[Infographie] Lutte contre le changement climatique : qui fait quoi, avec ou contre qui ?

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Quel réseau d’acteurs engagés dans la lutte contre le changement climatique ?
Interview de Jérôme Raibaut

Face à la prolifération du moustique tigre, vecteur potentiel de maladies telles que la dengue ou le chikungunya, les Agences régionales de Santé (ARS) coordonnent localement la surveillance, l’information du public et les actions de démoustication.
Partout en France, ces établissements publics à caractère administratif (EPA) mobilisent collectivités, professionnels de santé et citoyens pour limiter les gîtes larvaires et protéger la population.
Jérôme Raibaut, directeur adjoint de la délégation départementale Alpes-Maritimes de l’ARS PACA, nous présente ces missions essentielles pour la santé publique.
Vous êtes directeur adjoint de la délégation départementale des Alpes Maritimes de l’Agence régionale de Santé Provence-Alpes-Côte d’Azur, responsable de la prévention et de la gestion des risques sanitaires. Concrètement, où se situent les moustiques et les maladies vectorielles dans votre portefeuille de risques, aux côtés par exemple des épisodes de contamination de l’eau potable ou d’autres crises sanitaires ? En quoi cette thématique a t elle pris de l’importance ces dernières années en région PACA ?
Dans notre portefeuille de gestion des risques sanitaires, les maladies vectorielles sont désormais considérées comme des risques émergents majeurs. Leur spécificité est une forte dimension environnementale, la nécessité d’une coordination multiacteurs et d’une mobilisation de l’ensemble de la société. L’ARS assure la surveillance entomologique, l’intervention autour des cas humains et la validation des périmètres de démoustication.
En effet, ces dernières années, le sujet a pris beaucoup d’importance. Le moustique tigre est implanté durablement dans les Alpes-Maritimes, phénomène amplifié par le changement climatique. Les flux touristiques nous rendent plus vulnérables aux épidémies sévissant hors hexagone. De ce fait, les cas autochtones explosent, avec en 2025 242 cas, dont 208 autochtones, et des foyers majeurs comme Antibes (131 cas).
Une forte attente sociale et médiatique nécessite de revoir nos stratégies de prévention, d’éducation, de communication envers le grand public et les professionnels de santé. La lutte antivectorielle est devenue une priorité sanitaire régionale, nécessitant une surveillance continue, une réactivité opérationnelle et une coordination étroite avec les collectivités et les acteurs de santé.
En PACA, on estime que plus de 97 % de la population vit désormais au contact du moustique tigre, présent dans la région depuis le milieu des années 2000. Comment l’ARS a t elle vécu ce glissement d’un « problème estival ponctuel » à une cohabitation devenue structurelle ? À partir de quel moment avez vous cessé de traiter le moustique comme un aléa saisonnier pour le considérer comme un élément permanent de l’environnement sanitaire ?
Au départ, le moustique tigre était effectivement perçu comme un aléa estival ponctuel, avec des interventions limitées en période chaude. Mais la situation a évolué rapidement : aujourd’hui, la quasi-totalité de la population vit avec le moustique, au quotidien, et sur une période d’activité de plus en plus longue (de mai à début décembre).
À partir du moment où les cas autochtones sont apparus de manière récurrente (premiers foyers dès 2010, puis augmentation forte depuis 2018), les stratégies de prévention et d’intervention ont complètement changé. L’année 2025 a marqué une rupture importante, avec des foyers majeurs en métropole, en lien avec l’épidémie de la Réunion.
Les actions ne sont plus ponctuelles, mais intégrées dans la planification sanitaire : surveillance entomologique permanente, partenariats avec les collectivités et les associations pour l’éducation à la santé, information et mobilisation des professionnels de santé. Une stratégie d’anticipation pour la gestion de crise est également en cours sous l’autorité du préfet, la planification ORSEC.
Nous avons cessé de considérer le moustique comme un aléa saisonnier dès que la transmission locale est devenue régulière et que la présence du vecteur s’est généralisée. Aujourd’hui, c’est un élément structurel de notre environnement sanitaire, nécessitant une stratégie pérenne de prévention, surveillance et gestion de crise.
Le moustique tigre est à la fois une nuisance quotidienne (bruit, piqûres, contraintes pour profiter des espaces extérieurs) et un vecteur potentiel de maladies, comme la dengue ou le chikungunya, avec des épisodes récents qualifiés de « jamais vu » dans la région. (Le Monde.fr). Comment hiérarchisez vous ces deux dimensions dans l’action de l’ARS : répondre à la souffrance « ordinaire » des habitants face aux moustiques, et prévenir en même temps un risque épidémique encore relativement rare, mais potentiellement lourd ? Est ce que cette tension se retrouve dans vos échanges avec les élus locaux ?
