Vous êtes ici :

Marylène Delbourg-Delphis, philosophe et entrepreneuse de la Silicon Valley : « Les nouvelles technologies nous obligent toujours à réfléchir, et c’est pour cela qu’elles sont positives »

Interview de Marylène Delbourg-Delphis

Marylene Delbourg-Delphis© Sophie Delphis
Philosophe et entrepreneuse de la Silicon Valley

Ancienne élève de l’École normale supérieure, docteure en philosophie, Marylène Delbourg-Delphis a étudié sous la direction de Michel Serres, philosophe des réseaux et des techniques. Elle enseigne la philosophie pendant huit ans avant de bifurquer vers l’entrepreneuriat.

En 1985, elle fonde ACI en France et lance la première base de données relationnelle sur Macintosh. En 1987, elle s’installe définitivement dans la Silicon Valley, où elle cofonde ACI-US, devenant l’une des premières femmes européennes à fonder une entreprise technologique dans la région.

Elle dirigera ensuite trois autres entreprises tech américaines. Depuis, elle a accompagné des dizaines d’entreprises et start-ups comme administratrice ou conseillère stratégique.

Membre du Conseil national du numérique et chevalier de la Légion d’honneur, elle est également autrice et traductrice. Son dernier ouvrage, Beyond Eureka! The Rocky Roads to Innovating (Georgetown University Press, 2024), déconstruit les mythes fondateurs de la culture de l’innovation : la disruption comme mantra, le génie solitaire, la croissance à tout prix.

Elle vit et travaille dans la Silicon Valley depuis près de 40 ans. Pionnière à plus d’un titre, elle connaît le monde de la Tech de l’intérieur, sur deux continents.

Dans cet entretien, elle nous partage son regard : celui d’une praticienne qui pense, d’une philosophe qui a fait l’épreuve concrète de l’innovation et qui, ayant vécu de l’intérieur la culture californienne sur le temps long, en perçoit les valeurs fondatrices autant que les contradictions, avec une profondeur rare.

Réalisée par :

Date : 27/04/2026

Vous avez décrit votre arrivée dans la Silicon Valley en 1985 comme une découverte de « Florence à la Renaissance, la concentration de grands esprits créant quelque chose de nouveau au centre du monde ». 40 ans plus tard, cette métaphore tient-elle encore ?

J’ai utilisé cette analogie il y a longtemps pour décrire le dynamisme technologique qui m’avait frappée à mon arrivée. Je n’évoquais pas du tout une explosion artistique, ce qui n’a jamais été le cas dans la Silicon Valley. Aujourd’hui, je n’utiliserais plus vraiment cette image, surtout parce que je suis habituée à cet environnement. Je revis cette impression par procuration, à travers les chefs d’entreprise et les étudiants qui viennent en learning expedition et dont je perçois l’enthousiasme.

L’énergie ambiante dans la Silicon Valley reste intacte et très frappante pour toutes celles et tous ceux qui la découvrent. Et ce n’est pas étonnant, car on parle d’un territoire minuscule — grosso modo de San Francisco à San José, l’équivalent de deux tiers de la Normandie — qui produit l’équivalent de 40 % du PIB français. Il est impossible de ne pas ressentir cette intensité-là.

Le statut d’unicité de la Silicon Valley est moins prégnant qu’il y a 40 ans

Qu’est-ce qui a le plus changé, finalement, en bien ou en mal, dans la Silicon Valley depuis 40 ans ?

Je n’ai pas de jugement sur ce qui a changé en bien ou en mal : tout évolue, partout, tout le temps. La population a augmenté de près de 30 % et, surtout, elle s’est beaucoup diversifiée. À la fin des années 1980, la population blanche non hispanique représentait près de 60 % de la région ; aujourd’hui, environ 35 %. L’immigration hispanique et asiatique s’est considérablement développée, et cet écosystème vit grâce à cette multiplicité culturelle. C’est ce que je trouve, personnellement, le plus enthousiasmant.

