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Nora Hamadi, de France Inter : « Médiatiquement, les quartiers populaires ont toujours été mal traités, à l’instar d’une grande partie de la population française »

Interview de Nora Hamadi

Journaliste France Inter

Être journaliste en 2026 revient à se confronter chaque jour à des mutations sidérantes de son métier, tant au niveau des conditions de plus en plus précaires de son exercice que d’un contexte informationnel bouleversé par les réseaux sociaux, la « post-vérité » et désormais l’IA.

Entre sources à vérifier, algorithmes à déjouer et logiques concurrentielles à intégrer, comment garantir la qualité du traitement médiatique des faits, et rien que des faits ?

Face à la désinformation, quels outils pour éduquer, sensibiliser et armer les citoyennes et les citoyens de tous âges, de tous milieux ?

Enfin, comment briser les stéréotypes qui enferment les populations marginalisées dans des récits réducteurs, et tisser de nouveaux liens entre l’actualité et celles et ceux qui la vivent ?

Après être notamment passée par I-Télé, Public Sénat, Arte ou encore France Culture, Nora Hamadi est aux commandes de l’emblématique revue de presse de la matinale de France Inter depuis septembre 2025.

Dans cet entretien, l’autrice de La Maison des rêves, ouvrage partant de son parcours familial pour raconter les banlieues françaises, s’appuie sur son expérience afin de décrypter pour nous les coulisses d’un métier indispensable, mais de plus en plus menacé.

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Date : 12/11/2025

Fait plutôt rare, vous n’êtes pas issue d’une école de journalisme. Comment avez-vous alors rejoint cette profession ? Qu’est-ce qui vous en a donné envie, après vous être d’abord formée à l’université, aux sciences humaines et en particulier à la sociologie politique ?

À vrai dire, je n’avais pas prévu de m’orienter vers ce métier. Pendant mes études, j’ai d’abord fait des remplacements comme assistante de rédaction, et c’est là que des journalistes m’ont dit que, selon eux, j’avais une façon intéressante d’appréhender l’actualité.

Je ne m’étais jamais posé la question, je visais plus une carrière dans la recherche ou l’enseignement. À force de les entendre, je me suis dit : « Pourquoi pas ? ». Et donc, après énormément de stages, je suis devenue, un peu par accident, journaliste.

Dans ce métier, la question du vocabulaire est centrale : il faut être tout sauf jargonnant

Avez-vous l’impression que ce parcours un peu atypique a été un facteur de singularité qui a joué en votre faveur, ou cela a-t-il constitué une série de codes à intégrer in situ, pour finalement parvenir à trouver sa place ?

Au départ, ça a clairement été un frein, mais au fil du temps, pour l’essentiel, ce fut de mieux en mieux perçu, même si on pouvait parfois me renvoyer une image un peu trop « intello ». Les premières années, j’ai souvent été une empêcheuse de tourner en rond, mais au fond, tout dépend d’où l’on évolue. Si j’ai pu avoir du mal à mobiliser certaines compétences ou connaissances quand j’étais en chaîne d’info, à I-Télé, lorsque j’ai travaillé pour Public Sénat, Arte et France Culture, elles sont évidemment devenues des atouts. D’ailleurs, même sans avoir fait de thèse, le fait d’avoir enseigné la sociologie en école de formation pour travailleurs sociaux pendant quatre ans a fait que la question de l’école de journalisme se posait un petit peu moins.

Dans ce métier, plus que la formation initiale, la question du vocabulaire est centrale : il faut être tout sauf jargonnant. Quand je suis éditorialiste sur BFM et que les formats conduisent à être, non pas sur une recherche de punchlines, mais sur des formats particulièrement courts, il faut rendre les notions et sa vision d’un fait d’actualité, quel qu’il soit, hyper accessibles si l’on veut convoquer des sciences humaines et sociales. À cet égard, c’est plus ma fibre pédagogique, et le fait d’avoir animé des ateliers avec des publics éloignés de ces questions, qui m’ont été le plus utiles.

