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Gilles Tremblay, chercheur sur les masculinités : « Former les intervenants médico-sociaux à une lecture genrée permet de dépasser les réactions défensives ou normatives »

Interview de Gilles Tremblay

Travailleur social, professeur titulaire retraité de l’École de travail social et de criminologie de l’Université Laval

Titulaire d’un doctorat en sciences biomédicales de l’Université de Montréal, Gilles Tremblay est professeur titulaire retraité de l’École de travail social et de criminologie de l’Université Laval, travailleur social, formateur et conférencier.

Depuis 40 ans, ses travaux sur les réalités masculines ont fortement contribué à leur reconnaissance ainsi qu’à l’avancement et la structuration de la recherche sur les masculinités au Québec.

Ses travaux ont eu un large rayonnement, tant au Québec qu’à l’international, tant dans la sphère académique que dans les milieux de pratique.

Au cours des dernières années, les recherches qu’il a dirigées sur les besoins des hommes en matière de soins de santé et de services sociaux et sur l’adaptation des services aux réalités masculines ont largement inspiré le Plan d’action ministériel en santé et bien-être des hommes.

Date : 16/04/2026

Pour commencer, pouvez-vous vous présenter et expliquer ce qui vous a amené à travailler sur les masculinités ?

Je m’intéresse aux questions de genre, et plus particulièrement aux masculinités, depuis plus de 40 ans. Je suis travailleur social de formation et, dès 1989, mon mémoire de maîtrise portait sur l’intervention psychosociale auprès des hommes. À l’époque, je constatais un paradoxe : alors que de nombreuses initiatives se développaient pour les femmes, il existait très peu d’équivalents pour les hommes, en dehors des questions de violence.

J’ai d’abord travaillé auprès de pères en période prénatale, puis j’ai réalisé un doctorat sur les relations père-fils et la construction de l’identité masculine, soutenu en 1999. En 2001, j’ai été recruté comme professeur à l’Université Laval, ce qui m’a permis de développer de nombreux projets de recherche sur les réalités masculines : santé, scolarité, paternité, rapports aux services. J’ai également dirigé jusqu’en 2016 l’équipe « Masculinités et société », alors principale équipe de recherche au Québec sur ces questions.

Nous avons élaboré un coffre à outils pour homme, pour adapter les pratiques des intervenants

Vous avez ensuite joué un rôle central dans la création d’un pôle de recherche. Pouvez-vous nous en dire plus ?

En 2017, le gouvernement a lancé un Plan ministériel « Santé et bien‑être des hommes ». Dans ce cadre, nous avons créé le pôle d’expertise et de recherche en santé bien-être des hommes, que j’ai dirigé jusqu’en 2024. Ce pôle a rassemblé jusqu’à 40 chercheurs et chercheuses : c’est une structure unique au monde par son ampleur et son fonctionnement collaboratif.

Malheureusement, le pôle a été touché par les coupes budgétaires et nous réfléchissons à la manière de maintenir ces dynamiques dans ce contexte. Ce pôle combine les volets recherche, mais aussi diffusion de résultats et élaboration d’outils concrets à la demande des milieux de pratique. Nous avons ainsi élaboré un coffre à outils pour homme, pour adapter les pratiques des intervenants aux réalités masculines.

Au Québec 35-40 % des tâches domestiques étaient réalisés par les pères

Comment expliquez-vous un tel soutien institutionnel au Québec sur cette thématique ?

Plusieurs facteurs entrent en jeu. D’abord, les indicateurs de santé montrent clairement que les hommes sont davantage touchés par certaines problématiques : suicide, maladies cardiovasculaires, cancers, traumatismes, violences subies et commises de toutes formes. Le Québec a fortement investi dans des approches ciblées, et cela fonctionne : le taux de suicide masculin a diminué d’environ 40 % en 25 ans.

Ensuite, le Québec possède une forte tradition de participation communautaire sur les problématiques sociales ou de santé et une culture relativement égalitaire. Une étude conduite il y a une dizaine d’années déjà montrait la singularité du Québec par rapport à ses voisins proches. Au Québec 35-40 % des tâches domestiques étaient réalisés par les pères contre 18 % au Canada et 15 % aux États-Unis ! Nous ne sommes pas à la parité, mais nous sommes en bonne voie.

L’institut universitaire SHERPA à Montréal travaille sur les questions d’immigration, de diversité et de santé

Vous avez travaillé en lien avec ce tissu communautaire ?

Oui, en étroite collaboration et ce travail conjoint a eu des impacts réels sur les politiques publiques. Le Regroupement provincial en santé et bien-être des hommes regroupe une centaine d’organismes axés sur la valorisation de la paternité, la violence conjugale, les agressions sexuelles vécues par des hommes, la prévention du suicide, l’itinérance masculine

Je vous donne quelques exemples pour vous donner une idée de l’ampleur du réseau. Il existe un regroupement d’une quinzaine d’organismes qui travaillent auprès des hommes agressés sexuellement dans l’enfance, une proportion loin d’être négligeable. L’association « À cœur d’homme Réseau d’aide aux hommes pour une société sans violence » regroupe 32 organismes communautaires autonomes qui viennent en aide aux hommes utilisant des comportements violents en contexte conjugal et familial. Je pense aussi au RIMAS, qui travaille sur la délinquance sexuelle.

