Il est vrai que cette vision systémique est difficile à mettre en action dès lors que l’on sort de l’approche purement sectorielle de l’offre. Mais il me semble que notre rôle, en tant qu’acteurs de la réflexion, est précisément de fabriquer des outils qui permettent d’appréhender ce système.
Aujourd’hui, nous sommes prisonniers de dispositifs qui formatent mal notre vision du monde. Je pense notamment au partage modal : c’est un concept hérité d’une vision des déplacements comme marché qui, s’il a eu sa raison d’être, empêche désormais de comprendre la réalité pertinente sur laquelle on veut agir, car le camembert statistique du partage modal évacue la question des distances.
On voit très peu de Plans de Déplacement urbains ou de Plans de Mobilité durable avec le paramètre des kilomètres parcourus, en valeur absolue, selon les modes. Le politique s’est habitué à ça : des objectifs d’évolution d’un pourcentage. Un indicateur qui ne permet pas de bien piloter des politiques de déplacement par rapport aux ambitions prioritaires sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre ou sur la promotion de la proximité dans la vie quotidienne.
Pour toucher du doigt le système, nous devons inventer des indicateurs plus révélateurs. Dès les années 1980, Jean-Pierre Orfeuil à l’Institut national de recherche sur les transports et leur sécurité (INRETS), a développé un indicateur simple : les budgets énergie-transport, combinant déplacement et logement.
Cette indispensable articulation entre localisation et mode de transport a été reprise depuis une dizaine d’années par le Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement (Cerema) avec la notion de coût résidentiel, qui associe les dépenses des ménages concernant le logement et les déplacements.
Il faut aussi savoir agir sur des objets concrets de coordination. Les lieux d’interface de la mobilité, du simple arrêt de bus aux gares du Grand Paris Express, sont des objets d’investigation et d’intervention à considérer en tant que telles pour saisir la mobilité. Or, l’appréhension de ces objets est morcelée parce que les compétences des différents opérateurs qui agissent dans ces lieux sont morcelées.
À part pour les aéroports, l’idée de faire de ces hubs des champs d’intervention pour des opérateurs spécifiques n’apparaît pas. Pourquoi ne pas tenter de créer à la fois l’objet et l’opérateur, pour ainsi fabriquer le système d’acteurs qui va bien avec le système sociotechnique ?
Et puis il y a la figure du piéton, cette entité transversale par excellence que Georges Amar, à la RATP, appelait la « cellule souche de la mobilité ». Que vous soyez automobiliste, cycliste ou usager du métro, vous commencez et terminez toujours votre trajet à pied. Si l’on prend le piéton comme sujet central de réflexion, on arrive à dépasser la vision systémique théorique qui est souvent impossible à retranscrire dans un document de planification comme un Schéma de Cohérence territoriale (SCOT).
L’échelle humaine d’une ville se mesure selon moi très simplement : si un piéton se sent bien, que ce soit dans une gare de Tokyo ou dans une zone périurbaine, alors l’échelle humaine est respectée. En privilégiant le piéton, on agit sur la qualité de l’espace public et on améliore l’efficacité de tous les autres modes de transport.
Donc, budget énergie-déplacement-logement, lieux d’interface ou encore figure et échelle du piéton devraient être au cœur des politiques de mobilité, pour qu’elles soient réellement des politiques de mobilité et non de transports.