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Pierre-Eric Sutter, psychologue : « Les écoanxieux sont des lanceurs d’alertes malheureusement trop peu écoutés »

Interview de Pierre-Eric Sutter

Psychologue praticien spécialisé dans la souffrance au travail

L’écoanxiété est un phénomène qui peut peser sur les personnes qui la ressentent, en créant notamment un sentiment de décalage entre ses perceptions des phénomènes climatiques et le reste de la société.

Pourtant, bien pris en charge et accompagnés, les écoanxieux peuvent jouer un rôle clé dans la transition environnementale : pour accompagner la prise de conscience (ou métanoïa), comme lanceurs d’alerte, ou en étant moteurs de projets plus vertueux.

La prise en charge de l’écoanxiété par les pouvoirs publics et la place que peuvent occuper les écoanxieux dans les collectifs apparaissent alors comme des enjeux majeurs.

Pour mieux comprendre ce phénomène, nous avons échangé avec Pierre-Eric Sutter, coauteur en 2025 du rapport rapport de l’ADEME sur l’état des lieux de l’écoanxiété en France.

Psychologue praticien spécialisé dans la souffrance au travail, chercheur, préventeur en santé mentale au travail, il est spécialiste de l’accompagnement psychologique de l’écoanxiété et est à l’origine de plusieurs observatoires.

Dans cet entretien, il nous propose un regard rassurant sur le rôle que peuvent jouer les plus inquiets d’entre nous en matière de questions climatiques.
 

Réalisée par :

Date : 28/04/2026

Comment êtes-vous arrivé au sujet de l’écoanxiété en tant que psychologue du travail ?

Le sujet de l’écoanxiété est venu à moi par une patiente à la fois en burn-out et écoanxieuse en 2017. Cette patiente m’a dit : « En plus de subir l’effondrement intérieur que provoque mon burn-out au travail, je dois subir l’effondrement extérieur du monde ». Je ne comprenais pas ce qu’elle voulait dire ; en regardant par la fenêtre de mon cabinet, le monde n’avait pas l’air de s’effondrer.

De plus, je connaissais bien le burn-out, mais pas l’écoanxiété. J’ai donc été regarder sur les tableaux nosographiques officiels, les tableaux de symptômes de l’OMS, pour essayer de comprendre comment je pouvais traiter cette patiente. Il n’y avait rien qui parlait d’écoanxiété. Je ne connaissais pas non plus la littérature collapsologique et elle m’a donc proposé de lire Comment tout peut s’effondrer de Pablo Servigne et Raphaël Stevens. Et j’ai compris ce que je ne pouvais pas comprendre. Que je n’avais pas les bonnes lunettes pour lire la crise environnementale qui abîme la nature, lentement et en silence. J’ai réalisé qu’avec le burn-out, l’écoanxiété a en commun un épuisement du monde qui est lié aux excès du consumérisme.

L’écoanxiété, comme le harcèlement, est un risque psychosocial

Comment peut être définie l’écoanxiété ?

L’écoanxiété est un sujet documenté par les chercheurs depuis 1997, avec peu de recherches jusqu’en 2020. L’équipe de chercheurs Hogg et coll., qui sont australo-néo-zélandaises, ont publié un papier fondateur en 2021. Ils donnent une définition de l’écoanxiété, mais aussi un corpus de symptômes très solide. Ils montrent que l’écoanxiété est une détresse psychologique spécifique, et donnent un outil de diagnostic qui permet de l’évaluer. 

La définition de l’écoanxiété, de manière synthétique, pourrait être une détresse psychologique face à la crise environnementale. Une détresse psychologique désigne un mal-être, c’est-à-dire un état intermédiaire de la santé mentale, entre la santé mentale positive d’un côté, quand tout va bien, et les psychopathologies quand on est malade. L’écoanxiété n’est pas une maladie, mais, lorsqu’elle n’est pas traitée, qu’elle perdure et s’intensifie, elle peut rendre malade, elle peut entraîner une psychopathologie tierce, comme une dépression réactionnelle. 

On pourrait faire le parallèle avec le harcèlement. Il y a 25 ans on ne parlait pas du harcèlement, c’était tabou, pourtant il a bien fallu en parler parce qu’en l’invisibilisant on laissait les harceleurs rendre malades les gens au travail. En 1997, le législateur a introduit le harcèlement moral dans le Code pénal, puis le harcèlement au travail est apparu dans le Code du travail. Le harcèlement menaçait la santé mentale, donc il fallait en parler. L’écoanxiété, comme le harcèlement, est un risque psychosocial qui provoque du mal-être et qui peut devenir dangereux pour la santé mentale des Français si on ne fait rien pour le traiter.