Il y a aussi le Réseau Maisons Oxygène, qui accueille temporairement, au sein de 22 maisons, des hommes ayant la charge partielle ou complète de leurs enfants, parfois dans des situations de précarité ou d’itinérance. L’Association des centres de prévention du suicide regroupe 35 organismes déployant des volets spécifiques pour les hommes.

Enfin, l’institut universitaire SHERPA à Montréal travaille sur les questions d’immigration, de diversité et de santé et a développé tout un volet sur l’immigration au masculin. Ils ont notamment adapté des outils que nous avions développés sur le rapport des hommes aux services pour tenir compte de leurs spécificités et mieux répondre à leurs besoins en proposant pratiques inspirantes, ressources et publications.

 

On peut travailler la question des hommes sans se positionner contre les femmes

Comment le fait d’être une société plus égalitaire vient-il soutenir l’intérêt pour les hommes ?

Cela favorise une approche où l’on peut travailler la question des hommes sans se positionner contre les femmes, mais au contraire en complément, en affirmant clairement notre soutien aux luttes féministes et en nous démarquant des courants masculinistes ou de la « manosphère ».

Reconnaître ces masculinités dans toute leur diversité permet de déconstruire les modèles rigides et dominants

Dans vos travaux, vous insistez souvent sur l’idée de « masculinités au pluriel ». Est-ce une dimension essentielle à considérer quand on s’intéresse aux problématiques masculines ?

Oui, c’est fondamental. Parler des hommes au singulier n’a aucun sens. Les réalités masculines varient selon l’âge, la couleur de peau, l’origine migratoire, l’orientation sexuelle, le handicap, la classe sociale, l’appartenance culturelle ou autochtone.

Les hommes immigrants, par exemple, n’ont pas le même rapport aux institutions selon leur pays d’origine, leur langue, leur histoire avec l’État. D’ailleurs, de plus en plus, des groupes d’hommes se constituent pour parler de leurs réalités : que vit un homme sourd ou malentendant ? Gay ? Queer ou transgenre ? Etc.

La société québécoise est de plus en plus ouverte, mais des points de résistance et de crispation subsistent. D’un côté, nous avons eu l’exemple d’un homme public connu pour être un « straight » hétérosexuel qui se vernit les ongles. C’est passé et c’est même devenu une mode ! De l’autre côté, la diversité sexuelle est admise, mais il y a encore du travail à faire pour mieux accepter la diversité de genre…

Reconnaître ces masculinités dans toute leur diversité permet de déconstruire les modèles rigides et dominants de la masculinité. Plus on valorise la pluralité, plus on affaiblit les modèles misogynes de l’homme fort, dominateur et émotionnellement fermé.

Quand un homme arrive dans les services sociaux ou de santé, il a déjà achevé un processus complexe de questionnement identitaire

Comment a été mis en évidence le rapport spécifique des hommes à la demande d’aide ?

Dès la fin des années 1990, plusieurs regroupements québécois autour de la violence conjugale, de la prévention du suicide et des intervenants en dépendance ont partagé un même constat : les hommes arrivaient très tardivement dans les services, souvent parce qu’ils ne pouvaient plus faire autrement.

Pour mieux comprendre et agir sur ce phénomène, ils ont travaillé avec le sociologue spécialiste de la condition masculine et paternelle Germain Dulac. Il a recueilli la parole d’hommes et des professionnels dans une multitude de situations un peu partout au Québec.

Ses travaux confirment le constat fait par les professionnels de terrain : le processus de demande d’aide est un processus extrêmement difficile, car demander de l’aide, c’est mettre en question son identité masculine.

Cela veut dire que, quand un homme arrive dans les services sociaux ou de santé, il a déjà achevé un processus complexe de questionnement identitaire. Et même là, face à l’intervenant, il a toujours un peu la main sur la poignée de porte, prêt à partir en se demandant ce qu’il fait là.

La recherche nous a permis de dresser un portrait à jour et de voir ce qui avait — ou non — évolué

Est-ce que cette étude a été actualisée ? Dans le cadre du pôle, vous avez mené une grande étude entre 2012 et 2016. Est-ce que cela a permis de voir une évolution ?

Effectivement, nous avons obtenu une subvention importante en 2012 : le ministère voulait mieux comprendre les perceptions des hommes quant à leurs besoins psychosociaux et de santé.

La recherche comportait quatre volets : une méta-synthèse d’environ 60 études québécoises ; une analyse de données publiques (Statistique Canada, données de consultation, etc.), soit au total près d’une centaine de sources ; un sondage provincial auprès de 2 084 hommes, construit pour être représentatif (régions urbaines/rurales, statuts socioéconomiques, origines, langues, etc.) ; et enfin des groupes de discussion. L’ensemble nous a permis de dresser un portrait à jour et de voir ce qui avait — ou non — évolué.

