à montrer que nous évitons ce type de discussion, alors qu’elle est fondamentale. Il y a des outils qui émergent : le dispositif Relax dans le champ culturel, par exemple, labellise des spectacles au sein desquels des comportements atypiques sont explicitement acceptés et où le public est prévenu. C’est une bonne chose. L’idéal serait que cela devienne majoritaire et non l’exception.

Le second niveau est celui des outils pratiques. Avec le Conseil Départemental des Jeunesses de la Haute-Garonne, nous travaillons à la conception d’une checklist pour l’organisation d’événements inclusifs — un guide que toute association, aussi petite soit-elle, pourrait utiliser pour ne pas oublier une dimension majeure dans sa préparation : accessibilité physique, traduction en langue des signes, communication adaptée, etc. L’objectif est de sortir de l’intention pour entrer dans l’opérationnel.

Grâce à cet outil, tout organisateur d’événement qui veut se lancer dans un événement et veiller à ne pas passer à côté d’un élément majeur pour faire un événement inclusif, aura la possibilité de se poser toutes les questions. Même s’il ou elle ne peut pas répondre à tout, au moins, ce ne sera pas par ignorance ou négligence.

Plus largement, la sensibilisation est l’axe le plus structurant — et paradoxalement l’un des moins coûteux. Il est coûteux en temps, mais pas en budget. Et le terrain de jeu est vaste : il s’agit d’arriver à échanger de manière adaptée avec tous les publics sur ce que signifie concrètement l’approche inclusive, ce qu’elle n’est pas, et les risques qu’elle porte si elle est mal comprise.

Au Conseil Départemental de Haute-Garonne, nous l’organisons sur différents plans. Le premier est celui des collèges. Nous intervenons directement dans les classes, selon une approche délibérément pédagogique, ancrée dans l’expérience des élèves eux-mêmes — à partir de situations que les élèves vivent ou observent — pour expliquer l’inclusion de la manière la plus concrète possible.

Ces actions s’inscrivent dans un continuum plus large d’éducation à la citoyenneté — le travail sur la laïcité, la lutte contre le harcèlement, la déconstruction des stéréotypes — qui prépare un terrain favorable à l’approche inclusive sans toujours avoir besoin de la nommer explicitement. Notre objectif, à terme, est de constituer un réseau d’ambassadeurs parmi les jeunes — des élèves suffisamment sensibilisés pour aller à leur tour devant d’autres classes et porter le message auprès de leurs pairs.

Ce mouvement de transmission est particulièrement puissant parce qu’il ne passe plus par un adulte qui explique, mais par un pair qui témoigne. L’une des réalisations les plus concrètes que j’aie vues a été portée par un Conseil municipal des Jeunes, celui de la Ville de Castanet, à côté de Toulouse : après une session de sensibilisation, les jeunes ont souhaité créer eux-mêmes une saynète illustrant, côte à côte, le comportement d’un professeur qui n’est pas inclusif et celui d’un professeur qui l’est. Ils ont filmé la scène et l’ont diffusée.

Rien n’avait été imposé : c’est une appropriation spontanée qui dit, mieux que n’importe quel discours, que la sensibilisation peut enclencher quelque chose de durable.

Il existe aussi une sensibilisation en direction des élus locaux. Des sessions de formation entièrement volontaires portent sur ce que signifie concrètement piloter une collectivité inclusive. Nous en avons déjà conduit deux auprès de conseillers municipaux de la Haute-Garonne.

Je dois reconnaître que j’ai été surpris — agréablement — par le nombre d’élus qui se sont inscrits, alors que ces formations ne comportent aucune obligation et qu’elles se tenaient en période préélectorale, ce qui n’est pas le moment où les agendas se libèrent le plus facilement.

Les discussions ont été d’une richesse remarquable — à la fois de fond, sur les grands principes et les résistances que l’inclusion rencontre, et très opérationnelles, sur ce qu’une commune ou une intercommunalité peut faire concrètement, dès maintenant, sans attendre des moyens supplémentaires comme préalables pour agir.

C’est peut-être ce qui m’a le plus frappé : la question n’effraie pas les élus. Ce qui leur manque, c’est souvent la traduction opérationnelle — et c’est précisément ce que ce type de rencontre peut offrir.

