Repenser les métiers du prendre soin à l’aune des théories du care
Étude
Et si le turn-over et l’attractivité en berne des métiers du prendre soin était lié à des transformations organisationnelles et managériales ?
Interview de Maÿlis Dupont
Normalienne, sociologue, Maÿlis Dupont a passé une douzaine d’années à travailler sur les politiques d’insertion et de solidarité, notamment au ministère du Travail.
Depuis 2024, elle dirige au sein de la Fédération des acteurs de la solidarité la chaire « Transition écologique et évolution du travail social », consacrée à l’articulation entre transition écologique et justice sociale.
Elle revient ici sur la création de cet espace inédit, sur les freins que rencontrent les travailleurs sociaux face aux enjeux écologiques, et sur la notion de « travail géosocial » qu’elle développe, en dialogue avec la pensée de Bruno Latour.
Qu’est-ce qui vous a amenée à vous intéresser aux relations entre solidarité et écologie ?
Je suis sociologue de formation. J’ai toujours été intéressée par une recherche que je qualifierais d’opérationnelle : une recherche connectée à l’action, capable de peser sur les politiques publiques.
Au cours des 10 dernières années, j’ai monté ou ai été associée à plusieurs gros programmes d’expérimentation dans le champ de l’insertion et des solidarités : le programme « 100 % inclusion » notamment, porté dans le cadre du Plan d’investissement dans les compétences, quand j’étais au ministère du Travail ; ou l’expérimentation Territoire Zéro Chômeur de Longue Durée.
Je suis très attachée à la forme « expérimentation ». Lorsqu’elle est bien menée, une expérimentation est un lieu d’apprentissages collectifs pour toutes les parties concernées, et la première marche vers une transformation effective des situations sur lesquelles on intervient ensemble.
Parallèlement à cela, j’ai tiré un autre fil important, issu de ma rencontre intellectuelle avec le philosophe et sociologue Bruno Latour. J’ai rencontré Bruno Latour pour la première fois au sortir de ma thèse et j’ai suivi ses réflexions et initiatives visant à nous redoter de concepts et d’outils plus adaptés que ceux légués par « les Modernes », pour penser et agir en « Nouveau Régime climatique ».
En 2018, en pleine crise des Gilets jaunes, Brune Poirson, alors secrétaire d’État à la transition écologique, l’appelle et lui propose de mettre à l’épreuve de collectifs concrets de citoyens les idées qu’il a développées dans Où atterrir ? (2017).
Au cœur de l’expérimentation « Où atterrir ? », il y a l’idée qu’au fond nous ne savons plus dire de quoi sont réellement faits nos territoires de subsistance : ce à quoi nous sommes attachés, ce qui nous permet de vivre dignement et qui se trouve menacé.
Cette démarche, qui visait à faire travailler ensemble des citoyens « experts » de leur milieu de vie, des scientifiques, des artistes, des agents publics, des élus… m’a beaucoup marquée.
À quel moment ces deux trajectoires se rejoignent-elles ?
Trois évènements font de l’année 2022-2023 une année charnière. À l’automne 2022, je quitte le ministère du Travail et mon poste de conseillère en charge de la capitalisation des programmes d’expérimentation auprès de la Haute-Commissaire aux compétences, car il était devenu évident que ces sujets n’étaient plus une priorité politique. Bruno Latour décède au même moment et sa femme me demande de travailler avec elle sur les archives de l’expérimentation « Où atterrir ? ».
Elle souhaite les rendre publiques, et que les outils et exercices qu’il a conçus avec d’autres puissent circuler. Cela donnera le livre Comment atterrir ? Une boussole pour le monde qui vient (2025), qu’un certain nombre de collectifs territoriaux continuent à faire vivre (dans le Trièves, à Toulouse ou à Ris-Orangis, par exemple).
