Pour rendre ce concept opérationnel, on a cherché à déterminer à quoi pourrait ressembler un contrat social. On a finalement adopté une approche historique : à l’origine, le contrat social constitue une forme de garantie. Le contrat monarchique revient à dire que le roi nous protégera les uns des autres. Mais l’ère moderne a été marquée par des nouveautés : l’avènement du marché, la réalité sociale du travail, l’avènement de la société de consommation, etc. Avec elles, de nouvelles promesses implicites ont émergé. C’est pourquoi on détecte en réalité quatre grands pactes dans l’ère moderne.
Le « pacte démocratique » consiste, tel qu’il se formule aujourd’hui, à transférer sa souveraineté, à condition que ceux qui sont élus nous représentent, nous comprennent, soient intègres, etc. Le « pacte sécurité » consiste à respecter des règles, à condition qu’on assure ma sécurité. Ce pacte est simple, mais il s’est énormément étoffé en trois siècles. Ce sont en effet toutes les règles sanitaires, les règles du code de la route, les règles de construction ou le fait de devoir avoir une assurance qui y participent. Pour prendre un exemple, il y a 30 ou 40 ans, cela ne gênait pas les gens de ne pas avoir de ceinture de sécurité. Aujourd’hui, pour la majorité des gens, ce serait impensable de faire sans. Dans notre analyse, la promesse de sécurisation des parcours de vie est centrale, notamment parce que plus on est en sécurité, plus on est hostile à l’incertitude.
Le « pacte consommation » est celui qui nous pose le plus de problèmes parce que, pour beaucoup de gens, la consommation est juste un droit. Mais les travaux en sociologie et en histoire, notamment les travaux de Franck Trentmann, l’historien de la consommation, montrent qu’elle implique certains droits, bien sûr, mais aussi des formes de devoirs. Quand on a des systèmes de production industrielle, il faut assurer une continuité de la consommation et nous acceptons, d’une certaine manière, une pression à consommer, avec les inégalités qui vont avec, en échange d’une capacité à améliorer notre confort de vie et à assurer notre statut social.
Il y a bien une sorte de règle implicite qui est d’autant plus intéressante que le fait d’être consommateur a progressivement pris une place centrale dans nos sociétés. On se perçoit et on est perçu comme des consommateurs, moins comme des citoyens ou comme une classe sociale. C’est ce pacte qui domine aujourd’hui. Le problème, c’est que cette promesse est intenable puisqu’elle se base sur une course sans fin : une promesse d’infini dans un monde fini. Il est important de réaliser à quel point l’acte de consommation apporte des certitudes dans un monde qui en manque cruellement.
On se trouve dans une situation où on se dit « Le futur est incertain. Au travail, je n’ai pas la main sur ce que je fais au quotidien. Je crains un peu que mon poste ne tienne pas dans les deux ans. Je ne crois plus trop à la politique. Par contre, quand je commande un article, je sais que je vais le recevoir. Je sais qu’il va m’apporter ce confort, cette dimension de statut social. J’ai la main sur ma vie ». Donc, si on juge les appels à consommer moins, il faut aussi prendre en compte ce que la consommation représente pour une partie importante de la population.
Le « pacte travail » a une forme relativement similaire à ce qu’il était dans les Trente glorieuses. Dans ce pacte, je respecte une forme de hiérarchie et j’échange mes efforts contre une forme de reconnaissance, de statut social et de rémunération. Mais ici, il faut bien comprendre les enjeux de reconnaissance et de statut social, sans quoi on ne comprend pas les sentiments de déclassement.
Cette grille de lecture en quatre pactes a rapidement bien fonctionné. Nos interlocuteurs s’en saisissent. Elle permet de ne pas avoir une lecture uniquement économique et de voir les liens et les interactions. Évidemment, il n’y a pas tout là-dedans, mais c’est une première simplification utile.