L’inconvénient, c’est que la vie est devenue très chère. Et il y a aussi peut-être moins de diversité industrielle qu’à mon arrivée : ce n’est quasiment plus exclusivement qu’un écosystème tech. Mais l’énergie est toujours là, et même davantage.

Ce qui a vraiment changé, en revanche, c’est la place de la Silicon Valley dans les imaginaires. Il y a 40 ans, elle paraissait unique. Depuis, beaucoup d’autres écosystèmes se sont construits : la région de Shenzhen-Hong Kong-Guangzhou est absolument phénoménale. Et il y a une multiplication de clusters spécialisés un peu partout à travers le monde, et l’Europe n’est pas en reste. Le statut d’unicité de la Silicon Valley, en tant que berceau technologique, est moins prégnant qu’il y a 40 ans.

L’histoire de l’innovation n’est pas faite de disruptions, mais de glissements de terrain

Vous avez traversé plusieurs cycles de ruptures technologiques : micro-informatique, web, cloud, et aujourd’hui l’IA. Y a-t-il une rupture qualitative dans ce qui se passe aujourd’hui, ou est-ce toujours le même processus d’innovation qui se rejoue ?

Les cycles continuent, avec la même énergie d’évolution et d’adaptation. Et il faut noter que les technologies ne naissent pas nécessairement dans la Silicon Valley. L’IA moderne, par exemple, n’y est pas née ; à cet égard, Toronto est presque plus important. Le cloud non plus, ni Internet. Mais la Silicon Valley a un art : celui de cristalliser les courants, de les rendre saillants et de les faire grandir. C’est là que les gens se retrouvent, parce qu’il y a une grande diversité de talents et une énorme puissance financière.

Cela dit, je ne crois pas qu’il y ait aujourd’hui de rupture qualitative. D’abord, je n’aime pas le vocabulaire de la rupture ni celui de la disruption. C’est un vocabulaire marketing hérité des années 1990, essentiellement lié à Clayton Christensen, qui était à l’époque une sorte de coup de semonce adressé aux entreprises américaines : « Réveillez-vous, surfez sur la vague Internet ». Mais l’histoire de l’innovation est beaucoup plus complexe que cela.

Dans mon livre Beyond Eureka!, j’explique que l’histoire de l’innovation n’est pas faite de disruptions, mais de glissements de terrain et de discontinuités. Des technologies plus anciennes continuent à exister tandis que d’autres montent à la surface et finissent par les rendre anachroniques, en quelque sorte. C’est une superposition de plein de couches, et à un moment, l’une des couches anciennes disparaît.

 

Histoire de la Silicon Valley : L’aventure des entrepreneurs — Années 1950-2000 — Vidéos Histoire — Géographie © Educavista

L’État américain a toujours absorbé une part significative du risque initial dans l’entrepreneuriat de la tech

La mythologie de la Silicon Valley et des pionniers de la Tech repose sur l’idée d’entrepreneurs libres, affranchis de l’État. Mais DARPA, les contrats militaires, les universités publiques ont joué un rôle fondateur. Comment vivait-on ce rapport aux pouvoirs publics quand vous avez démarré, dans les années 1980 ?

L’histoire technologique de la Silicon Valley est liée aux contrats militaires, bien avant la DARPA, qui d’ailleurs n’y est pas née. La Silicon Valley est le plus vieux cluster technologique du monde, et on l’oublie. Tout commence en 1909, avec la création de la Federal Telegraph Company par un ancien étudiant de Stanford.

Cette entreprise s’est spécialisée dans la radio à ondes continues, technologie stratégique permettant des communications plus stables et à plus longue distance. L’U.S. Navy, la marine américaine, en est devenue le client privilégié et son principal financeur. Dès le départ, donc, l’écosystème vit grâce à des contrats publics et militaires. Et beaucoup d’employés de la Federal Telegraph Company ont ensuite essaimé en créant leurs propres entreprises. 

