La définition de la violence pose un problème fondamental, car elle se définit toujours au regard de quelque chose. D’un point de vue sociologique, on peut chercher à la définir au regard d’une forme sociale plus stable et présente dans toutes les sociétés : le conflit.
En effet, au 19e siècle, le sociologue allemand Georg Simmel, l’un des fondateurs de la sociologie aux côtés de Weber et Durkheim, s’est intéressé longuement au conflit, qu’il considère comme une modalité fondamentale d’interaction sociale : il ne peut pas y avoir de vie sociale sans qu’il y ait de rapport conflictuel.
Contrairement aux idées reçues, le conflit n’est pas négatif en soi, mais peut être porteur de sens et renforcer les liens sociaux. Ainsi, pour Simmel, le conflit est une interaction sociale antagoniste qui, loin de dissoudre le social, participe à sa production et à sa régulation, en contribuant à la cohésion, à la délimitation des groupes et à la transformation des relations sociales.
Dans la continuité de cette approche, Michel Wieviorka et Jérôme Ferret considèrent que, si le conflit est une forme de dialogue entre les individus, à l’inverse, la violence est un refus de l’altérité. En ce sens, le conflit est une relation sociale structurée et signifiante entre acteurs collectifs, orientée vers la transformation des rapports sociaux, et distincte de la violence qui émerge lorsque les conflits ne peuvent plus se formuler ou se réguler dans l’espace social.
Ceci étant, vous me direz que la violence reste une expérience très concrète de nos interactions sociales. Dans ses travaux sur la microsociologie de la violence, Randall Collins, vient à comprendre le conflit à partir d’analyses concrètes de situations où la violence physique réussit ou échoue à être mise en œuvre.
C’est à partir de son analyse de la violence qu’il comprend le conflit comme une interaction sociale située, structurée par des tensions physiques, des dynamiques émotionnelles et des rapports de pouvoir et, dont l’issue (notamment violente) dépend de conditions situationnelles spécifiques et de la capacité des acteurs à surmonter les barrières émotionnelles liées à la peur de la confrontation.
Finalement, ce qui nous intéresse, c’est moins de donner une définition unique de la violence que de comprendre le passage du conflit à la violence. Dit autrement : qu’est-ce qui permet à la violence de se produire dans l’espace social ? Qu’est ce qui fait que le social ne permet pas de contenir la violence ? Ce passage correspond à un double processus : (1) une déstructuration ou un blocage du conflit dans l’espace social (Wieviorka), et (2) la réunion de conditions interactionnelles permettant de franchir les barrières émotionnelles à la confrontation (Collins).
C’est pourquoi Jérôme Ferret souligne que la violence résulte de l’incapacité d’un système politique dominant, physiquement ou symboliquement, à instaurer les conditions d’un rapport conflictuel. Elle vient rompre le lien social, même si certaines violences ont un aspect positif en ce sens qu’elles permettent du changement social et viennent réinterroger le politique au sens noble du terme : quelle cohésion sociale voulons-nous ?
Les institutions intermédiaires, au contact des citoyens, ont justement pour rôle de proposer des espaces et des dynamiques permettant de réguler cette violence sociale et de la transformer en un rapport politique conflictuel, c’est-à-dire un rapport normé et légitime. Le travail social doit concilier à la fois l’émancipation des personnes et leur normalisation, c’est-à-dire leur intégration dans les normes sociales dominantes.
Concrètement, dire que la conflictualité est « régulée » signifie qu’elle est prise en charge par des dispositifs, des normes et des tiers qui permettent d’éviter son basculement dans la violence.
Dans le champ institutionnel, cela renvoie par exemple à la médiation sociale ou familiale, qui introduit un tiers permettant de reformuler les positions et de rétablir une capacité de dialogue ; à ses instances de régulation interne (réunions d’équipe, espaces d’analyse des pratiques), qui permettent aux professionnels d’exprimer des désaccords sans qu’ils ne se transforment en conflits interpersonnels violents ; également aux les procédures juridiques ou administratives (recours, commissions, référents), qui encadrent les contestations des usagers en leur donnant des formes légitimes d’expression.
Autrement dit, la régulation du conflit repose sur l’existence de tiers, de règles et d’espaces de mise en discussion, qui transforment une opposition brute en un rapport social négociable.
Ce travail de régulation relève d’un équilibre d’autant plus difficile à trouver que ces structures, associations, centres sociaux, services sociaux, etc., sont confrontés à une déstabilisation de ce qui structurait leur identité professionnelle, à savoir la relation à l’autre, pour des raisons que j’évoquerai plus tard.
Cette déstabilisation peut créer de l’angoisse, de la peur et se manifester par une incapacité à avancer ses pratiques, par un morcellement des tâches et des collectifs. Cette absence de possibilité d’exprimer et d’expérimenter le conflit conduit à une « déconflictualisation » des rapports sociaux. La violence ne fait plus sens par rapport aux conflits sociaux.
Les professionnels se retrouvent ainsi confrontés à des « violences », qui, contrairement à la violence sociale ou structurelle (liée aux inégalités sociales et aux rapports de pouvoir), sont désormais vécues sur un plan individuel, subjectif, singulier.
D’où l’importance, y compris pour une organisation, d’instaurer les conditions d’une dynamique conflictuelle, voire de chercher à restaurer du conflit dans une situation de violence. : car le conflit est une forme de relation sociale, là où la violence est une rupture de cette relation.