Intégration ou inclusion, stop à la confusion ! — Ma vie en PLUS — Solidaris Wallonie

Plus une société se rend accessible, plus elle transforme les besoins de compensation — non pour les supprimer, mais pour les faire évoluer qualitativement

L’un des paradoxes centraux de vos constats est que les personnes en situation de handicap aspirent à la fois à plus d’accessibilité et au maintien de leurs droits à compensation. Comment résoudre cette tension sans tomber dans une logique de rationnement ?

C’est en effet une tension très réelle, et je comprends parfaitement qu’elle soit vécue avec inquiétude par les personnes concernées. Quand on parle d’accessibilité croissante, certains entendent : « On va nous supprimer nos droits de compensation au prétexte que l’environnement est désormais rendu plus accessible ». Cette crainte est légitime, parce qu’elle a déjà été alimentée par des discours politiques qui utilisaient l’inclusion comme argument de réduction des dépenses.

Pourtant, ce n’est pas ainsi qu’il faut penser la relation entre accessibilité et compensation. L’idée juste est la suivante : plus une société se rend accessible, plus elle crée les conditions d’une évolution qualitative des besoins de compensation — sans pour autant les supprimer.

Prenons un exemple concret avec la Prestation de Compensation du Handicap (PCH). Aujourd’hui, certaines heures d’aide humaine financées par la PCH sont utilisées parce qu’il n’existe pas, dans l’environnement de la personne, d’activités de socialisation accessibles. L’auxiliaire de vie compense donc partiellement une carence de l’environnement.

Si l’on rend l’environnement plus accessible — en permettant à la personne de participer à des activités collectives du droit commun avec des personnes du même âge au profil classique —, le besoin de compensation ne disparaît pas, mais il change de nature. L’heure de PCH ne sert peut-être plus à pallier l’isolement, mais à accompagner la personne vers une activité commune. C’est qualitativement différent, et souvent mieux vécu par tout le monde.

L’enjeu politique est donc d’être très clair dans la communication : il ne s’agit pas de supprimer des droits acquis en s’appuyant sur un argument d’accessibilité. Il s’agit de mener une transition accompagnée, rassurante, vers une compensation plus adaptée qualitativement. Et si quelqu’un refuse a priori toute évolution de la compensation au motif de la protection des droits, c’est souvent le signe d’un besoin de réassurance fort et légitime, mais qui mériterait d’être travaillé, parce que l’objectif demeure de permettre une vie plus inclusive et plus épanouissante.

Je dis parfois que nous travaillons à faire disparaître les MDPH — parce que, si la société était pleinement accessible, les besoins de compensation individuelle s’en trouveraient profondément transformés. Ce n’est pas un objectif de réduction, c’est un horizon de progrès

En tant que directeur de la MDPH de la Haute-Garonne, comment évaluez-vous le modèle actuel des MDPH ? Est-il compatible avec une logique inclusive ?

Je dis parfois, un peu en boutade, que nous travaillons à faire disparaître les Maisons départementales des personnes handicapées (MDPH) — parce que, si la société était pleinement accessible, les besoins de compensation individuelle diminueraient, et donc la raison d’être des MDPH s’en trouverait transformée. Mais c’est une boutade, parce qu’il y aura toujours besoin d’une reconnaissance individualisée et personnalisée des droits, et ce n’est pas incompatible avec une société inclusive.

Le modèle de la MDPH comporte une force que l’on oublie trop souvent de mentionner : dès 2006, il a intégré au cœur même de l’institution les représentants des personnes en situation de handicap. C’est quelque chose d’unique dans les politiques de solidarité françaises. Ce modèle n’est pas en cause.

Ce qui pose problème, en revanche, c’est l’hyperconcentration des dossiers combinée à l’exigence — légitime et fondamentale — de personnalisation de chaque évaluation, qui est l’esprit de la loi de 2005. Les MDPH sont efficaces sur la partie instruction administrative. Si l’on compare les processus d’attribution de droits avec les mêmes attendus qu’une Caisse de Sécurité sociale, les MDPH sont tout aussi rapides, voire davantage que les autres administrations.