De plus en plus de journalistes indépendants se regroupent en collectif et partagent les coûts

Y a-t-il dans les rédactions une volonté d’avoir une forme de diversité dans les parcours des journalistes ? De cultiver de nouvelles approches pour aborder un monde de plus en plus complexe, avec peut-être une stratégie de retour sur le terrain, après des années de réduction des moyens ?

Le problème, c’est que tu ne peux pas être spécialiste de tout. Aujourd’hui, avec une presse qui n’a jamais été autant en crise, pour faire du terrain, il faut avoir la chance d’être dans une rédaction très installée. Mais ça ne représente que 1 %, le reste est composé de journalistes indépendants qui se spécialisent dans des domaines d’expertise, malgré une grande précarité.

Auparavant, les rédactions investissaient pour les faire émerger, mais c’est de moins en moins le cas. Il y a une pléthore de publications fragiles, parce que les gens sont moins enclins à payer pour l’actualité. Des médias de niche peuvent marcher, mais, en matière de presse généraliste, notamment sur Internet, aucun modèle économique viable ne semble vraiment s’imposer.

On a l’exception du Canard enchaîné, qui s’est constitué un trésor de guerre au long de son histoire, mais pour ou Slate c’est plus compliqué. Par exemple, la presse écologique, avec Reporterre, Vert, ou Basta embauche rarement en CDI, les salaires restent relativement bas, et ils font appel à des pigistes. Même de grandes maisons comme L’Humanité sont en difficulté chronique, Libération a pu l’être aussi. Sont-ils sortis de l’ornière ? À voir.

Pour se spécialiser sur un thème et offrir une expertise, de plus en plus de journalistes indépendants se regroupent en collectif et partagent les coûts, comme une petite rédaction autonome. Chaque journaliste travaille pour être identifié dans un registre clair, en développant une spécialité, mais aussi une singularité, à travers une forme de personal branding, qui repose pour beaucoup sur le fait de devenir une sorte de média en tant que tel, via ses réseaux sociaux notamment. On est dans des logiques de marché : à chacun de faire sa place. Un jeune journaliste aujourd’hui doit se poser d’abord individuellement la question de son modèle économique. D’un côté, il assurera quelques piges à droite ou à gauche pour tel titre avec lequel il entretient une certaine proximité, de l’autre, il animera des ateliers d’éducation aux médias auprès de jeunes publics, etc.

Face aux affres d’un monde de plus en plus complexe, comment peut-on sécuriser ces trajectoires et bénéficier d’une continuité d’expertise sur des sujets précis ? Par exemple, suivre la vie extrêmement tortueuse du Parlement européen exige d’avoir le temps et la possibilité de travailler sur le long terme et, pour cela, il est impératif d’être bien entouré, au sein d’une rédaction solide.

Après 15 ans à traiter des questions européennes, j’ai arrêté cette année, parce que je ne pouvais pas être partout à la fois, mais j’étais pourtant arrivée à un niveau d’expertise qui me donnait une plus-value certaine quand j’étais en plateau. Lorsque j’entends certains confrères sur ces sujets, je constate malheureusement que l’on peut assez tranquillement faire passer des vessies pour des lanternes, et ça, c’est un problème.

Idem pour les questions de migrations et de défense. Je pense notamment à ce que fait Ariane Lavrilleux, avec le média et collectif Disclose, qui travaille sur des enquêtes au long cours, notamment sur les questions d’armement, ou ce que peut faire Socialter, même si ce sont en grande partie des pigistes.

Pour beaucoup de journalistes, s’engager sur ce type de questions représente un choix presque militant, avec un prix élevé à payer : du découragement, de l’isolement, des formes de précarité. On a 14 écoles reconnues par la profession, et d’autres qui ne le sont pas, mais toutes continuent de former des jeunes qui aspirent à cette carrière. Cela m’interroge, parce qu’au terme de ces parcours, le marché de l’emploi ne me semble pas capable de tout absorber.

 

Les faits sont là et je m’attache à ce que cela ne soit pas possible de les tordre

À défaut de réussir à définir ce qu’est l’information en 2026, entre tous ces savoir-faire et ces contextes très particuliers, qu’est-ce qu’être journaliste aujourd’hui, selon vous ?