C’est d’ailleurs le point de départ d’une généalogie phénoménale des savoirs, caractéristique de la Silicon Valley, qui s’explique par des raisons juridiques. Si la Silicon Valley a fini par prendre le dessus, par exemple, sur la route 128, le corridor technologique de Boston, alors que les deux écosystèmes étaient massivement financés par l’État américain, c’est que le code des affaires de Californie interdisait les clauses de non-concurrence.

Cela a permis une circulation des compétences et un essaimage que le Massachusetts ne connaissait pas. Un ingénieur peut démissionner aujourd’hui de Google et arriver demain chez Nvidia. La force de la Silicon Valley a été cette culture de réseau, de circulation, et non de forteresse. Le Massachusetts a d’ailleurs fini par comprendre son erreur : il a rendu caduques les clauses de non-concurrence en 2018.

Reste que, depuis les origines, cette logique de financement public et de soutien militaire ne s’est jamais arrêtée. Électronique militaire, radars à micro-ondes, premières recherches en semi-conducteurs, etc. : l’État fédéral a financé énormément de choses.

Le père fondateur de la Silicon Valley moderne, Frederick Terman, qui a créé Stanford Park, était lui-même un élève de Vannevar Bush, lequel dirigeait lOffice of Scientific Research and Development et a coordonné une grande partie des efforts scientifiques américains pendant la Seconde Guerre mondiale. La présence militaire en Californie a toujours été massive et l’est toujours.

Rappelons aussi que les grandes plateformes numériques s’appuient évidemment sur Internet, qui est public. Et il ne faut pas oublier que toutes les entreprises d’Elon Musk, par exemple, ont reçu des milliards de dollars d’investissement public — le Washington Post avait évalué il y a quelques années cette somme à 38 milliards de dollars.

L’État américain a toujours absorbé une part significative du risque initial dans l’entrepreneuriat de la tech, contrairement au mythe de l’innovateur privé solitaire. C’est un point qui avait été très bien analysé par l’économiste Mariana Mazzucato dans son livre The Entrepreneurial State en 2015.

Le cinéma n’y est pas né, mais Hollywood en est devenu la capitale, parce qu’il a imposé une manière de raconter

D’où vient alors le discours anti-État de la Tech, qui a pourtant besoin de la puissance publique pour exister ?

La réalité, c’est que l’aide de l’État est invisible : elle est intégrée au paysage. Quand on est en Californie, on a le sentiment d’évoluer dans un univers profondément privé, entrepreneurial, presque autonome. Le récit dominant valorise l’ingéniosité individuelle et la liberté de créer, mais on oublie le socle institutionnel sur lequel tout cela repose.

Cette dissociation est en partie héritée de la contre-culture californienne, qui n’est pas antiétatique au sens européen. La contre-culture californienne n’est pas frontale vis-à-vis du système : elle se construit en parallèle, en s’appropriant personnellement les outils publics et en mettant l’accent sur l’émancipation individuelle.

En Europe, dans les années 1960-1970, on disait : « On change la société pour se changer soi-même ». En Californie, c’est l’inverse : « Je me change d’abord, et cela me permet de changer la société ». La technologie elle-même, dans ce cadre, n’a pas été pensée pour elle-même, mais comme un instrument d’émancipation personnelle.

Ce qui donne sa force au récit libertaire, c’est cette appropriation. La technologie n’est pas nécessairement inventée ici, mais elle donne l’impression d’en venir. C’est l’art du marketing à grande échelle. C’est un peu comme Hollywood : le cinéma n’y est pas né, mais Hollywood en est devenu la capitale, parce qu’il a imposé une manière de raconter, d’incarner et de rendre désirable.

 

Mariana Mazzucato : Le gouvernement -- investisseur, preneur de risques, innovateur — TED

Dans la Big Tech actuelle il y a une croyance sincère dans l’idée d’améliorer la condition humaine

Il y a justement une tension dans l’idéologie tech entre deux héritages : d’un côté le libertarisme californien de la contre-culture des années 1960-1970, de l’autre, le capitalisme financier le plus dur. Comment ces deux ADN cohabitent-ils, et reste-t-il, finalement, une dimension contre-culturelle dans la Silicon Valley ?