L’écoanxiété va du présent vers l’avenir

On voit parfois utilisé le mot « solastalgie ». Quelle est la différence entre la solastalgie et l’écoanxiété ?

La solastalgie est un concept qui a un peu fait son temps. Quand il est apparu, il était très pertinent. Néanmoins, le concept de solastalgie n’est pas opérant d’un point de vue des praticiens de la psychologie clinique, contrairement à l’écoanxiété. Le fondateur du concept définissait la solastalgie comme « une nostalgie pour le pays qui nous quitte », c’est-à-dire qu’une terre qu’on a connue, dans laquelle on a habité, qui nous a porté, a vu son paysage détruit définitivement, à cause d’activités humaines, par exemple l’extraction minière. 

La solastalgie analyse un mouvement du passé vers le présent, mais que faire de cette nostalgie ? Grâce aux travaux de recherche, le concept d’écoanxiété a l’avantage d’être plus opérationnel, avec un mode d’emploi des symptômes pour les praticiens au chevet des personnes qui vivent avec cette écoanxiété. Ce qui permet de traiter ces dernières.

En réalité, les écoanxieux ressentent de la solastalgie, c’est-à-dire qu’ils voient de façon rétrospective tout le mal qui a été fait par les activités thermo-industrielles, mais ils se projettent aussi dans l’avenir. On est rarement écoanxieux sans ressentir de la solastalgie, en revanche, on peut ressentir de la solastalgie sans être écoanxieux. L’écoanxiété va du présent vers l’avenir. La solastalgie va alimenter l’écoanxiété, mais elle n’est pas suffisamment opérative pour traiter la dimension d’anticipation de l’écoanxiété et faire de la prévention. 

Il va falloir prendre la mesure d’une action concertée entre les nations

Vous vous ancrez dans la lignée des travaux sur la collapsologie, qu’est-ce que ce terme recouvre ?

La collapsologie n’est pas vraiment un terme scientifique, c’est plutôt un champ de connaissances transverse parmi les différents champs de connaissance scientifique. Pablo Servigne dit très justement que les sciences fonctionnent en silo de connaissances, pourtant la notion d’effondrement apparaît dans toutes les sciences. Elle est parfois nommée autrement, comme « épuisement des ressources », mais ces termes renvoient bien à cette notion transverse d’effondrement.

En revanche, tous les tenants de la collapsologie ne s’accordent pas sur la manière dont cet effondrement va arriver. Pour certains ce sera le grand soir de l’effondrement, alors que d’autres considèrent que plusieurs types d’effondrements sont en cours et vont, à force, faire système, et entraîner un effondrement global.

Par exemple, l’atteinte en 2025 de la limite planétaire de l’acidification des océans est inquiétante, car, lors de la 3e extinction massive, c’est à cause de cette acidification que plus de 90 % des espèces, terrestres comme marines, ont disparues. Nous n’en sommes qu’au début, mais il va falloir prendre la mesure d’une action concertée entre les nations pour limiter cette acidification et éviter les pires catastrophes, comme on a su le faire pour le trou de l’ozone.

 

On considère les canicules comme de plus en plus normales

Les époques précédentes ont aussi été le théâtre de transformations majeures et parfois de catastrophes, pourquoi le terme d’écoanxiété se développe particulièrement aujourd’hui ?

Pendant la Première Guerre mondiale, on s’est rendu compte qu’on pouvait tuer en masse, qu’on pouvait détruire les paysages en les abreuvant d’obus. En remontant encore plus loin, on pourrait remonter à la période qui correspond au déluge dans la Bible, pendant laquelle il y a réellement eu de grandes inondations. Il y a des mémoires qui ont été mythifiées dans des récits par la culture orale et qui laissent la trace de grandes catastrophes dans la mémoire des cultures, mais depuis l’industrialisation, l’humain a acquis un pouvoir incroyable sur les forces de la nature.

Aujourd’hui, la grande majorité des citoyens et du personnel politique sont déconnectés de la réalité de la Terre, alors qu’au début du XXe siècle, la majorité des habitants étaient paysans, ils étaient encore conscients des cycles de la nature. Cette déconnexion de la nature nous oblige à réajuster nos référentiels à ce que nous connaissons. L’exemple de la chaleur est assez parlant : les personnes nées au début du XXe siècle ont connu des hivers à -25 degrés dans certaines régions, comme dans les Vosges.