Être journaliste, c’est avant tout cultiver un certain rapport aux faits. Je ne suis pas là pour commenter, je me dois d’avoir un rapport aux faits que l’on ne peut pas remettre en cause. C’est bien ça, l’enjeu aujourd’hui : qu’on le veuille ou non, les faits sont là et je m’attache à ce que cela ne soit pas possible de les tordre. C’est de cette intégrité dont on a le plus besoin. Entre Trump et Bolsonaro, et d’autres affaires en France, on voit bien cette tentation populiste de laisser penser que tout n’est qu’une question de récit. Et bien non, il y a des faits, et je pense qu’il faut s’arc-bouter là-dessus.

Dans mon livre, c’était aussi ce que j’essayais de faire : « On va revenir aux faits et je vais vous raconter une histoire d’espace abandonné, auquel on a retiré le peu qu’il avait ». Certes, je donne une parole sensible, mais il y a aussi factuellement des points que l’on ne peut pas réfuter.

Dans cette industrie, j’ai l’impression que le temps n’existe plus

Nous sommes arrivés dans une zone de confusion entre celui qui délivre l’information et celui qui façonne l’opinion, avec notamment le poids des éditorialistes — pourtant perçus comme légitimes parce que journalistes. Comment situer la fonction de chacun ?

Quand j’anime des ateliers d’éducation aux médias, les gens ont du mal à distinguer un journaliste d’un éditorialiste ou d’un commentateur. Comprendre la grammaire des plateaux télé n’est pas évident. Dans cette économie de l’attention que l’on nous propose, on doit rappeler la répartition des rôles entre ceux qui travaillent sur les faits et ceux qui donnent une grille de lecture : les éditorialistes, les commentateurs purs, qui n’ont rien à voir avec ce métier, comme les avocats, les sondeurs, les communicants.

L’idée de cette économie est de nous rendre, en tant que public, le plus possible captifs de plateformes, chaînes de télé ou réseaux sociaux, et ce qui fonctionne dans ces logiques techniques, c’est le clash, la radicalité, la polarisation. Je n’ai pas de solution toute faite pour lutter contre ce mécanisme, mais au bout d’un certain temps, on peut s’attendre à une sorte de fatigue informationnelle, une lassitude à l’égard de ce système. Il y a de moins en moins de gens qui s’informent via la télévision ou la radio. Lors de mes interventions d’éducation aux médias, je rencontre des jeunes qui s’informent autrement. Nous, les spécialistes de l’information, garants d’une certaine fiabilité, avons-nous assez investi ces canaux alternatifs ? Je ne crois pas.

Pourtant, je constate une vraie demande, notamment des adolescents ou de jeunes adultes, pour trouver des cadres d’intermédiation permettant de comprendre un monde qui n’a jamais été aussi complexe, et dans lequel les leviers de manipulation sont désormais légion. Le problème, c’est qu’au niveau de ces codes, de ces enjeux, le fact-checking ne suffit plus. Comment s’armer alors, et trouver des ressources adaptées ? Et est-on capable de répondre à ces attentes ? Tout va tellement vite que, même nous, professionnels, pouvons être dépassés, faute de temps. Dans cette industrie, j’ai l’impression que le temps n’existe plus.

On a le devoir de refléter une France plurielle, singulière, nuancée

Dans l’écosystème informationnel français actuel, quel rôle joue selon vous la fameuse « revue de presse d’Inter », que vous présentez depuis septembre ? Une journaliste qui partage son regard sur le travail de ses collègues, est-ce pour les auditeurs une sorte de prescripteur, ou au contraire un exemple de distance critique par rapport à l’information ? Et en même temps, cela peut constituer, j’imagine, une forme de reconnaissance pour vos confrères et consœurs.