Cette plongée dans les archives et les notes de Bruno Latour entre en résonance forte avec mon expérience des politiques publiques. Je décide à ce moment-là de me consacrer à un sujet que je juge peu investi : celui des inégalités socio-environnementales et de la façon dont cela modifie les termes de la « question sociale ».
La question sociale est devenue « géo-sociale ». Ma conviction est qu’il ne saurait y avoir de transition juste, sans mobilisation de ceux qui agissent depuis toujours sur le front des luttes contre toute forme d’exclusions et de vulnérabilités : les professionnels de l’intervention sociale.
Quelques mois plus tard, un appel à projets du département de Seine–Saint-Denis me donne l’opportunité de concevoir une première expérimentation, pour faire avancer ces sujets. Je lance avec le Campus de la Transition et l’association Voisin Malin l’expérimentation DEFI-TR. Le point de départ est simple : il s’agit de prendre au sérieux le fait que la question écologique percute déjà le travail des intervenants sociaux et la vie des personnes qu’ils accompagnent ; on doit apprendre avec eux à faire face aux situations problématiques qu’ils rencontrent.
Dans ce projet, on a travaillé de manière très expérimentale, avec deux premières équipes d’agences locales d’insertion, avec une centaine de personnes accueillies ou accompagnées. On s’est demandé chaque fois : « Quels problèmes concrets les personnes rencontrent, quels freins à l’action, quelles ressources ? » On voulait apprendre des personnes et des professionnels eux-mêmes comment les aider et les outiller sur ces sujets.
C’était un travail passionnant, qui nécessite d’être porté dans la durée et d’être remis constamment à l’épreuve de nouveaux établissements sociaux et de nouveaux territoires. J’avais besoin de m’adosser à une structure qui permettrait cela.
C’est à ce moment-là que l’idée d’une chaire émerge ?
Oui. J’avais depuis un certain temps des échanges avec la Fédération des acteurs de la solidarité (FAS). Je savais la gouvernance et la direction de la Fédération très attentives à ces sujets. Le projet fédéral 2022-2027 portait déjà l’ambition d’articuler transition écologique et justice sociale. On a fait un pas de plus, en créant une chaire dédiée à ce que la transition écologique fait (et fera de plus en plus à l’avenir) au travail social ; comment cela vient percuter les métiers, les besoins, etc.
Le sujet est complexe et on voulait se donner les moyens et le temps de le travailler, en articulant recherche, formation et accompagnement de professionnels et d’établissements. Ça a été possible, parce que la Délégation interministérielle à la prévention et à la lutte contre la pauvreté (DIPLP) nous a immédiatement apporté son soutien.
On est fin 2024, Anne Rubinstein, la déléguée interministérielle, partage le constat que le sujet est important, mais peu documenté et structuré à ce stade. On a un an pour préfigurer ce que pourra être cette chaire et engager de premiers travaux et interventions.
En parallèle de DEFI-TR, la FAS avait engagé un autre projet d’expérimentation en Pays de la Loire, avec le soutien de l’ADEME, dans des structures d’hébergement et de réinsertion sociale. Ces deux démarches — Seine–Saint-Denis et Pays de la Loire — ont démarré sans réelle concertation, mais elles se sont révélées complémentaires.
On a beaucoup appris de ces différentes configurations, professionnelles et territoriales, sur lesquelles on a travaillé. Et cela nous a permis d’organiser, fin 2025, la première grande journée nationale du réseau dédié au sujet de ce que la transition écologique fait au travail social, avec déjà beaucoup d’éléments de terrain.
La journée a réuni des chercheurs, des formateurs, des partenaires associatifs, des intervenants sociaux et des personnes concernées, des agents publics et nos premiers soutiens (la DIPLP, le Département de Seine–Saint-Denis et l’ADEME). Le cadre était posé. L’année 2026 amorce une nouvelle phase pour la chaire TETS que j’occupe, avec le lancement de deux programmes pluriannuels.
