L’histoire technologique de la Silicon Valley est liée aux contrats militaires, bien avant la DARPA, qui d’ailleurs n’y est pas née. La Silicon Valley est le plus vieux cluster technologique du monde, et on l’oublie. Tout commence en 1909, avec la création de la Federal Telegraph Company par un ancien étudiant de Stanford.
Cette entreprise s’est spécialisée dans la radio à ondes continues, technologie stratégique permettant des communications plus stables et à plus longue distance. L’U.S. Navy, la marine américaine, en est devenue le client privilégié et son principal financeur. Dès le départ, donc, l’écosystème vit grâce à des contrats publics et militaires. Et beaucoup d’employés de la Federal Telegraph Company ont ensuite essaimé en créant leurs propres entreprises.
C’est d’ailleurs le point de départ d’une généalogie phénoménale des savoirs, caractéristique de la Silicon Valley, qui s’explique par des raisons juridiques. Si la Silicon Valley a fini par prendre le dessus, par exemple, sur la route 128, le corridor technologique de Boston, alors que les deux écosystèmes étaient massivement financés par l’État américain, c’est que le code des affaires de Californie interdisait les clauses de non-concurrence.
Cela a permis une circulation des compétences et un essaimage que le Massachusetts ne connaissait pas. Un ingénieur peut démissionner aujourd’hui de Google et arriver demain chez Nvidia. La force de la Silicon Valley a été cette culture de réseau, de circulation, et non de forteresse. Le Massachusetts a d’ailleurs fini par comprendre son erreur : il a rendu caduques les clauses de non-concurrence en 2018.
Reste que, depuis les origines, cette logique de financement public et de soutien militaire ne s’est jamais arrêtée. Électronique militaire, radars à micro-ondes, premières recherches en semi-conducteurs, etc. : l’État fédéral a financé énormément de choses.
Le père fondateur de la Silicon Valley moderne, Frederick Terman, qui a créé Stanford Park, était lui-même un élève de Vannevar Bush, lequel dirigeait l’Office of Scientific Research and Development et a coordonné une grande partie des efforts scientifiques américains pendant la Seconde Guerre mondiale. La présence militaire en Californie a toujours été massive et l’est toujours.
Rappelons aussi que les grandes plateformes numériques s’appuient évidemment sur Internet, qui est public. Et il ne faut pas oublier que toutes les entreprises d’Elon Musk, par exemple, ont reçu des milliards de dollars d’investissement public — le Washington Post avait évalué il y a quelques années cette somme à 38 milliards de dollars.
L’État américain a toujours absorbé une part significative du risque initial dans l’entrepreneuriat de la tech, contrairement au mythe de l’innovateur privé solitaire. C’est un point qui avait été très bien analysé par l’économiste Mariana Mazzucato dans son livre The Entrepreneurial State en 2015.