C’est clair que c’est un espace de légitimation et de validation. Je suis régulièrement sollicitée par des journalistes qui m’envoient leurs articles : « Si vous ne l’avez pas vu passer, voilà. ». Il y a quelque chose de l’exercice de style, et parfois, je me demande si ça ne paraît pas un peu suranné, mais finalement non. Cette revue de presse jouit encore d’une surface, quelque chose de statutaire qui est assez intéressant, et que je n’avais pas anticipé.

Quand de petits médias sont cités, lorsque je cite le nom de journalistes de la presse quotidienne régionale à l’antenne de France Inter à 8 heures 47, il se passe quelque chose. Je ne m’attendais pas à recevoir des mails de remerciements de la part de directeurs de publication, ou même de gens qui me félicitent parce qu’ils entendent des choses dont ils n’avaient jusque-là que peu ou pas entendu parler.

Après, qui suis-je pour valider des pratiques journalistiques ? J’ai ma pratique, qui est ce qu’elle est, mais qui, je pense, a été validée par les retours positifs sur les émissions que j’ai présentées, par exemple sur France Culture ou Arte. Les chaînes, quelles qu’elles soient, font des études qualitatives, et, globalement, mon travail est apprécié. Les principes que je porte selon lesquels « Il faut sortir de nos milieux autorisés, aller au-delà du périphérique, des espaces de pouvoir qui ont droit à la parole et qui la monopolisent pour parler surtout d’eux-mêmes ; il faut parler des invisibles, des gens mal traités médiatiquement », ça percole. Depuis les Gilets jaunes surtout.

Parfois, on me renvoie une image de journaliste engagée, militante. Selon moi, cela ne veut rien dire. Ça n’a rien de militant d’affirmer que tout le monde a le droit d’être bien représenté, et qu’il est quand même problématique d’avoir une surreprésentation des CSP+, blancs, urbains, dans les médias français.

Je porte une certaine attention à la presse quotidienne régionale, aux « territoires », comme on dit. Ça souligne quelque chose de la nécessité de mettre en œuvre un nuancier, et de parler d’environnements peut-être invisibilisés. C’est une forme, à mon sens, de rééquilibrage. C’est peut-être aussi une vision du monde qui, on l’estime dans cette matinale, mérite d’être un peu plus entendue et valorisée.

C’est une question démocratique. On a le devoir de refléter une France plurielle, singulière, nuancée, et qui donne à entendre une partition moins uniforme que celle que l’on nous fournit aujourd’hui. Et quand on me contacte pour me dire : « Ce serait bien que l’on fasse un test avec toi sur la revue de presse », on vient me chercher pour ça.

On s’appuyait sur une rédaction bénévole, avec beaucoup de jeunes issus de quartiers populaires

Le passage par les sciences humaines aide peut-être à voir dans la dimension anecdotique d’un événement quelque chose relevant d’un phénomène bien plus grand ?

Oui, l’expérience de l’anthropologie, des sciences sociales et politiques aide, à un moment, à capter l’universel dans du singulier. J’ai des confrères qui le font très bien. Sont-ils formés aux sciences humaines et sociales ? Je ne sais pas, mais il y a toujours des histoires singulières qui tutoient l’universel, qui racontent l’époque.

J’ai pu avoir des confrères et consœurs plutôt scientifiques, mais qui ont cette même inclination. C’est moins une question de sciences humaines ou de postures journalistiques que de rapport au monde. Il y a des journalistes qui sont dans une empathie totale, avec une forme de rapport à l’humain central dans leur démarche professionnelle. Et puis il y a des gens qui, par exemple, travaillent dans la sphère des idées ou les thématiques « macro » et pour qui « l’humain incarné » est moins un sujet.

Vous évoquiez tout à l’heure les ateliers d’éducation aux médias que vous animez régulièrement. Justement, vous avez aussi associé à la fabrique de l’information des personnes éloignées de votre savoir-faire, notamment avec Fumigène. Pouvez-vous nous présenter cette expérience ?

Au départ, c’est mon ami Raphäl Yem qui lance Fumigène en 2001, à Hérouville-Saint-Clair, dans la banlieue de Caen, dans une maison de quartier. C’est un fanzine, plutôt hip-hop à la base, qui existe pendant plus d’une dizaine d’années, disponible sur abonnement notamment. Ensuite, la publication est suspendue, parce que chacun vaque à ses occupations, mais dès 2013, avec les attentats, on se dit qu’il serait quand même important de relancer un espace où les banlieusards parlent d’eux par eux-mêmes.