Quel est l’avantage d’un format tel que la chaire ?
Je trouve que la porosité entre connaissances académiques et mondes professionnels est encore faible en France. Or, le format de la chaire permet de concilier un périmètre de recherche au sens académique, tout en conduisant ce travail au sein d’un monde professionnel.
C’est un espace intermédiaire souple entre le monde universitaire et le monde de l’action qui permet de travailler à la fois dans le temps long de la connaissance et dans le temps court de la formation, de l’accompagnement et de l’aide à la décision publique.
Tout le monde en sort gagnant. On apprend plus vite des acteurs de terrain, et on leur reverse plus vite des connaissances stabilisées, susceptibles de les éclairer dans leurs batailles ou les décisions qu’ils ont à prendre.
Comment approchez-vous les questions de travail social et d’écologie ?
Nous avons engagé un programme de recherche avec deux laboratoires partenaires, le CRIISEA de l’Université Picardie Jules Verne et le Centre d’études de l’emploi et du travail (CEET), qui court sur deux années. On l’a intitulé « Vers un travail social vert ? », en laissant le point d’interrogation.
C’est une recherche financée par la DREES, la DGCS-INTS, la CNAF et l’ADEME, qui comprend deux volets : une enquête quantitative nationale par questionnaire et une enquête qualitative par études de cas.
On a inclus dans le champ quatre grandes catégories d’établissements : les structures d’insertion par l’activité économique (IAE), les acteurs de l’hébergement-logement (AHI), les acteurs de la protection de l’enfance, et enfin les espaces de vie sociale et centres sociaux. Notre objectif est de repérer, d’analyser et de documenter les transformations déjà à l’œuvre, dans le travail social, en lien avec les enjeux écologiques, mais aussi ce qui les freine ou les soutient.
On essaie d’identifier ce que j’appelle le travail social vert empêché : ces situations où les professionnels perçoivent très bien les problèmes — accès à l’eau, canicules, précarité énergétique, liens au vivant —, mais n’ont aucune prise institutionnelle pour agir.
Quels sont les freins à la prise en compte des enjeux écologiques dans le travail social ?
On travaille toujours avec les professionnels et les personnes qu’ils accueillent ou accompagnent. Ce n’est pas les uns sans les autres. On a besoin d’apprendre de tous. Il y a des freins qui reviennent de manière récurrente.
Par exemple, les professionnels vont nous dire que le sujet est trop complexe, « Tout le monde ne peut pas comprendre ». Ou bien que ça ne va pas intéresser les publics qu’ils accueillent, qui ont bien d’autres problèmes que ça. Ou que c’est cynique de leur en parler, « Ce ne sont pas eux les responsables », etc.
C’est important de prendre le temps d’écouter toutes ces préventions, de les laisser s’exprimer. Ensuite, on fait un travail pour les déconstruire, ou les dépasser. Sur la question de la responsabilité différenciée, par exemple, c’est important de comprendre que ce n’est pas parce qu’on n’est pas tous également responsables qu’on n’est pas tous concernés ou impactés par les dérèglements climatiques et la dégradation des écosystèmes ! On évoque beaucoup les questions d’inégalités socio-environnementales. Et là, ça ramène aux métiers des travailleurs sociaux.
On peut aussi avoir l’impression que tout ça se joue à un autre niveau, au niveau des multinationales, des États. Avec les personnes accueillies et les professionnels, on travaille à identifier les ressources qu’ils ont, ce qu’ils connaissent, ce qu’ils savent faire, leurs préoccupations ou envies prioritaires, et à retrouver des marges de manœuvre finalement, avec les acteurs de leur territoire, pour agir.
Dans les faits, les professionnels sont déjà confrontés à des enjeux écologiques : comment protéger des personnes à la rue en période de canicule ? Comment parler de prévention à des publics qui maîtrisent mal la langue ? Comment concilier injonctions à l’emploi « vert » et aspirations réelles des personnes accompagnées ?