Là où le goulot d’étranglement se forme, c’est au moment de l’évaluation, qui est par nature une démarche globale, individualisée, et donc longue. On ne peut pas standardiser une évaluation comme on le ferait pour d’autres prestations sociales. Or, les volumes de dossiers ne cessent d’augmenter, et les ressources humaines disponibles pour l’évaluation n’ont pas suivi.

J’en arrive à la conviction, après avoir exploré toutes les pistes d’optimisation interne, qu’il s’agit d’un problème de moyens en temps humain disponible pour l’évaluation — et non d’un défaut de modèle, ou bien d’un choix à faire sur le fait que tous les dossiers n’ont pas nécessairement à être hyper personnalisés dans leur évaluation quand c’est une demande de droits très simple.

Il faut aussi nommer une autre source de frustration qui n’est pas imputable à la MDPH, mais qui lui est souvent attribuée. La MDPH est le passage obligé pour obtenir des droits — une orientation, une PCH, une notification d’Accompagnant des élèves en situation de handicap (AESH). Mais la mise en œuvre effective de ces droits — trouver un auxiliaire de vie disponible, obtenir une place dans un établissement, être accompagné concrètement — ne relève pas de son champ d’action.

Les personnes en situation de handicap, de manière tout à fait compréhensible, vivent souvent cet écart entre le droit accordé et sa réalité concrète comme un échec de l’institution. C’est une confusion qui pèse sur la perception des MDPH, et qui gagnerait à être clarifiée publiquement.

Loi handicap de 2005 : vingt ans après, où en est-on ? — Le Média Social

Nous avons longtemps pensé les politiques de solidarité selon une logique individuelle : une personne a un besoin, on lui accorde un droit. Ce raisonnement empêche de mobiliser la société elle-même comme ressource

L’ambition d’une société inclusive suppose des investissements structurels. Comment la concilier avec les contraintes d’austérité qui s’imposent aux collectivités territoriales ?

Je n’ignore pas que les choses seraient plus faciles avec des moyens supplémentaires — c’est une évidence. Mais je ne pense pas que la contrainte budgétaire soit le principal frein à la transformation inclusive. Elle peut même, dans une certaine mesure, représenter une opportunité de penser autrement.

Nous avons longtemps appréhendé les politiques de solidarité selon une logique essentiellement individuelle : une personne a un besoin, on lui accorde un droit, on passe à autre chose. Cette logique est vertueuse dans ses fondements, mais elle présente deux limites. D’abord, elle ne mobilise pas la société elle-même comme ressource. Ensuite, face à des besoins croissants — notamment avec le vieillissement démographique —, elle risque d’atteindre ses limites structurelles.

Prenons le cas du vieillissement. Nous allons avoir besoin d’un volume d’accompagnement humain considérable dans les décennies à venir. Soit la robotisation prend en charge une partie de ces besoins. Soit nous reposons collectivement la question de la contribution de la société à cet accompagnement, par exemple sous la forme d’un service civique orienté vers la solidarité.

Ce ne serait pas une dépense supplémentaire, mais une autre manière de faire société, une remobilisation des liens d’interdépendance que nous avons progressivement délégués à des droits budgétaires.

Ce changement ne viendra pas nécessairement de l’altruisme. Il viendra d’une prise de conscience progressive, que j’observe autour de moi avec une intensité croissante : même des personnes disposant de ressources financières commencent à réaliser qu’elles ne trouveront peut-être personne pour s’occuper d’elles demain ; que le problème de la dépendance n’est pas le problème des autres — c’est potentiellement le leur. Et c’est ce sentiment-là qui va, progressivement, réenclencher une logique de solidarité active et d’attention aux autres, qui n’est plus seulement une posture idéologique, mais une nécessité pratique.

Il existe cependant un frein réel que la contrainte budgétaire ne fait pas disparaître : la résistance culturelle des institutions. L’exemple de l’école inclusive en est l’illustration. La difficulté à déployer correctement les Accompagnants d’Élèves en situation de Handicap (AESH) n’est pas seulement une question de moyens.