Effectivement, le moustique tigre constitue à la fois une nuisance ordinaire (gêne sociale) et un vecteur de maladies graves. L’ARS, dans le cadre de ses missions, hiérarchise ces deux dimensions en fonction de l’impact sanitaire :
a) Une priorité absolue : le risque épidémique. Les traitements adulticides sont strictement réservés aux situations sanitaires (autour des cas importés ou autochtones). Ces interventions sont strictement encadrées pour éviter l’exposition du public aux biocides, l’apparition de résistance et les impacts environnementaux.
b) La nuisance quotidienne : une compétence communale. Le confort des habitants relève des pouvoirs de police du maire : diagnostic communal, destruction des gîtes, sensibilisation des administrés. L’ARS accompagne les collectivités via des outils (formation, documents types, réunions techniques), mais n’intervient pas directement. Les traitements insecticides de confort sont à éviter.
Les relations avec les élus sont constructives et de plus en plus intenses, car les domaines d’intervention sont complémentaires. Les maires sont régulièrement sollicités par leurs administrés pour des démoustications, mais l’ARS rappelle que les traitements hors cadre sanitaire sont inefficaces et risqués (effet limité à 15 jours, risque de résistance, toxicité). La réponse passe par une coordination durable : lutte physique contre les gîtes, communication, et interventions ciblées en cas de risque épidémique.
Vous avez cosigné des travaux sur la surveillance d’Aedes albopictus et des arboviroses en France, dans le cadre du dispositif national activé chaque année de mai à novembre (Santé publique France). Pour un lectorat non spécialiste, pouvez vous expliquer comment fonctionne cette chaîne de surveillance en PACA : qui remonte quoi (médecins, laboratoires, collectivités, opérateurs de démoustication), à quelle fréquence, et comment ces données se traduisent — ou non — en décisions opérationnelles (interventions, messages de prévention, changement d’échelle) ?
La chaîne de surveillance repose sur un dispositif national activé chaque année de mai à novembre, coordonné par Santé publique France.
Les médecins et laboratoires déclarent les cas suspects ou confirmés de dengue/chikungunya à l’ARS via le système de signalement, qui est une obligation réglementaire. Leur précocité est déterminante pour déclencher les premières enquêtes de l’ARS auprès des patients (notion de voyage précédent les symptômes, lieux d’exposition aux piqûres et lieux fréquentés durant la virémie du malade) et limiter les risques de transmission.
Santé publique France centralise les données épidémiologiques, publie des bulletins hebdomadaires, analyse les tendances. Ses équipes appuient l’ARS au quotidien. Les collectivités locales peuvent également signaler les nuisances particulières, ce qui peut être une information complémentaire précieuse.
L’Entente interdépartementale pour la démoustication du littoral méditerranéen (EID Méditerranée) est l’opérateur retenu par l’ARS pour surveiller la prolifération du moustique, réaliser les enquêtes entomologiques et les traitements adulticides autour des cas confirmés.
Pour simplifier, le schéma type d’intervention/décision est le suivant :
Pour être opérationnelle, cette chaîne doit être réactive et coordonnée, du signalement de cas au traitement insecticide localisé et à la mobilisation des citoyens. L’objectif est de stopper la transmission locale et éviter l’extension des foyers, tout en respectant un cadre réglementaire strict.
La lutte antivectorielle repose encore beaucoup sur des traitements chimiques, alors même que leur efficacité tend à diminuer (résistances) et que leurs impacts sanitaires et environnementaux sont de plus en plus discutés. Parallèlement, de nouvelles approches sont à l’étude ou en expérimentation ailleurs : technique de l’insecte stérile, moustiques infectés par Wolbachia, etc. Comment l’ARS PACA arbitre t elle entre ces différentes options, entre urgence sanitaire et précaution écologique ? Qu’est ce qui bloque aujourd’hui, selon vous, le passage à des outils plus « structurels » comme Wolbachia en métropole ? La réglementation, les coûts, l’acceptabilité sociale, autre chose ?
Les autorités sanitaires appliquent actuellement une stratégie mixte, privilégiant la lutte chimique (adulticides, larvicides) en situation d’urgence sanitaire, tout en recherchant une transition vers des solutions plus durables.
La lutte chimique demeure la seule option approuvée pour circonscrire les foyers épidémiques et faire face aux cas confirmés. Néanmoins, son efficacité peut diminuer, notamment contre les femelles, et la résistance s’étend à plusieurs classes d’insecticides (pyréthrinoïdes, organophosphorés, notamment). En parallèle, nous suivons de près les solutions innovantes (Wolbachia, technique insecte stérile [TIS] par exemple).
Leur déploiement sera conditionné à plusieurs facteurs :
L’ARS PACA veille à allier réactivité sanitaire immédiate via les insecticides à une vision stratégique de long terme, encourageant l’émergence de méthodes innovantes.
