Le problème, c’est que tu ne peux pas être spécialiste de tout. Aujourd’hui, avec une presse qui n’a jamais été autant en crise, pour faire du terrain, il faut avoir la chance d’être dans une rédaction très installée. Mais ça ne représente que 1 %, le reste est composé de journalistes indépendants qui se spécialisent dans des domaines d’expertise, malgré une grande précarité.
Auparavant, les rédactions investissaient pour les faire émerger, mais c’est de moins en moins le cas. Il y a une pléthore de publications fragiles, parce que les gens sont moins enclins à payer pour l’actualité. Des médias de niche peuvent marcher, mais, en matière de presse généraliste, notamment sur Internet, aucun modèle économique viable ne semble vraiment s’imposer.
On a l’exception du Canard enchaîné, qui s’est constitué un trésor de guerre au long de son histoire, mais pour ou Slate c’est plus compliqué. Par exemple, la presse écologique, avec Reporterre, Vert, ou Basta embauche rarement en CDI, les salaires restent relativement bas, et ils font appel à des pigistes. Même de grandes maisons comme L’Humanité sont en difficulté chronique, Libération a pu l’être aussi. Sont-ils sortis de l’ornière ? À voir.
Pour se spécialiser sur un thème et offrir une expertise, de plus en plus de journalistes indépendants se regroupent en collectif et partagent les coûts, comme une petite rédaction autonome. Chaque journaliste travaille pour être identifié dans un registre clair, en développant une spécialité, mais aussi une singularité, à travers une forme de personal branding, qui repose pour beaucoup sur le fait de devenir une sorte de média en tant que tel, via ses réseaux sociaux notamment. On est dans des logiques de marché : à chacun de faire sa place. Un jeune journaliste aujourd’hui doit se poser d’abord individuellement la question de son modèle économique. D’un côté, il assurera quelques piges à droite ou à gauche pour tel titre avec lequel il entretient une certaine proximité, de l’autre, il animera des ateliers d’éducation aux médias auprès de jeunes publics, etc.
Face aux affres d’un monde de plus en plus complexe, comment peut-on sécuriser ces trajectoires et bénéficier d’une continuité d’expertise sur des sujets précis ? Par exemple, suivre la vie extrêmement tortueuse du Parlement européen exige d’avoir le temps et la possibilité de travailler sur le long terme et, pour cela, il est impératif d’être bien entouré, au sein d’une rédaction solide.
Après 15 ans à traiter des questions européennes, j’ai arrêté cette année, parce que je ne pouvais pas être partout à la fois, mais j’étais pourtant arrivée à un niveau d’expertise qui me donnait une plus-value certaine quand j’étais en plateau. Lorsque j’entends certains confrères sur ces sujets, je constate malheureusement que l’on peut assez tranquillement faire passer des vessies pour des lanternes, et ça, c’est un problème.
Idem pour les questions de migrations et de défense. Je pense notamment à ce que fait Ariane Lavrilleux, avec le média et collectif Disclose, qui travaille sur des enquêtes au long cours, notamment sur les questions d’armement, ou ce que peut faire Socialter, même si ce sont en grande partie des pigistes.
Pour beaucoup de journalistes, s’engager sur ce type de questions représente un choix presque militant, avec un prix élevé à payer : du découragement, de l’isolement, des formes de précarité. On a 14 écoles reconnues par la profession, et d’autres qui ne le sont pas, mais toutes continuent de former des jeunes qui aspirent à cette carrière. Cela m’interroge, parce qu’au terme de ces parcours, le marché de l’emploi ne me semble pas capable de tout absorber.