Aujourd’hui, plus personne ne connaît ça. La mémoire de ces phénomènes se perd et les référentiels sont modifiés à la hausse, ce qui fait que l’on considère les canicules comme de plus en plus normales. Or, à partir de certains niveaux de réchauffement, certains végétaux ne peuvent plus pousser. Comment allons-nous faire pour nous nourrir si nous n’anticipons pas ce réchauffement en plantant des légumes capables de supporter les canicules ?

Certaines grandes crises ont laissé une mémoire, mais nos sociétés ont toujours réussi à se relever. Ce qui est nouveau aujourd’hui avec l’écoanxiété c’est que l’on pressent que nos conditions d’existence sont réellement menacées, que le progrès n’est pas infini, qu’il est même parfois contre-productif. La plus grande fable qu’on nous raconte est celle de la croissance infinie dans un monde aux ressources finies. On ne pourra pas indéfiniment s’abreuver de pétrole ou de gaz. Quand il n’y en aura plus à un coût d’exploitation acceptable, il vaudra mieux que nous ayons trouvé une énergie de substitution, sinon nous ne pourrons plus nous déplacer avec nos véhicules thermiques pour aller travailler, faire nos courses ou emmener nos enfants à l’école.

il faut passer d’une peur qui immobilise à une peur qui nous mobilise

Face à cet effondrement qui arrive et à l’ampleur de la menace, comment se fait-il que peu de personnes soient écolucides ou écoanxieuses ?

Un problème majeur de nos sociétés est l’absence de métanoïa collective, véritable prise de conscience des enjeux environnementaux, à cause des nombreux biais cognitifs qui nous empêchent de changer notre regard. La métanoïa consiste en une prise de conscience qui fait comprendre l’urgente nécessité de changer ses comportements et le système. Aujourd’hui, peu de personnes, même parmi les personnes qui connaissent la réalité climatique, font cette métanoïa.

La psychologie sociale nous apprend que nous sommes régis par des systèmes d’idéaux et par l’envie d’agir pour ces idéaux. Ces idéaux sont une manière de voir le monde, des impératifs catégoriques pour lesquels on est prêt à se battre et à mourir. Ils varient d’une société à l’autre : le servage qui était normal dans une royauté devient impossible dans une démocratie, par exemple. De nos jours, c’est le capitalisme et le consumérisme qui dominent, et non pas l’écologie. Les grandes structures mentales changent, mais ce changement prend du temps. Or, le dérèglement climatique va beaucoup plus vite que ces changements idéologiques, ces changements de normes sociales qui conditionnent nos façons de penser et d’agir.

À ces phénomènes idéologiques s’ajoutent des biais cognitifs. L’humain est conçu pour faire face à ce qui le menace directement, grâce à la mécanique du stress. Dès qu’il y a un danger, elle va activer toujours les mêmes stratégies d’adaptation flight, fight, freeze. Quand quelqu’un est confronté à un danger qui le menace, soit il voudra l’éviter, soit l’affronter, soit faire comme s’il n’existait pas.

Actuellement, avec le contexte de backlash écologique, cette mécanique du stress agit de façon contre-productive. Parce que la majorité des gens voit l’écologie comme un danger dont il faudrait se méfier, en incitant à changer les modes de vie consumériste excessifs, elle semble menacer le confort des citoyens. La première stratégie d’adaptation, flight, désigne la fuite, qui va se traduire par le déni ou la minimisation de la crise environnementale. Le deuxième, fight, va se traduire plutôt par le dénigrement de la situation et la critique des écologistes, alors que la troisième, freeze, consiste plutôt à ignorer le problème.

Les gens n’aiment pas avoir peur ou qu’on leur fasse peur, comme actuellement avec la crise environnementale. Pourtant, la peur est nécessaire, elle est une alliée, elle nous indique qu’il y a un danger. Idéalement, il faut passer d’une peur qui immobilise à une peur qui nous mobilise, donc il faut valoriser la peur.

Un autre biais cognitif consiste à taper sur le messager quand on ne supporte pas le message. La majorité passive va dire aux écoanxieux « Ah, mais vous exagérez, on a encore le temps ». Il y a des mécanismes qui nous poussent individuellement à toujours trouver une bonne raison de ne rien faire, alors qu’on sait collectivement qu’il faut agir. Sans une norme ou une réglementation, les gens n’agissent pas spontanément en faveur de l’environnement. Ils ont toujours une bonne raison ou d’autres priorités qui les poussent à remettre à demain les efforts écologiques.

 

La métanoïa désigne un état d’esprit au-delà du précédent

Qu’est-ce qui fait que, chez les écoanxieux, cette métanoïa, cette prise de conscience, se réalise ?