On sait qu’une grande partie des gîtes larvaires se trouve sur des propriétés privées, ce qui fait de la mobilisation des habitants un levier central. L’ARS déploie d’ailleurs des kits de communication, des opérations « zéro moustique » avec les collectivités, des outils d’information à destination du grand public. Comment éviter que la responsabilité ne se traduise uniquement par un discours du type « Les gens ne font pas les bons gestes chez eux » ? Quels dispositifs concrets vous semblent les plus efficaces pour articuler la mobilisation des habitants, l’action des communes (urbanisme, gestion de l’eau, espaces verts) et les interventions plus ciblées de l’ARS ?
Il est vrai qu’une grande partie des gîtes larvaires se trouve sur des propriétés privées, ce qui rend la mobilisation citoyenne indispensable. Mais l’ARS PACA veille à éviter un discours culpabilisant.
L’approche repose sur une coresponsabilité et un accompagnement, avec plusieurs leviers, dont des dispositifs ludiques et pédagogiques pour impliquer sans contraindre. Par exemple, Mouskit Rallye (CODES 06). Il s’agit d’un parcours interactif pour les enfants et les familles, des ateliers pratiques, avec un quiz sur les gîtes larvaires. Le but est de transformer la contrainte en expérience collective positive, en donnant des gestes simples vider les coupelles, couvrir les récupérateurs d’eau) et en expliquant le pourquoi.
L’objectif est d’articuler les rôles entre habitants, communes et ARS sans faire porter la responsabilité sur un seul acteur. Les habitants restent des acteurs essentiels de la prévention par des gestes simples à domicile, mais toujours avec un appui concret des institutions, notamment par l’information et l’éducation.
Les communes interviennent de manière structurante à travers l’urbanisme et la gestion des espaces publics : diagnostic des gîtes, entretien des réseaux, gestion des espaces verts et plans communaux d’action. L’ARS, de son côté, se concentre sur les interventions sanitaires ciblées autour des cas, les campagnes régionales de prévention et la formation des référents communaux.
Cette organisation vise à éviter toute culpabilisation individuelle, au profit d’une approche fondée sur la coopération et la transparence. Les messages mettent l’accent sur l’efficacité collective, à travers des actions participatives, des outils pédagogiques et le partage d’informations permettant de prioriser les zones à risque, tout en valorisant les efforts engagés par les habitants comme par les collectivités.
En résumé : la clé est de passer d’une logique d’« injonctions individuelles » à une mobilisation partagée, où l’habitant est acteur, mais pas seul responsable, et où les institutions assument leurs rôles structurants.
Les moustiques ne se distribuent pas au hasard : certains quartiers (densité, végétation, points d’eau, conditions de logement) semblent plus touchés que d’autres, et le changement climatique élargit la période et les zones à risque, notamment dans les Hautes-Alpes. Dans vos observations, comment les inégalités sociales et territoriales jouent elles sur l’exposition aux moustiques et aux maladies vectorielles en PACA ? Est ce que vous voyez le moustique tigre comme un « laboratoire » de ce que sera la gestion d’autres impacts du changement climatique (canicules, qualité de l’air, accès à l’eau) dans les années qui viennent ?
En effet, l’exposition au moustique tigre n’est pas homogène. Elle est plus forte dans certains quartiers denses et socialement plus précaires, où la concentration de gîtes larvaires est favorisée par l’encombrement des balcons ou des espaces extérieurs et par des difficultés d’entretien. Les conditions de logement jouent également un rôle : l’absence de climatisation conduit plus souvent à garder les fenêtres ouvertes, augmentant ainsi le contact avec le moustique.
Les zones végétalisées et périurbaines sont aussi particulièrement concernées, notamment en raison des jardins, des cimetières et des espaces verts insuffisamment entretenus. Enfin, le changement climatique accentue ces phénomènes, en allongeant la période d’activité du moustique et en étendant sa présence à des zones jusqu’ici peu ou pas concernées.
Ces disparités créent des inégalités d’exposition sanitaire et de confort, qui recoupent souvent des inégalités socio-économiques : les ménages les plus modestes ont moins de moyens pour se protéger (moustiquaires, répulsifs) et vivent dans des environnements souvent plus propices aux gîtes.
Dans ce contexte, le moustique tigre est effectivement un signal faible devenu fort en quelques années. Il illustre la territorialisation des risques (quartiers et populations vulnérables, zones périurbaines et impose une coordination multiacteurs (État, ARS, communes, habitants, associations), qui sera également nécessaire pour gérer les canicules, la qualité de l’air ou l’accès à l’eau. Il montre également que la prévention doit être intégrée à la racine de l’ensemble des politiques publiques (urbanisme et politiques sociales, notamment) et pas uniquement à la santé publique et à l’offre de soins.
Le moustique tigre révèle que les impacts du changement climatique ne seront pas uniformes : ils accentueront les inégalités existantes. La gestion de ce risque préfigure les défis à venir : anticipation, équité territoriale, gouvernance partagée.

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