Le problème n’est pas l’absence de réalité de cette problématique écologique dans le quotidien des travailleurs sociaux, ou dans celui des personnes qu’ils accompagnent, mais l’absence d’outils et de cadres leur permettant d’agir concrètement, là où ils sont. Et tant que les manières de piloter et de financer le secteur des solidarités n’encourageront pas les alliances entre acteurs du social et de l’environnemental, on aura du mal à agir sur le front des inégalités socio-environnementales.
Il y a pourtant des ressources, des personnes qui agissent ou ont envie d’agir. Ce qui me frappe dans les ateliers ou les interventions que je fais, c’est qu’on découvre toujours des alliés là où on ne le pensait pas : par exemple, la personne de l’accueil qui fait tous ses déplacements à pied par militantisme, et qui ne l’avait jamais dit. Ou des personnes au RSA qui ont travaillé avec nous et qui nous disent qu’on ne leur avait jamais parlé de la Maison de l’énergie et de l’environnement qui se trouve pourtant dans leur ville ; ou qu’on n’avait jamais pensé leur proposer d’aider dans la ferme bio juste à côté.
D’où vient votre préférence pour le terme « travail géosocial » plutôt que « travail social vert » ?
Le terme travail social vert (Green Social Work) a été introduit par Lena Dominelli dans les pays anglophones. Il est utile sur le terrain, parce qu’il parle immédiatement. Mais conceptuellement, il est très mou et peut donner à penser qu’il s’agit simplement de « verdir » le travail et l’organisation (tri des déchets, politique achats responsables, etc.), sans avoir à changer de paradigme.
Bruno Latour disait que la lutte des classes sociales était devenue une lutte des classes « géosociales ». S’y joue aujourd’hui quelque chose de l’ordre d’une prise ou d’une déprise sur son territoire, ou son milieu de vie. J’aime bien prolonger cette idée en disant que la question sociale est devenue « géosociale », et que le travail social doit devenir géosocial.
L’idée est simple : les vulnérabilités sont à la fois sociales et territoriales. Les professionnels n’accompagnent pas des individus abstraits, hors-sol, mais toujours des personnes prises dans des milieux de vie concrets, fragilisés ou abîmés. Le travail géosocial doit savoir prendre en compte ces vulnérabilités sociales et territoriales, mais aussi les multiples liens d’attachements des personnes au reste du vivant, à leur environnement, ce qui fait sens pour elles, ce qui participe d’une vie digne.
La question du « lien au vivant » vous semble-t-elle évoluer chez les professionnels ?
Je suis régulièrement surprise de la prise de conscience du sujet chez les professionnels. Je dirais que le sujet est là, implicite, mais qu’il reste difficile de s’en saisir, et de se sentir légitime à agir. J’ai le souvenir, dans notre expérimentation en Seine–Saint-Denis, d’équipes des agences locales d’insertion — qui travaillent sur la remobilisation de personnes bénéficiaires du RSA, la valorisation ou le développement de compétences…
Les conseillers peuvent avoir l’impression qu’on part presque d’une page blanche pour construire le CV d’une personne, qu’il n’y a « pas de compétences ». Et puis, lors d’une sortie dans les grandes serres du Jardin des Plantes, une conseillère est revenue vers moi en disant : « J’ai découvert que telle et telle personne était ultra-savante sur les plantes et leurs vertus thérapeutiques ». Elle n’en revenait pas.
Ce que montre cet exemple, c’est qu’en déplaçant le cadre, et en travaillant hors les murs notamment, on fait apparaître des liens au vivant, des formes de dignité, des savoirs de réparation, qui sont habituellement — et arbitrairement — invisibilisés chez les personnes qu’on accompagne.