Il y avait aussi, dans certaines situations, un refus ou une incompréhension culturelle de l’idée même que certains enfants avaient leur place dans la classe ordinaire. Ce n’est pas toujours un problème de capacité — c’est parfois un problème de volonté ou de représentation. Et ça, aucun budget ne le résout seul.

Nous avons longtemps pensé les politiques de solidarité selon une logique individuelle : une personne a un besoin, on lui accorde un droit. Ce raisonnement empêche de mobiliser la société elle-même comme ressource.

L’approche inclusive suppose une certaine conception de la solidarité et une transformation profonde des normes collectives. À travers votre pratique de haut fonctionnaire travaillant avec des élus de sensibilités politiques différentes, observez-vous des clivages gauche/droite sur ces questions ?

Je pense que l’inclusion est fondamentalement transpartisane — même si je comprends qu’on puisse en douter.

En théorie, on pourrait imaginer que la gauche insiste davantage sur la compensation et les droits collectifs, tandis que la droite valorise davantage la solidarité familiale ou l’aide comme filet de sécurité. Mais dans la pratique, ce clivage ne se vérifie pas de manière aussi nette.

Il y a bien un préalable philosophique à l’approche inclusive — considérer que tout le monde a sa place dans la société et que l’environnement doit s’adapter aux capacités des uns et des autres — mais ce préalable n’est pas situé à un seul endroit de l’échiquier politique.

Ce qui m’a d’ailleurs surpris, c’est de constater que des élus très à droite peuvent être très ouverts à ces questions. À l’inverse, j’ai rencontré des élus de gauche qui restaient dans une logique très classique de droits individuels, sans percevoir toutes les potentialités de l’approche inclusive. Ce qui différencie les positions politiques, en revanche, c’est le choix des normes vers lesquelles il faut tendre — et là, c’est clairement du ressort du débat démocratique.

Les normes sont politiques. Leur contenu et leur hiérarchisation relèvent de choix collectifs. Mais l’idée qu’il faut adapter l’environnement aux capacités des personnes, et organiser les conditions de leur participation, n’est pas, en elle-même, une idée de gauche ou de droite. C’est une question de volonté et de justice.

Présentation de l’Avis de la CNCDH sur l’accès aux droits et les non recours — Commission consultative des droits de l’homme

Au-delà du partisan, comment sentez-vous, dans votre pratique quotidienne au contact des élus et des institutions, le niveau de maturité du débat politique face à la perspective inclusive ? Êtes-vous face à un débat qui commence à intégrer ce changement de paradigme, ou les réflexes hérités d’une logique de droits individuels restent-ils encore très dominants ?

Je pense qu’on est au tout début des logiques inclusives. Il y a encore très largement une pensée du droit qui structure l’action publique — c’est-à-dire l’idée qu’une personne a un problème, qu’on lui accorde un droit pour y répondre, et que l’on passe ensuite à autre chose.

Pourtant, toute la logique inclusive consiste précisément à dépasser cette approche pour entrer dans quelque chose de beaucoup plus large : une logique d’interdépendance, d’organisation des conditions de participation, de mise en accessibilité, d’adaptation de l’environnement aux capacités des personnes. C’est une évolution assez profonde, et il serait naïf de croire qu’elle est déjà accomplie.

Ce qui est en train de changer, c’est que les élus commencent à prendre conscience que les droits accordés ne suffisent pas, à eux seuls, à répondre aux besoins des personnes. Il y a une attente de quelque chose d’autre — quelque chose que les politiques de solidarité peinent encore à nommer clairement, mais qui se manifeste dans le sentiment diffus que « ça ne fonctionne pas comme ça devrait ». Ce sentiment, je le perçois de plus en plus souvent dans les discussions. Il crée une ouverture réelle.

Ce qui reste très présent, en revanche, c’est un réflexe issu du modèle de l’intégration : vouloir améliorer l’environnement pour les personnes — en général — mais continuer à penser que, pour ceux qui « sortent de la norme », il faut quelque chose de spécifique, un circuit séparé. C’est compréhensible pour les adultes : nous avons tous été formés dans cette culture-là. Déconstruire un réflexe aussi profondément ancré demande du temps et de la pédagogie — ce n’est pas une critique, c’est un constat.