Je crois que oui, même si elle n’est plus aussi prégnante. La Silicon Valley reste construite sur cette double filiation. La preuve, c’est que tant d’entrepreneurs continuent d’arriver dans la vallée pour y créer leur entreprise. Il y a toujours cette idée qu’on va réussir et qu’une émancipation individuelle reste possible.

La dynamique industrielle et financière, extrêmement puissante, peut être perçue comme un monstre extérieur, mais en même temps, c’est elle qui finance les entrepreneurs, c’est elle qui rend leurs projets possibles. Elle est aussi la condition de la réussite. La Big Tech [1] est, au fond, la synthèse de ces deux héritages qui ne sont pas contradictoires du point de vue de l’entrepreneur.

Dans la Big Tech actuelle, je crois qu’il y a une croyance sincère dans l’idée d’améliorer la condition humaine, un discours présent du reste dans toute l’histoire de l’innovation. Le problème, c’est que lorsque l’entreprise grossit, elle se trouve prise dans des structures économiques et techniques qui dépassent le message.

C’est un peu comme la morphine : à petite dose, elle est parfaite ; à trop forte dose, elle devient toxique. C’est au cœur de cette contradiction qu’on retrouve les attaques contre la Big Tech : pour disséminer la croyance dans le rêve, on finit par construire des systèmes qui semblent contredire le message d’origine.

À petite ou moyenne échelle, les réseaux sociaux remplissent leur promesse

Les grandes figures de la Tech se réclament volontiers d’une mission civilisatrice (« connecter le monde », « accélérer l’humanité », « repousser la mort », etc.). Est-ce de la rhétorique, une croyance sincère, ou les deux à la fois ?

Les deux à la fois. Au départ, il y a quelque chose de sincère. On commence par faire de la technologie pour changer le monde. Que ce monde change en bien ou en mal est une autre question. Mais ce qu’il faut mesurer, c’est qu’on peut commencer avec une intention totalement sincère et que le seul changement d’échelle, quand le business prospère, finit par transformer la nature de ce que l’on fait.

Prenons les réseaux sociaux. L’idée de connecter, je continue à la trouver positive. À petite ou moyenne échelle, les réseaux sociaux remplissent leur promesse. À grande échelle, ils deviennent un outil de gestion des interactions plutôt que de gestion des connexions entre les personnes. Et c’est là qu’apparaissent les effets toxiques. Mais cela ne signifie pas que ceux qui ont créé ces réseaux étaient mal intentionnés. Ce ne sont pas des effets de bord : c’est le changement d’échelle qui produit un changement qualitatif.

On peut décider de limiter le développement de son entreprise, mais si on entre en bourse, ce n’est plus possible

Plus globalement, une fracture interne à l’écosystème tech est de plus en plus documentée, avec des travailleurs qui démissionnent pour des raisons éthiques, se disant pro-tech, mais anti-Big Tech. Reconnaissez-vous cette trajectoire ? Et si oui, qu’est-ce qui explique ces renoncements et ces dévoiements : la logique du pouvoir, la pression des marchés, quelque chose de plus profond dans la culture de la Silicon Valley ?

Il y a toujours, dans ce que l’on fait, un moment où une crise de conscience peut survenir. On fait partie du système et on en voit les applications. Est-ce évitable ? Peut-être pas : c’est sans doute incontournable. Cela ressemble à ce qu’ont vécu les scientifiques qui ont créé les conditions de possibilité de la bombe nucléaire. À un moment, il y a des choix de société, des choix économiques, des caractéristiques de la machine auxquels on peut ne plus adhérer.