Le travail social a oublié d’interroger ce qu’est un environnement décent, alors même qu’il doit prendre en compte la question d’une vie digne dans un environnement décent. Il s’est appauvri en se coupant de ces dimensions‑là. Ce qui nous fait tenir, ce n’est pas simplement quatre murs autour de nous, mais aussi d’autres formes de liens. C’est là que travailler avec des publics qui viennent de cultures très différentes est passionnant.
En Seine–Saint-Denis, on a travaillé avec beaucoup de personnes qui ont eu des parcours migratoires variés. Il y a des formes d’évidences sur ce qui a de la valeur et participe d’une vie digne, qu’on a besoin d’entendre et de réentendre : parler au vivant, connaître les plantes qui nous entourent, contempler le ciel étoilé, etc. Quand des personnes accueillies nous donnent à voir cette relation qu’ils ont au vivant, ça bouscule. Ça bouscule les professionnels. Ça oblige chacun à bouger.
Finalement, est-ce que renoncer au mot « écologie » faciliterait la réflexion, l’engagement des professionnels et des habitants dans ces enjeux ?
Effectivement, un des points essentiels est d’aider les professionnels — et les habitants — à ne pas rester captifs de la façon dont la question écologique est saisie dans l’espace public ou par les politiques publiques — une façon qui, souvent, ne leur donne pas le bon outillage pour se sentir concernés et interpellés. J’insiste beaucoup, dans mes interventions, sur les mots et les concepts qu’on utilise pour saisir les problèmes.
Il est très important de questionner la manière dont on nomme les choses, et de se réapproprier la capacité à nommer. Quand on parle d’écologie, plutôt que de vie digne dans un environnement décent, par exemple, on court toujours le risque de prolonger une forme de violence symbolique des classes supérieures, plus à l’aise avec le discours écologique dominant, sur des classes plus pauvres. Les mots qu’on utilise peuvent tenir à l’écart, et exclure.
Je cite souvent le travail de l’économiste Juan Martἰnez-Alier, dont l’ouvrage L’écologisme des pauvres documente (sur près de sept cents pages !) des formes d’engagement, d’appropriation et de lutte sur le terrain de l’écologie qui ne se disent pas dans les termes de l’écologie dominante. Ce sont des mobilisations qui se font au nom de la défense de ses moyens de subsistance, ou de la valeur sacrée d’un site, ou de son droit à vivre dans un environnement non pollué, ou du droit à l’autodétermination, etc.
De cet ouvrage est d’ailleurs né un atlas en ligne de la justice environnementale, qui référence des formes de mobilisation dans tous les pays du monde. Je l’ai utilisé en Seine–Saint-Denis et ailleurs, avec des personnes accompagnées, qui venaient de pays étrangers. Cela redonne une fierté et recrée une forme d’évidence partagée que « l’écologie », ce n’est pas juste le sujet des autres, c’est aussi notre sujet.
Dans le travail social, il y a des « pépites », des endroits où ça bouge un peu. Par exemple, autour des approches dites d’intervention psychosociale par la nature et l’aventure (IPNA) qui nous viennent du Québec. L’association JUST à Marseille porte ça. Mais rien de tout cela n’est encore évident et nous sommes là, avec la chaire, pour créer cette évidence que les travailleurs sociaux doivent être mis au cœur de la bataille pour une transition juste.
De quelle manière accompagnez-vous les établissements du champ de l’intervention sociale ?
Alors ça, c’est l’objet de notre autre programme : ASTER ! Aster, c’est le nom d’une fleur de montagne, particulièrement résiliente. Et c’est aussi le nom des parcours de formation et d’accompagnement qu’on a lancés grâce au soutien de la DIPLP et de la Fondation de France : ASTER, comme « Acteurs de la Solidarité engagés pour la Transition écologique et la Résilience des territoires ». On a construit ce programme à partir des enseignements tirés des expérimentations menées en Seine–Saint-Denis et en Pays de la Loire.