Ce qui me semble porteur d’espoir, en revanche, c’est la tension générationnelle que l’on observe. Les générations plus anciennes ont été formées dans l’idée que c’est à l’individu de s’adapter à la norme.

Les générations plus jeunes ont parfois la posture inverse : elles attendent de l’environnement qu’il s’adapte à elles. Ni l’une ni l’autre de ces postures, prises seules, n’est satisfaisante. Mais l’approche inclusive offre précisément la voie pour réconcilier les deux — pour montrer que ce n’est pas une contradiction entre responsabilité individuelle et adaptation collective, mais une articulation.

Je pense qu’on commence tout juste à percevoir cette voie comme une réponse à cette tension, et non comme une idéologie supplémentaire. C’est fragile, c’est encore peu répandu. Mais c’est là.

On s’arrête trop souvent à ouvrir la porte et à dire à la personne qu’elle est bienvenue au milieu de la place du village. Mais une inclusion réelle, c’est aussi organiser les conditions de sa participation, rendre la place accessible, et, si nécessaire, aller vers elle. Juste dire aux personnes qu’elles peuvent traverser la rue, c’est de l’inclusion plate

Pour conclure, quelle feuille de route recommanderiez-vous à une grande collectivité — une Métropole comme Lyon, par exemple — souhaitant s’engager concrètement sur le chantier de l’inclusion ?

Si une collectivité territoriale souhaite s’engager dans une feuille de route pour l’inclusion, je serais tenté de lui présenter le projet qu’a voté l’année dernière, à l’unanimité, le Conseil départemental, ici à Toulouse : Ambition Haute-Garonne inclusive.

Il est composé de trois grands axes. Le premier axe, c’est la sensibilisation. Il s’agit de former les agents, les élus, les citoyens — au sens le plus large. Cela passe par des sessions de formation pour les conseillers municipaux, par des interventions dans les collèges, par des débats publics sur ce que signifie concrètement vivre dans une société inclusive… Ce n’est pas très coûteux en budget, même si c’est coûteux en temps.

C’est l’investissement le plus structurant, parce que c’est celui qui fait émerger ce que j’appelle le « réflexe inclusif » — cette disposition d’esprit qui consiste d’une part à penser systématiquement à la diversité des publics possibles quand on fait quelque chose, et, d’autre part, à se demander, face à chaque situation, quelle est la part qui revient à la personne qui ne « peut » pas s’adapter et quelle est la part de l’environnement qui doit s’adapter.

Le deuxième axe, c’est l’organisation des conditions du vivre ensemble — le dépassement de « l’inclusion plate ». Ouvrir la porte à la personne, lui dire qu’elle a sa place au sein de la société, c’est nécessaire, mais pas suffisant. Il faut aussi organiser les conditions de sa participation.

Nous le faisons, par exemple, au Conseil départemental, en allant au-devant des associations sportives, culturelles et de loisirs pour leur demander : qu’est-ce qui vous manque pour accueillir un jeune au profil atypique avec les autres, dans le droit commun, en milieu ordinaire pour lui permettre de participer aux activités avec des jeunes du même âge au profil classique ? Et nous intervenons pour y répondre, avec des subventions parfois modestes, mais souvent décisives.

Le troisième axe, c’est l’accessibilité au sens large. L’accessibilité physique est importante, mais elle n’est que l’une des dimensions. Il y a aussi l’accessibilité des écrits et des communications — et là, je tiens à être direct : la majorité des personnes qui reçoivent nos courriers administratifs ne les comprennent pas.

Ce n’est pas une situation marginale, c’est un problème massif, au cœur de nos politiques publiques. Travailler le langage simplifié, la communication alternative et améliorée (CAA), c’est un travail long, mais ce n’est pas coûteux en budget. Et c’est une révolution dans la relation aux usagers.

Pour illustrer ces trois axes, j’utilise une image simple. Il y a une personne dans sa maison, seule. Si on veut être inclusif, la première chose, c’est d’ouvrir la porte et de lui dire qu’elle est bienvenue au milieu de la place du village. Et en général, on s’arrête là — c’est « l’inclusion plate ».