Prenons l’exemple de la cigarette : vous avez 25 ans, vous fumez et, tout d’un coup, vous apprenez que votre cousin, qui a le même âge que vous et qui fume comme vous, va mourir dans trois mois d’un cancer. Tout d’un coup vous réalisez le danger. Cela peut prendre quelques mois, vous irez voir votre cousin, vous vous rendrez compte de son état, et vous vous direz que vous n’avez pas envie de vivre ça.

C’est ça la métanoïa. Le phénomène est similaire avec les écoanxieux. Ils se rendent compte que, si l’on continue avec les excès du consumérisme, on va moins bien respirer, boire ou manger. Et qu’on risque de menacer la pérennité de l’humanité, comme l’indiquent les scientifiques. Le problème est qu’aujourd’hui, on ne sait pas comment provoquer cette métanoïa.

L’étymologie grecque de ce mot est intéressante : noïa c’est « l’esprit », meta c’est « au-delà », donc la métanoïa désigne un état d’esprit au-delà du précédent. C’est une prise de conscience qui nous fait réaliser que l’histoire que l’on se racontait ne tient pas la route, que ce mythe de la croissance infinie dans un monde fini ne peut plus fonctionner. Les écoanxieux deviennent tout à coup clairvoyants et ne comprennent pas que les autres n’aient pas cette prise de conscience. 

Un phénomène terrible est que les écoanxieux sont du côté de la science, mais ils ont l’impression d’être du mauvais côté de la société, puisque cette dernière leur dit qu’ils sont fous de ne pas profiter du système consumériste. Les écoanxieux sont clairvoyants, puisqu’ils voient avec clarté le réel avec les bonnes lunettes et l’impact néfastes des excès du consumérisme sur l’environnement, la pérennité du vivant et donc de l’humanité.

Il faut donner la parole aux écoanxieux, car ils peuvent mettre en œuvre la transition

La tâche à venir peut paraître immense. Comment faire pour sortir de l’écoanxiété et se mettre en action ?

Dans l’écoanxiété, on retrouve une anxiété de ne pas en faire assez pour l’environnement, un sentiment d’impuissance, de manque de ressources pour faire face. L’écoanxiété va alors activer la mécanique du stress, qui nous permet d’avoir naturellement en nous l’instinct de conservation, même si nous ne sommes plus aujourd’hui attaqués par des fauves.

Face aux problèmes environnementaux, comme la fonte de la banquise ou l’extinction massive des insectes, une personne écoanxieuse peut se sentir concernée, mais ne pas avoir les ressources pour faire face. C’est une situation nouvelle pour l’humanité de ne pas avoir les ressources pour faire face à des stresseurs inédits, comme la fonte de la banquise. 

Dans ce contexte, penser pouvoir agir seul va mener à l’épuisement. Il faut donc que trois éléments soient alignés : l’individuel, le collectif et l’institutionnel. Le trou de la couche d’ozone est le meilleur exemple d’une belle réussite institutionnelle : c’est parce que l’ensemble des pays ont décidé d’éradiquer les CFC qu’il sera résorbé en 2080, en un siècle à peine. On est capable de faire des choses à l’échelle planétaire, et, en ce sens, les écoanxieux sont des lanceurs d’alertes qui sont malheureusement trop peu écoutés à cause des biais cognitifs et du déni.

Les écoanxieux peuvent devenir des écotémoins

Comment alors accompagner les écoanxieux ? Quelle est leur place dans l’action collective ?

Il y a deux stratégies complémentaires et successives pour réguler le mal-être : d’abord la régulation émotionnelle, ensuite la régulation par l’action. Dans mon accompagnement en tant que psychologue, après avoir diminué leur surcharge émotionnelle, j’essaie de faire réfléchir les écoanxieux sur un écoprojet, c’est-à-dire un projet qui leur ressemble et pour lequel ils ont les ressources. L’objectif est d’en trouver un dans lequel ils vont trouver du sens, pour lequel ils peuvent mobiliser leurs compétences, et qui va entraîner des émotions positives.

J’aime beaucoup, par exemple l’histoire de Felix Finkbeiner, documentée par Cyril Dion dans un de ses documentaires. Felix est un jeune allemand qui, à l’âge de 9 ans, voit la déforestation de la forêt amazonienne et vit une métanoïa sur ce sujet : si on ne fait pas attention, ce poumon de la planète risque de se réduire comme une peau de chagrin et de diminuer sa capacité à absorber le CO2 dans l’atmosphère. Il a alors un projet : planter un million d'arbres dans chaque pays du monde.