Mais ces scissions ne sont propres ni à la Silicon Valley ni à notre époque. Ce qui change, c’est leur visibilité : avec les réseaux sociaux, on en entend parler. Avant, ce n’était tout simplement pas le cas. Il ne faut donc pas monter en épingle des phénomènes simplement parce qu’à un moment donné on les voit mieux.

Quand on est entrepreneur, on doit composer avec cette contradiction. On peut décider de limiter le développement de son entreprise, mais si on entre en bourse, ce n’est plus possible. C’est le choix du fondateur, c’est le choix de l’entreprise. Ce n’est pas un problème nouveau.

L’idée que l’on peut confisquer la démocratie en s’appuyant sur les technologies de son époque, n’a rien d’inédit

Longtemps perçue comme un bastion progressiste, la Silicon Valley est désormais accusée par certains — en particulier en Europe — d’être devenue le laboratoire d’un projet sécessionniste des élites de la Tech, voire d’une révolution autoritaire à l’échelle planétaire. Que pensez-vous de cette lecture critique ? En quoi la Big Tech représente-t-elle une menace pour la démocratie ?

Il y a en effet un filon non démocratique interne à la Big Tech, c’est incontestable. Mais est-ce nouveau aux États-Unis ? Non. Pensez à William Randolph Hearst dans les années 1930, qui a été à l’origine du premier conglomérat médiatique, au point de contrôler l’infrastructure de l’information à une échelle sans précédent. C’était la même tendance non démocratique — capacité à orienter, voire à fabriquer l’opinion, tentation autoritaire, etc. — à ceci près que l’instrument n’était pas la technologie numérique, mais la presse. 

L’idée que l’on peut confisquer la démocratie ou l’annuler par la propagande, en s’appuyant sur les technologies de son époque, n’a rien d’inédit. L’idée que les chefs d’entreprise se trouvent en accord avec une politique moins démocratique n’est pas neuve non plus dans l’Histoire : ils sont souvent du côté du pouvoir établi, parce que l’État fait partie de l’économie. 

Cela ne disqualifie pas l’idéal démocratique, cela appelle à la vigilance, qui est précisément l’exigence démocratique. Et il ne faut pas prendre la dernière incarnation d’un problème pour la cause du problème.

 

Comprendre l’imaginaire de la Silicon Valley — France Culture

À ce jour, 90 % des tentatives d’implémentation de l’IA en entreprise ont échoué

Vous avez toujours défendu une ouverture radicale à l’innovation, y compris quand elle dérange. Est-ce que l’IA générative met cette posture à l’épreuve, au regard des questions anthropologiques sensibles qu’elle soulève pour beaucoup, ou tenez-vous la même ligne ?

L’innovation n’est ni bonne ni mauvaise en soi : c’est ce qu’on en fait. Du point de vue du travail, l’histoire de l’innovation est largement celle de l’automatisation et de l’augmentation de la production. Ce que je trouve vraiment intéressant dans l’IA, c’est qu’elle a la possibilité de briser ce cycle.

Jusqu’ici, la plupart des innovations consistaient à remplacer le travail. Un four thermique ultra-performant prend la place du boulanger, ou en démultiplie la production : au lieu d’une baguette, on en sortira 10. L’IA, elle, ne remplace pas le boulanger : elle ne va pas pétrir la pâte à sa place. Elle ne s’attaque pas au geste, à la manière dont nous traitons l’information, dont nous raisonnons. C’est la première fois qu’apparaît une technologie de type cognitif.

C’est précisément pour cela que je crois que l’IA, à terme, va renforcer le savoir-faire et sa valeur. Elle peut certes remplacer des personnes, mais elle peut surtout les rendre beaucoup plus productives. Là où l’on rédigeait un contrat dans la journée, on pourra en produire 10. Mais, dans le même mouvement, l’analyse de ces contrats demandera une vigilance accrue.

Autrement dit, plus l’IA accélère et démultiplie l’exécution cognitive, plus le savoir-faire et l’intelligence personnelle qui l’encadrent prennent de la valeur. Le jugement humain, loin d’être évincé, devient l’élément stratégique du dispositif. C’est ce qui me rend plutôt positive sur l’IA.