Mais une inclusion réelle suppose aussi d’organiser les conditions pour que la personne puisse interagir avec les autres sur la place publique. Et de s’assurer que le cheminement pour rejoindre cette place est accessible, dans toutes les dimensions. Et si, malgré tout ça, la personne ne sort pas de sa maison, c’est d’aller vers elle — de s’intéresser à son projet de vie et de l’accompagner jusqu’à la participation.

C’est cette logique en quatre temps — ouvrir la porte, organiser la participation, rendre accessible, aller vers — qui structure notre approche en Haute-Garonne, et qui peut, je crois, être déclinée dans toutes les collectivités territoriales.

Comment ça se passe une demande à la MDMPH ? — Grand Lyon TV

On s’arrête trop souvent à ouvrir la porte et à dire à la personne qu’elle est bienvenue au milieu de la place du village. Mais une inclusion réelle, c’est aussi organiser les conditions de sa participation, rendre la place accessible, et, si nécessaire, aller vers elle. Juste dire aux personnes qu’elles peuvent traverser la rue, c’est de l’inclusion plate.

Ce plan d’action, que nous avons formalisé sous l’intitulé « Ambition Haute-Garonne Inclusive » pour la période 2025-2028, traduit ces trois axes en 24 actions concrètes.

Certaines sont très spécifiques aux compétences du Conseil départemental — comme la transformation de l’offre médico-sociale vers le milieu ordinaire, l’accompagnement des enfants relevant de l’aide sociale à l’enfance, ou la politique logement comme outil de mixité sociale, et donc directement transposables, si elles ne sont pas déjà effectuées, aux collectivités territoriales comparables, comme la Métropole de Lyon.

La première action transversale, et peut-être la plus simple à engager, est le travail sur l’accessibilité des documents et de la communication administrative. Nous avons mis en place le langage simplifié dans nos courriers et nos supports. Je le répète : la majorité des personnes qui reçoivent nos courriers administratifs ne les comprennent pas.

C’est un problème massif, qui ne concerne pas une minorité — c’est la réalité de très nombreux usagers des services publics. Travailler sur l’accessibilité des écrits, c’est à la fois très concret, peu coûteux, et d’un impact immédiat sur l’inclusion réelle.

La deuxième piste, qui me semble particulièrement pertinente pour une grande métropole, est ce que nous appelons le « rôle social valorisant ». Il s’agit de permettre aux personnes qui ne sont pas en emploi — et qui le souhaitent — de trouver des activités utiles à la société, en dehors du circuit classique de l’insertion professionnelle. C’est une manière de ne pas réduire la participation sociale à l’emploi, et de reconnaître la diversité des contributions possibles à la vie collective.

Enfin, la question de la démocratie participative inclusive — mobiliser les habitants les plus éloignés de la vie citoyenne — est un autre enjeu transversal. On ne peut pas construire une société inclusive en décidant à la place des personnes concernées.

Les instances participatives doivent elles-mêmes être inclusives : accessibles, en termes physiques et cognitifs, à ceux qui ont le plus de difficultés à se faire entendre. C’est tout sauf évident, et c’est pourtant le préalable indispensable à tout le reste.

 

Pour aller plus loin :

  • Pierre Suc-Mella, La société inclusive, jusqu’où aller ?, Éditions Érès, 2020 : editions-eres.com
  • Pierre Suc-Mella, « L’approche inclusive : un nouveau modèle de société », La Tribune Fonda, n° 252, décembre 2021 : fonda.asso.fr (accès libre)
  • Pierre Suc-Mella, « Il n’y a pas les “normaux” et les “différents”, il y a une seule société », Le Monde, septembre 2024 : lemonde.fr
  • Pierre Suc-Mella, entretien vidéo « Sensibiliser à l’approche inclusive en étant aidant et haut fonctionnaire », Pépin Podcast, épisode 33, décembre 2023 : YouTube (accès libre)
  • Pierre Suc-Mella, « Quelle place de l’AESH dans l’école inclusive ? », Empan, n° 132, 2023 : cairn.info
  • https://www.vie-publique.fr/eclairage/19409-chronologie-evolution-du-regard-sur-les-personnes-handicapees
  • Sur l’histoire des représentations du handicap, l’accessibilité et les politiques publiques : millenaire3.grandlyon.com/dossiers/2011/ville-et-handicap-s