On en discute, et après les attentats de 2015, on tire la conclusion que, cette fois, il y a une urgence folle. On y va. Six mois plus tard, en juillet, le premier numéro du nouveau Fumigène magazine sur l’actualité vue des quartiers, vue par les banlieusards, par les marges, depuis les périphéries, voit le jour.

Nous avons tenu jusqu’en 2018-2019 en menant beaucoup d’ateliers. Nous étions hyper sollicités pour des opérations de décryptage des médias, on réalisait des magazines spéciaux. En version papier, nous avons tenu trois ans, entre 2015 et 2018, jusqu’à ce que j’arrive à Arte.

Tous, ça nous prenait un temps démentiel de sortir un trimestriel papier sans moyens. On s’appuyait sur une rédaction bénévole, avec beaucoup de jeunes issus de quartiers populaires et qui avaient des envies, des velléités d’écrire, mais qui nécessitaient un accompagnement énorme. C’était une expérience folle, j’en ai perdu mes nuits de sommeil…

C’était une espèce de joyeux bordel de gens mus par la force d’une aventure collective

Les jeunes qui participaient étaient-ils dans une démarche d’aller vers le journalisme, ou avaient-ils surtout l’envie à l’instant T de s’exprimer et de décrire leur vision du monde ?

Les deux cohabitaient. Certains sont devenus journalistes. Je pense à Jalal Kahlioui, maintenant rédacteur en chef de Booska-P, à Alexandre-Reza Kokabi, rédacteur en chef à Reporterre. Ils prenaient déjà cette voie, ils avaient fait des études de journalisme et ça a été un espace où on ne leur a pas demandé : « Qui es-tu ? Quelle légitimité as-tu à écrire ? », mais juste : « Tu veux écrire ? « Vas-y, viens, on y va ».

Ils ont eu accès à des artistes, à des reportages qui auraient été beaucoup plus difficiles dans des médias classiques. On leur a fait confiance tout de suite, on les a accompagnés. D’autres étaient plutôt dans une logique de : « Je veux m’exprimer, j’aime les livres et donc je suis prêt à faire des interviews d’auteurs ou des recensions ».

Il y a eu de tout, c’était une espèce de joyeux bordel de gens mus par la force d’une aventure collective, se disant qu’il y avait une nécessité que nous parlions de nous, pour nous approprier cette parole qui, sinon, nous est confisquée de manière quasi systématique.

Le rôle de l’éducation aux médias est central, et dans cette perspective, il n’y a pas mieux que l’éducation populaire, une éducation par le faire

Quel était le modèle économique ?

Dès le début, on s’est financé en multipliant des ateliers d’éducation aux médias. On se rémunérait sur les ateliers, ce qui permettait de faire vivre le magazine, dont l’équipe était bénévole. C’est pour cela que ça n’a pas tenu, c’était un boulot dantesque. Animer un trimestriel, tu ne peux pas le faire à côté de ton travail, d’autant que tout le monde n’est pas au même niveau d’engagement.

L’imprimeur doit être payé, la direction artistique, le montage des pages, la secrétaire de rédaction doivent l’être aussi. C’était compliqué. Nous avons bénéficié d’une petite enveloppe grâce à un fonds d’aide aux médias de proximité pendant deux ou trois ans. Là aussi, ça a été la bagarre ! On était considérés comme tout sauf un média de proximité, puisque nous n’étions pas ancrés dans un territoire spécifique.

Il a fallu convaincre et c’était fatigant. Même par ce fonds de médias de proximité, on recevait 8 000 euros par an, c’est-à-dire rien. Il y a quand même, d’un point de vue institutionnel, un vrai sujet sur comment on fait exister ce que j’appelle finalement des civics medias, le terme utilisé aux États-Unis.