La vraie question, c’est comment elle va être implémentée dans les entreprises. C’est un sujet sur lequel je travaille et qui sera très difficile : les grandes entreprises sont structurées d’une manière qui se prête assez mal à l’IA. Comment se recomposer pour en tirer le meilleur parti, plutôt que de s’en servir comme d’un simple outil d’automatisation ? C’est totalement ouvert.

À ce jour, 90 % des tentatives d’implémentation de l’IA en entreprise ont échoué. Cela signifie qu’on ne sait pas encore l’utiliser. Il faudrait donc arrêter les grands discours, qu’ils soient hyperpositifs ou hypernégatifs : nous n’en sommes qu’au tout début.

La technologie ne remplace pas le travail : elle le reconfigure

Malgré l’IA et toute la puissance technologique accumulée, vous posez d’ailleurs un paradoxe : la productivité n’explose pas. Qu’est-ce que cela révèle sur la nature réelle du travail et de l’organisation ?

C’est un paradoxe bien documenté, repéré dès la fin des années 1980 par l’économiste Robert Solow, prix Nobel récemment décédé. Il constatait qu’on voyait des ordinateurs partout, sauf dans les statistiques de productivité. Il faut bien distinguer deux choses. La production peut augmenter avec l’accumulation de capital — plus de serveurs, plus d’outils. La productivité, elle, est une mesure d’efficacité : c’est la production par heure travaillée.

Reprenons l’exemple du boulanger. Si un boulanger s’équipe d’un four dernier cri et produit 10 % de baguettes en plus chaque jour, c’est sur le papier un gain évident. Mais si ce four est complexe, c’est souvent le cas, il va connaître des pannes, demander des réglages, un entretien des pièces. La production augmente, mais l’effort aussi. Et la productivité, elle, n’augmente pas mécaniquement.

Cela révèle simplement que la technologie ne remplace pas le travail : elle le reconfigure. Et les gains qu’elle permet ne se traduisent pas mécaniquement en salaires. Une part importante est absorbée par les coûts invisibles : complexité, conformité, maintenance. Le surplus existe, mais il est attribué au capital technologique plutôt qu’à la personne qui travaille.

Si on revient au monde de la tech, une entreprise peut passer de 10 à 100 millions d’utilisateurs sans augmenter ses effectifs, parce qu’elle considère que ce sont les algorithmes qui ont produit la croissance, et non le travail humain. Elle conserve donc le surplus.

À cela s’ajoute un basculement idéologique des années 1980 : on est passé du stakeholder au shareholder, c’est-à-dire qu’on a donné la priorité à la valeur actionnariale, et le surplus n’a pas été redistribué aux employés. Ce que révèle finalement le paradoxe de la productivité, c’est que le problème n’est pas la puissance de la technologie, mais la manière dont le travail s’organise autour d’elle. Si l’IA permet de revaloriser le savoir-faire, cela peut changer la donne pour les salariés.

 

Welcome to the Internet - Bo Burnham (from "Inside" -- ALBUM OUT NOW)

La France et l’Europe peuvent inventer leur propre modèle

La France subventionne aujourd’hui massivement son écosystème tech (crédit d’impôt recherche, BPI, label Start-Up Nation, etc.). Quel regard portez-vous sur ces initiatives ? Essayons-nous de reproduire ici le modèle américain ou d’inventer quelque chose de différent ?

Je trouve cela très bien. On l’a vu, l’amorçage de l’industrie technologique américaine a, pour une grande part, été assuré par l’État. Il faut arrêter d’imaginer le contraire. La France fait donc bien d’agir par la puissance publique. Il me semble que les investissements publics français dans la tech ont au moins le mérite d’être visibles et débattus dans le cadre démocratique. En Chine, l’investissement public est massivement assumé, mais il n’est pas débattu.