On aide les établissements à s’approprier ces enjeux et à passer à l’action, à partir de leurs propres ressources et de celles de leur territoire. Une halte humanitaire qui accueille des Mineurs non accompagnés (MNA) en plein cœur de Paris ne fera pas la même chose qu’un Atelier et Chantier d’Insertion (ACI) qui accueille des personnes très éloignées de l’emploi à Seurre, petite commune rurale de Bourgogne France Comté.
Nos interventions se construisent obligatoirement avec des professionnels et des personnes accueillies, pour éviter l’écueil du regard descendant, notamment des professionnels sur les personnes vulnérables. Cela nous aide à comprendre et à qualifier ensemble où se jouent des problèmes d’ordre environnemental ou écologique, et quels sont leurs ressources, savoirs, envies…
Le programme combine des temps de formation de « référents » pour chaque établissement et des temps d’intervention sur site. Ensuite, on les aide à engager concrètement une action qui fait sens pour eux, en leur apportant une première dotation financière. Actuellement, au niveau de la FAS nationale et de la FAS Pays de la Loire, on accompagne deux cohortes de quatre établissements chacune, sur trois régions (IdF, BFC et PDL). L’objectif est de monter à cinq cohortes en 2027 et d’être sur davantage de régions.
Qu’est-ce qui explique que ces réflexions émergent plus facilement au Québec qu’en France ? Est-ce que le primat du psychologique dans la formation des travailleurs sociaux constitue un obstacle ?
Il est certain que nous n’héritons pas de la même histoire dans ces deux pays, et qu’en France, le travail social reste très marqué par une tension qu’il n’a pas dépassée, entre tradition d’assistance et de contrôle d’une part, amenant à individualiser les problèmes, et approches plus communautaires d’autre part, mettant au cœur de la relation le développement du pouvoir d’agir des personnes.
Ces approches basées sur l’empowerment et la communauté, très fortes au Québec, ne sont pas absentes du paysage français. Et je pense en effet qu’elles sont beaucoup plus à même de faire une place à la question des vulnérabilités, non pas simplement individuelles, mais socio-environnementales, dans le travail social ; à la question des milieux de vie concrets et ce qu’ils font à notre capacité d’action ; à la question de nos liens au vivant.
Le sujet étant complexe, on peut aussi avoir tendance, en France, à l’aborder sous l’angle d’une thématique particulière, par exemple l’accès à l’eau, l’alimentation saine, la précarité énergétique.
Toutes ces approches sont importantes, mais il faut aussi pouvoir re-saisir le sujet dans sa globalité. Est-ce que tout cela n’est pas en train de transformer fondamentalement le travail social ? Est-ce que ces nouvelles formes d’inégalités et de vulnérabilités socio-environnementales n’appellent pas à redéfinir plus fondamentalement le périmètre de nos politiques de solidarité et, de là, le rôle des acteurs de la solidarité ?
En devenant géosocial, le travail social peut-il jouer un rôle politique plus en amont des décisions publiques ?
Oui, mais cela suppose d’abord de produire de la connaissance là où elle manque cruellement. Il est souvent demandé, à des organisations comme la nôtre, d’être capable de produire des éléments de plaidoyer très rapidement, alors même qu’en l’espèce, les concepts, les cadres d’analyse et les données manquent encore.
Mon rôle aujourd’hui, dans le cadre de la chaire « Transition écologique et évolution du travail social », c’est déjà de repérer, d’analyser, de documenter et de rendre intelligible ce qui se transforme sur le terrain, et ce qui va à l’avenir devoir se transformer. On n’attend pas d’avoir produit des connaissances définitives pour les faire circuler, en direction de toutes les parties concernées, et bien sûr de nos financeurs, des ministères et autres acteurs publics.
C’est le rôle d’une fédération professionnelle comme la nôtre. Mais il faut aussi reconnaître que cette montée en généralité suppose des bases solides, qu’elle prend du temps et qu’on ouvre là un chantier qui peut nous occuper des années !
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