Dans ce type de médias de proximité, le journaliste n’est pas celui qui est à Paris, c’est aussi le correspondant de presse qui animera le site sur l’actualité du quartier. Il y a un rapport démocratique puissant à partir du moment où cet environnement est appréhendé dans une forme de proximité au quotidien. C’est un rapport à la citoyenneté et à l’information trop négligé en France. Il faudrait que l’on en crée partout, pour diffuser cette parole des habitants, qui ont une expertise d’usage de leur territoire, des services publics, etc. Et tout ça, on n’en fait rien.

Le rôle de l’éducation aux médias est central, et je le vois, dans cette perspective, il n’y a pas mieux que l’éducation populaire, une éducation par le faire. Il faut mettre les gens en situation de produire, pour qu’ils comprennent comment se fabrique l’information, qu’ils comprennent les biais, les choix éditoriaux. Choisir cette phrase plutôt qu’une autre, pour quelles conséquences directes : il n’y a qu’en le pratiquant que l’on s’en rend compte.

Pour imaginer un projet de ce type, ce serait génial de s’appuyer sur un véritable projet de territoire, et que cela devienne un « commun », au même titre qu’un parc, que les berges de Seine ou les berges du Rhône si on est à Lyon, un interstice que l’on fait vivre ensemble, pour qu’il y ait quelque chose de l’ordre d’un espace, sur chaque territoire, sur chaque zone, un peu à l’image des radios libres, locales, mais qui embarquerait les collégiens, les lycéens, les habitants du quartier, les agents publics, pour que chacun s’en empare. Ce pourrait être porté par des journalistes en résidence, intégrant une forme de modèle économique que l’on cherche d’ailleurs, et qui animeraient des ateliers deux jours dans la semaine, par exemple.

 

Tout le monde a besoin d’un cadre serein où l’on peut se parler sans se juger

On décrit beaucoup les jeunes et/ou les habitants des milieux populaires comme en proie à la domination des algorithmes, touchés par le complotisme, le confusionnisme, une forme de défiance aussi par rapport à la presse. Avez-vous l’impression que ces publics sont particulièrement exposés ?

Les déterminismes sociaux ne suffisent pas à expliquer la situation. Le Covid l’a bien montré : des lettrés, Bac + 5, parfaitement insérés, sont partis en vrille contre les vaccins. Je vois des amis très cultivés qui finissent attirés par le masculinisme et le trumpisme. Dans le monde tel qu’il est, ils trouvent peut-être une forme de réassurance auprès de figures d’hommes forts… Alors oui, le niveau d’étude peut laisser supposer que, globalement, on est peut-être moins aux prises avec les logiques simplificatrices, comme le complotisme, mais dans les faits… Avec le conflit au Proche-Orient, on entend des propos totalement antisémites et ce n’est pas du tout l’apanage des classes populaires ou de gens peu éduqués.

Le problème de l’information et des biais ne concerne pas uniquement les classes populaires et les jeunes. En l’occurrence, c’est même souvent le contraire. Les jeunes, au moins, ont conscience que c’est le bazar ! Les seniors, eux, peuvent asséner des énormités sans se poser de questions, parce qu’ils sont dans cette espèce de matrice où ils pensent qu’ils savent. C’est démontré, des études révèlent que les seniors sont les plus touchés par les fausses informations.

Les ados, finalement, ont quand même plus le réflexe de se poser la question : « C’est vrai, c’est pas vrai ? ». Ils ont un regard réflexif sur ce qu’ils voient, sur ce qu’on leur donne à voir. Ce qui leur manque aujourd’hui, ce sont ces temps d’intermédiation pour analyser un monde bien plus complexe qu’auparavant.

On assiste à une rupture anthropologique, entre l’IA, tous les bots, les logiques complètement industrielles de désinformation, au service d’intérêts poussés par des puissances étrangères… On doit tirer les conclusions d’un scandale tel que Cambridge Analytica avec le Brexit, l’élection de Trump, etc. Ce n’est pas nouveau, mais là, à partir de l’IA générative, nous allons devoir résister à des folies d’échelle industrielle, et nous ne sommes pas armés, on ne sait pas encore y faire face.