Et il y a en Europe un potentiel énorme. L’Europe est très riche, mais son épargne est dormante : elle n’est pas investie autant qu’aux États-Unis. Le manque de capitaux de croissance fait que les start-ups européennes sont mal financées et que les talents partent. Je crois beaucoup à des initiatives comme le ScaleUp Europe Fund : il faut les encourager et ne pas être obnubilé par d’autres modèles. Le plus grand incubateur de start-up au monde est à Paris, à la Station F. Certains pôles européens, comme Cambridge, sont remarquables, mais les entrepreneurs français, allemands ou italiens ne se vivent pas comme européens. 

La France et l’Europe peuvent inventer leur propre modèle, où l’investissement public serait pleinement assumé et où l’identité européenne deviendrait une réalité vécue, ce qui n’est pas encore le cas et c’est dommage. Cela exige des circulations beaucoup plus intenses à l’échelle du continent. Ce sera un atout, un centre de confiance, une garantie de stabilité et une capacité d’investissement à long terme.

L’Europe doit cesser d’avoir un complexe d’infériorité

Comment lisez-vous, depuis la Californie, les tentatives européennes de réguler les plateformes ? On entend dire que, dans la compétition technologique actuelle, les Américains s’amusent des Européens qui ne savent « que » réguler…

S’ils le pensent, ils ont tort. La Chine régule, et c’est précisément pour cela qu’elle gagne. La régulation n’est pas honteuse. Mais il ne faut pas se contenter de cette image-là : il faut y associer une image de construction. Les initiatives françaises, allemandes et européennes devraient être présentées différemment. Je crois que c’est l’Union européenne qui souffre d’un mauvais marketing.

L’Europe est un endroit extraordinaire, et très moderne. Quand j’y reviens, je suis toujours impressionnée. Mais je suis aussi surprise par une forme de négativité qui n’a pas lieu d’être. À terme, ces initiatives porteront leurs fruits. L’Europe doit cesser d’avoir un complexe d’infériorité.

Les êtres humains sont leurs propres machines de réactivation cognitive

Si vous deviez formuler une mise en garde et un motif d’espoir pour les 10 prochaines années, lesquels choisiriez-vous ?

Mon expérience me conduit à croire en l’innovation. La bonne idée, c’est de ne pas avoir d’opinions préconçues, mais de rester lucide face à la puissance des systèmes que l’on construit. Cela renvoie toujours à une forme de responsabilité personnelle. Ce n’est pas toujours la faute des autres : c’est aussi assumer sa propre responsabilité. Il faut garder sa capacité de jugement, sans pour autant que ce jugement soit nécessairement négatif.

Les nouvelles technologies nous obligent toujours à réfléchir, et c’est pour cela qu’elles sont positives. Qu’est-ce que comprendre ? Qu’est-ce que décider ? Qu’est-ce qu’agir de manière responsable ? Toutes les nouvelles technologies, et l’IA en particulier, peuvent réactiver nos fonctions cognitives. Quand on est habitué à une technologie, on l’oublie progressivement : on se ramollit intellectuellement. Une nouvelle technologie nous permet de réactiver notre machine mentale. Et c’est positif, quelle qu’elle soit, même si on choisit de ne pas l’utiliser.

Dans les réactions critiques face à la technologie, il y a presque toujours l’hypothèse qu’avant c’était mieux, comme s’il existait une qualité de l’esprit humain indépendante des systèmes dans lesquels il évolue. Il y a toujours un mythe d’origine. Mais les êtres humains sont ce qu’ils sont devenus avec leurs technologies, depuis l’origine.

Regarder les nouvelles technologies comme ce qui va nous aliéner relève toujours de ce rêve d’un esprit pur, originel — qui m’a toujours choquée en philosophie comme dans l’innovation. On est ce qu’on est devenu, on n’a jamais été autre chose. Et l’on devient ce que l’on va être par les technologies que l’on génère. Les êtres humains sont leurs propres machines de réactivation cognitive.