En matière de mobilité, comme dans tout domaine, aucune idéologie ne doit primer sur les réalités. Je conteste le dogme selon lequel la mobilité serait une nuisance et qu’il faudrait lutter contre la voiture partout par principe. En ville dense, la voiture est un problème parce qu’elle prend trop d’espace, mais dans les zones peu denses, c’est une solution.
Le discours dominant sur la mobilité est souvent porté par des urbains qui peuvent se passer de la voiture du fait de la proximité des services et des transports publics. Ils représentent une fraction des 15 % de la population des communes-centres des grandes agglomérations. On oublie, ce faisant, que pour 43 % des Français vivant en périurbain, la voiture n’est pas un luxe, mais une nécessité.
La mobilité est une capacité et non une nuisance. C’est ce qui permet de vivre, mais aussi de nous rencontrer. La question des mobilités, c’est assurer l’accès à la ville, en minimisant les émissions de gaz à effet de serre (GES) et la consommation d’espace public, avec des budgets publics soutenables. Selon les territoires et les situations, la réponse à cette question peut varier.
Le coût de la voiture est souvent surestimé : en moyenne, elle représente 12 % des revenus du budget des ménages, soit environ 300 € par mois tout compris. Pour beaucoup, c’est le seul moyen d’accéder à la ville. L’immense majorité des Français (85 %) achète des voitures d’occasion et l’utilise longtemps, ce qui réduit encore son impact financier.
Peu à peu, la voiture électrique va régler la question du carbone, avec une division par 3, voire 5, des émissions, sans doute plus vite que les politiques de transport public. Dans 10 ans, l’argument de la pollution aura disparu. Le vrai sujet restera alors la place de la voiture dans l’espace public et la congestion. Il faut donc garantir l’accès à la ville pour tous, avec des moyens publics soutenables, sans se limiter à une simple politique de restriction.
Le vrai problème n’est pas la voiture en soi, mais l’absence d’alternatives adaptées. Le discours actuel est trop souvent culpabilisant et moralisateur, opposant de « bons » et de « mauvais » comportements, alors que la question est avant tout une question d’offre.
Deux scénarios se dessinent alors pour l’avenir : soit on développe massivement des alternatives performantes (transports collectifs, mobilités douces, etc.) pour accéder à la ville, soit la voiture électrique remplacera simplement la voiture thermique. La circulation automobile augmentera très probablement, ce qui dégradera la qualité de vie en ville. C’est hélas le scénario le plus probable.
La voiture électrique progresse déjà fortement : elle représente plus de 25 % des ventes de véhicules neufs. Et cette part va continuer à augmenter, notamment sous l’effet des contraintes sur les entreprises, qui sont les principaux acheteurs.
Il faudra donc réguler pour éviter la congestion de la ville. Je suis favorable depuis longtemps à un péage urbain low cost (environ 2 € par jour), avec des exonérations pour les bas revenus. C’est un véritable outil de transfert de richesse : on finance le transport public par ceux qui utilisent l’espace urbain, ce qui peut générer environ 150 millions d’euros par an de recettes possibles sur une agglomération comme celle de Lyon.
Les Zones à Faibles Émissions (ZFE) sont, elles, socialement injustes et pour cette raison une impasse. Contrairement à un péage, elles ciblent les plus pauvres et les CSP —, qui sont alors punis parce qu’ils ne peuvent pas changer de véhicule et qui, très probablement, frauderont, faute de pouvoir faire autrement. Soit on embellit nos villes en finançant des alternatives, notamment par le péage, soit on accepte des bouchons de voitures propres.
Il faudra donc aussi hiérarchiser en acceptant que le vélo seul ne remplace pas la voiture — ce qu’il fait par contre en intermodalité avec le transport public — et que l’on ne peut déployer les transports publics que dans les zones ou entre les zones de densité minimale. Avant tout projet majeur de transport, il faut faire un travail rigoureux d’analyse des origines-destinations — les données numériques sont de ce point de vue une vraie mine d’or — et construire ensuite les solutions adaptées à la demande et à nos capacités financières.