Le confusionnisme, comme le greenwashing, notamment de la classe politique, sont dangereux. On mobilise des notions en faisant le contraire, on dit un mot pour un autre. Pour la plupart des gens, c’est compliqué, et il n’y a plus d’espace où tu peux créer ce lien, et « décrypter ». Avant, des débats sur l’actualité pouvaient être menés au sein de syndicats, d’associations ou de partis politiques. Aujourd’hui, les réseaux sociaux, qui sont de nouveaux espaces publics, permettent à tout le monde et à chacun de dire des contre-vérités sidérantes sans être discrédités.

Je tiens à le préciser : je ne pense pas qu’il y ait besoin d’une parole venue d’en haut décrétant ce qui est bien et ce qui est mal. L’idée, c’est simplement de dire : « Vous savez quoi ? Juste on en parle. Et on vous donne à entendre les conditions dans lesquelles cette information est produite, dans lesquelles ce fait d’actualité a eu lieu. Après, vous pouvez vous faire une opinion. » Mais tout cela n’existe plus, ou du moins, s’est largement affaibli.

Par ailleurs, en cherchant parfois à museler des paroles discordantes, les autorités ont pris le risque de se décrédibiliser. J’ai été très sollicitée après les attentats de 2015 par des professeurs d’histoire-géographie, de français ou des documentalistes. Ils me disaient que les quelques dénonciations d’élèves n’ayant pas respecté les commémorations ont engendré une rupture de confiance envers l’institution scolaire, et ils avaient besoin d’un tiers. Ce ne sont pas les seuls, d’ailleurs. Tout le monde a besoin d’un cadre serein où l’on peut se parler sans se juger de ses croyances, de sa vision du monde, et les confronter jusqu’à devenir capable de se mettre un peu à la place de l’autre.

L’IA ne sait que consolider des biais. Elle est entraînée sur un corpus accumulé depuis les débuts de l’histoire d’Internet

Concernant l’IA, dans quelle mesure part-on vers une déstructuration des canaux habituels de diffusion de l’information ?

Est-ce un outil que l’on va apprendre à mobiliser, comme on l’a fait pour plein d’autres, le web, etc. ? La vraie question, c’est la dimension de rupture avec l’IA générative, qui est susceptible de complètement remplacer les gens. Les traducteurs le voient. Aujourd’hui, dans ma revue de presse, si je mets régulièrement de la presse internationale, c’est aussi parce que l’IA me permet d’avoir des traductions rapides. Au vu de ma contrainte de temps chaque matin, je serais incapable de faire une traduction de grands papiers du New York Times si je ne pouvais pas compter sur l’IA. Il est évident que c’est un sujet.

Le problème de fond, c’est qu’en tant que « moteur de recherche », l’IA ne sait que consolider des biais. Elle est entraînée sur un corpus accumulé depuis les débuts de l’histoire d’Internet. Pardon, mais on sait que cette production invisibilise les minorités, les femmes, etc. On ne fait que consolider une logique discriminatoire et partielle. Comment ne pas nous contenter de contenir l’IA, mais réussir à sortir de ces déséquilibres qu’elle renforce ? Parce qu’au niveau de ses réponses, nous serons mécaniquement renvoyés vers des contenus consolidant les discours impérialistes, racistes, xénophobes, sexistes, etc. L’éthique ou la déontologie ne peut pas suffire.

 

Comment fait-on pour penser quelque chose de plus horizontal, plus à l’aune du nuancier qu’est le réel de ce que sont les gens ? On n’a pas réglé cette question-là

Dans votre livre La Maison des rêves, vous revenez sur votre histoire familiale, sur votre enfance à Longjumeau et sur la place particulière qu’y a occupé une maison de quartier, l’un de ces lieux rendant possibles les intermédiations que vous évoquiez tout à l’heure. Ce lieu a fermé, et vous y voyez une forme de désertion de la République, à l’opposé de l’image de territoires tentés par une forme de « séparatisme ». Quel regard portez-vous sur le traitement médiatique de ces quartiers par les médias grand public ?

