Concrètement, les émotions peuvent être utilisées comme des indicateurs de fonctionnement organisationnel. Par exemple, une montée récurrente de colère dans une équipe peut signaler un problème de répartition du travail ou d’injustice perçue.
À l’inverse, un climat marqué par de la démotivation ou de la lassitude peut révéler un déficit de reconnaissance ou de sens. Dans cette perspective, les émotions ne sont pas seulement des réactions individuelles, mais des signaux faibles permettant d’identifier des dysfonctionnements organisationnels, notamment communicationnels ou décisionnels.
En effet, l’émotion participe à l’action, mais aussi à la décision. Cette dimension décisionnelle est devenue centrale au sein des théories des émotions et des organisations. En étudiant l’évolution des théories (utilitaro-physiologiques, cognitivo-stratégiques, constructivo-psychodynamiques) j’ai cherché à montrer comment, à partir des approches cognitives et stratégiques du milieu du XXᵉ siècle, l’émotion a été reconnue non seulement comme participant à l’action, mais aussi comme intervenant dans l’évaluation et l’arbitrage des situations complexes, en orientant des choix possibles et en influençant la régulation des comportements dans les organisations.
Cette perspective met en lumière la manière dont l’émotion contribue à la rationalité décisionnelle, en intégrant des dimensions évaluatives et motivationnelles qui ne peuvent être dissociées des prises de décision effectives dans les contextes organisationnels contemporains.
L’émotion agit comme un processus d’évaluation qui confère une valence positive ou négative aux options disponibles, influençant ainsi les arbitrages, les priorités et le degré d’engagement dans l’action. À l’échelle collective, les émotions partagées — telles que la confiance, la peur ou l’enthousiasme — structurent les dynamiques décisionnelles en façonnant le climat organisationnel et en légitimant certaines décisions au détriment d’autres.
Ainsi, l’émotion apparaît comme une composante constitutive de la rationalité organisationnelle, participant pleinement à la construction du sens, à la prise de décision et à la mise en œuvre de l’action. Comprendre le sens donné aux expériences émotionnelles renseigne sur la relation au travail. Par exemple, la colère, la joie, la tristesse, la honte ou encore la gratitude renvoient à la question de la satisfaction ou de l’insatisfaction au travail et montrent que le professionnel est toujours engagé dans son travail.
Ce sont donc des expériences émotionnelles importantes qui doivent être soutenues, car elles sont positives pour la pratique professionnelle. À l’inverse, d’autres émotions témoignent d’une démotivation et doivent être travaillées, régulées. La peur, l’anxiété, le dégoût, la solitude traduisent du désengagement.
Les émotions participent aussi du travail d’organisation, c’est-à-dire le fait de mettre en œuvre concrètement et au quotidien l’organisation du travail telle que décidée dans l’institution, le service, etc. Cette organisation du travail ne s’incarne jamais de manière fluide à la réalité des métiers et nécessite, à son tour, d’être organisée.
Contrairement à l’organisation du travail, ce travail d’organisation se fait plutôt en dehors des instances formelles : après la réunion, dans les couloirs, etc. Chaque professionnel trouve des manières de négocier des marges de manœuvre pour rendre possible ce travail. La sociologue Marie-Anne Dujarier montre que les émotions jouent un rôle plus ou moins important dans ce travail d’organisation selon les situations.
Lors de mon travail de thèse sur les émotions dans le travail social, j’ai repéré deux configurations dans lesquelles les émotions ont un rôle particulièrement signifiant : d’un côté, la relation d’aide et de l’autre l’équipe. Dans ces deux cas, les émotions sont un matériau de production des pratiques professionnelles.