À l’époque et, vu son âge, personne n’y croit, sauf son maître d’école qui lui propose de planter avec lui le premier arbre. Il l’aide à planter cet arbre dans la cour de l’école avec ses camarades, ce qui permet à Felix de se rendre compte que son projet, bien que très ambitieux pour lui seul, est réalisable avec un collectif. Il a reproduit ensuite ce modèle dans son ONG qu’il fonde vers l’âge de 13 ans, qui lui permet d’avoir les moyens de réaliser son projet en collectant des subventions. Il a compris qu’il fallait aligner son projet individuel avec un collectif et avec une institution qui pourrait financer son projet. Au bout de 15 ans, il a planté 14 milliards d’arbres.

Les écoanxieux peuvent devenir des écotémoins. L’idée est de partir de ce qu’ils sont capables de faire pour l’environnement. Il faut faire l’inventaire de ce qu’ils ont déjà réalisé dans leurs gestes du quotidien et à partir de là, on peut les aider à construire leurs écoprojets, à partir de leurs compétences et de leurs appétences.

 

L’espérance est beaucoup plus impliquante que l’espoir

N’y a-t-il pas un risque d’épuisement, même au sein d’un collectif ?

Bien sûr. C’est à double tranchant, comme pour le militantisme. Le risque est de développer un burn out militant, en s’engageant dans une association ou une ONG en espérant changer le monde à court terme. J’ai connu beaucoup de patients écoanxieux qui s’engagent par exemple chez Extinction Rébellion et qui se rendent compte que ce n’est pas fait pour eux, qu’ils n’ont pas les ressources pour faire face aux coups de matraque, aux gaz lacrymos. L’engagement militant, sans être prêt à cette expérience, sans avoir la ressource pour y faire face, ainsi que l’image romantisée de l’engagement, créent un double effet négatif : « J’ai essayé d’agir, je n’ai pas réussi et j’ai basculé dans la dépression ».

Il faut montrer des exemples qui marchent, qui montrent que la tache d’huile est en train de prendre. J’aime beaucoup l’image du banc de poissons d’Olivier Hamant, qui dit que le changement ne vient pas du centre, mais des poissons à la périphérie, qui font bouger tout le banc de poissons. À l’approche d’un prédateur, ce sont d’abord les poissons à la périphérie qui bougent, et ils bougent très vite, alors que ceux du centre bougent plus tard et bien plus lentement. Les écoanxieux sont en quelque sorte ces poissons à la périphérie.

Les écoanxieux ont une soif d’action, mais d’une action efficace, pour se sentir ré-empouvoiré, pour pouvoir retrouver une action qui leur redonne des raisons d’espérer. Il ne faut pas confondre espoir et espérance. L’espoir vient de l’extérieur de soi, on attend passivement que les choses concernant le dérèglement climatique changent d’elles-mêmes ; c’est souvent décevant.

Dans l’espérance, le changement vient activement de l’intérieur de soi. L’espérance est beaucoup plus impliquante que l’espoir : si j’attends un changement extérieur à moi-même, je n’avance pas. Pour changer les choses, il faut donc d’abord que j’envisage de changer mes modes de fonctionnement personnels, en intégrant le dérèglement climatique comme une donnée du problème. Pour changer mon fonctionnement personnel, il faut que j’agisse directement.

Dire que les conditions de vie sont vraiment menacées, ce n’est pas une question d’idéologie

Quel est le rôle des pouvoirs publics dans la prise en compte de l’écoanxiété, notamment en termes de santé publique ?

En matière de santé publique, les lignes bougent encore très peu. Mes collègues psys ne sont pas formés sur l’effondrement et l’écoanxiété. Il y a un déficit d’information avec une méconnaissance des problèmes environnementaux, et un déni. Il y a une brèche dans la formation des praticiens, dont les pouvoirs publics devraient se saisir, notamment au niveau local. Les praticiens sont un relais très important à former. Si on pouvait faire de la prévention au niveau de la première ligne des praticiens en santé, on éviterait que ce sujet de l’écoanxiété évolue vers un problème de santé publique. 

Sur le sujet environnemental, l’action politique ne doit pas être menée par des considérations idéologiques, mais par des faits scientifiques. Dire que les conditions de vie sont vraiment menacées, ce n’est pas une question d’idéologie, toutes les prédictions scientifiques le disent et se réalisent progressivement. L’action publique doit être inspirée par ces recherches scientifiques et non par l’idéologie politique pour pouvoir répondre à l’enjeu.

 

Éco-anxiété en France, État des lieux, seuils de préoccupation clinique, variables déterminantes - ADEME (2025)