Je crois qu’on n’a même pas envie que ces quartiers présentent une autre image, parce qu’en vrai, la question, c’est qu’il y a une partie de la communauté nationale qui ne veut pas que leurs habitants fassent partie du contrat social. Parce qu’ils ne le mériteraient pas, parce qu’ils n’auraient rien à faire ici. C’est aussi l’héritage d’une logique postcoloniale. Il faut oser regarder la situation de manière lucide : cette question est portée par un camp politique qui a un agenda et qui estime dogmatiquement que l’immigration n’est pas une chance. En parallèle, une partie du champ médiatique est opérée par des individus qui convergent vers cet agenda politique. En fait, tout ça a une couleur.

Quelle objection en face ? Quel contre-récit ? Porté par qui ? Politiquement, les quartiers populaires ont disparu de l’agenda. La Politique de la ville, ce n’est plus un sujet. Je pourrais être assez séduite par l’idée de l’abandonner, mais encore faudrait-il que l’on ait une politique de droit commun qui compense sa disparition. Or, on n’y est jamais parvenu. La Politique de la ville a été créée pour compenser les déficits du droit commun et cela n’a pas fonctionné. À l’heure actuelle, on n’a pas plus de droit commun et on n’a pas plus de politique spécifique. Cela aurait sans doute été pire s’il n’y avait rien eu, mais, en l’état, ce n’est pas ce qui marche.

Comme ces problématiques ont quitté les premiers plans de l’agenda politique, on les traite lorsqu’il se déroule quelque chose d’exceptionnel : quand ça brûle, quand il y a de la colère, quand quelqu’un meurt. Ces quartiers sont mal traités médiatiquement, mal représentés, sous-traités par rapport à ce qu’ils représentent en termes de population, mais je dirais la même chose des ruralités. La manière dont on les évoque passe souvent par l’agriculture, alors que ce n’est pas que ça les campagnes, ce ne sont pas que des agriculteurs. Il n’y a ni une banlieue ni une ruralité, il y a une diversité. Et dans ce nuancier, chacun a le droit d’être traité de manière singulière.

Ce qui serait bienvenu, c’est que l’on traite des marronniers — la rentrée scolaire, les vacances — depuis un quartier populaire, ou depuis des villages, quels qu’ils soient. Toutes les marges, estampillées périphériques, sont mal traitées. Et qui décide qu’on est périphérique ? C’est le centre, ce sont les lieux de pouvoir — le pouvoir politique, médiatique, économique, le pouvoir de la parole.

Qui décide de qui parle ? Au nom de qui ? À qui donne-t-on la parole ? Le verbe « donner » n’est pas anodin. Concernant les émeutes en 2005, moi, je parle de révoltes, car on ne peut nier la dimension politique de la colère exprimée. Ensuite, il y a eu 2018 avec le mouvement des Gilets jaunes, et c’était la même colère. C’est un rapport à la dignité, à l’écoute, au fait de pouvoir être entendu lorsque l’on revendique.

Des ronds-points périurbains des Gilets jaunes aux quartiers de banlieues populaires, on réfute à des citoyens le droit d’incarner des mouvements politiques, c’est fou. Cette question de la maltraitance médiatique reste liée en grande partie aux biais sociologiques dans le recrutement des journalistes, qui conduisent à avoir des rédactions globalement plutôt CSP+, plutôt blanches, plutôt urbaines, avec des prismes d’appréhension du réel souvent relativement propres aux classes dites supérieures. Cela conduit aussi à ne pas savoir repérer les signaux faibles, à ne pas être capable d’entendre sans jugement, sans surplomb.

Médiatiquement, les quartiers populaires ont toujours été mal traités, à l’instar d’une grande partie de la population française. Les minorités sont mal traitées, les Outre-mer sont mal traitées. Dans la revue de presse, j’essaie de les intégrer. Mais parfois, on est battus. Alors, comment fait-on pour penser quelque chose de plus horizontal, plus à l’aune du nuancier qu’est le réel de ce que sont les gens ? On n’a pas réglé cette question-là.