 

Le passage à la demande d’aide reste difficile à tout âge

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans les résultats ?

Il y a une légère évolution, mais pas de révolution. Les jeunes hommes expriment davantage leurs émotions une fois engagés dans la relation d’aide. Chez les moins de 35 ans, l’expression des émotions et la proximité entre hommes (se confier, se prendre dans les bras, parler d’intime) semblent plus acceptées que chez les 55 ans et plus.

On observe aussi davantage d’implication des jeunes pères dans les tâches domestiques et familiales, même si des changements existent aussi chez les générations plus âgées, par rapport à il y a 20 ans.

En revanche, le passage à la demande d’aide reste difficile à tout âge, et il l’est encore plus dans des contextes comme la pauvreté ou l’immigration. L’isolement est plus fréquent, et la culture des services rejoint moins facilement ces publics.

Pour les hommes immigrants s’ajoutent la barrière de la langue, la méconnaissance des services (dans certains pays, ces dispositifs n’existent pas) et parfois une défiance envers les institutions publiques, perçues comme pouvant se retourner contre soi.

Un travail de proximité a alors été mené ce qui a permis de repérer des personnes à risque

Si les hommes peinent à venir à la rencontre des services, de quelle manière ces derniers peuvent-ils s’adapter pour se relier à ces publics ?

Un apprentissage clé de toutes ces années, c’est l’importance d’« aller vers ». Par exemple, à Montréal, lors de l’arrivée d’Uber, la dévalorisation brutale des permis de taxi a entraîné une détresse importante et une série de suicides.

Un travail de proximité a alors été mené directement sur les lieux où les chauffeurs se retrouvaient, ce qui a permis de repérer des personnes à risque et de prévenir des passages à l’acte. On a aussi des pratiques similaires lors d’annonces de fermeture d’usine : installer sur place une présence psychosociale accessible sur tous les quarts de travail (y compris de nuit) fait une différence.

Beaucoup d’hommes consultent tard, minimisent des symptômes, ou n’ont pas les repères

La prévention doit-elle s’appuyer sur la dimension socioculturelle des déterminants de santé pour être efficace ?

Les déterminants sociaux de la santé ne sont pas abstraits : ils se traduisent concrètement dans les normes, les attentes et les messages de prévention. Un collègue australien, John Macdonald, disait par exemple qu’on a su créer une culture du dépistage pour le cancer du sein — avec des rappels, des campagnes, une préoccupation socialement partagée. L’équivalent a longtemps été moins développé pour certains enjeux masculins.

Résultat : beaucoup d’hommes consultent tard, minimisent des symptômes, ou n’ont pas les repères pour se poser les bonnes questions. Développer une culture de la santé chez les hommes, c’est aussi travailler sur ces normes et sur l’accès à l’information.

L’Australie a obtenu des résultats significatifs en matière d’accès à la prévention et de baisse de recours tardifs aux soins en proposant des dépistages là où les hommes se trouvent, par exemple, près de magasins de bricolage ou de centres sportifs.

Certains hommes se confient plus facilement à distance, d’autres ont besoin de la relation incarnée

L’essor du numérique, puis la crise sanitaire de Covid-19, ont permis de développer les interventions en visio. Cette pratique se développe en France dans le champ de la santé, mais peine à s’implanter dans le champ de l’action sociale. Qu’en est-il au Québec ? Est-ce que cette modalité peut favoriser l’accès aux services pour les hommes ?

Nous avons effectivement mené une recherche sur cet axe et élaboré un petit guide d’utilisation à destination des intervenants. L’intervention à distance présente des avantages réels : le fait de rester dans un environnement familier réduit l’angoisse de la demande d’aide.

Cela évite aussi la stigmatisation de se rendre dans un service social, voire d’y être aperçu. En termes d’emploi du temps, c’est aussi facilitant pour ceux qui travaillent beaucoup, ont des enfants ou vivent loin des services.

En revanche, pour le travail de groupe ou les situations de couple, notamment en cas de violence conjugale, le présentiel reste souvent plus adapté. C’est plus facile de créer une dynamique. En présentiel, vous pouvez mettre huit ou neuf participants et avoir des échanges intéressants. En distanciel, il faut limiter à cinq personnes. Ce n’est pas impossible, mais cela demande de trouver des façons de faire un peu différentes.

En fait, la clé est d’offrir le choix : certains hommes se confient plus facilement à distance, d’autres ont besoin de la relation incarnée.

 

L’interaction humaine est essentielle, notamment lors du premier contact

Quels ont été les retours des professionnels sur cette expérimentation ?

Les intervenants ont trouvé qu’il était beaucoup plus facile « d’attraper » le client de cette façon, notamment dans le suivi en santé mentale. Les personnes ne viennent pas forcément régulièrement et les joindre chez eux facilite le suivi. Ensuite, il peut y avoir des difficultés liées à l’usage de la technologie, que ce soit du côté des intervenants ou des publics ou pour ces derniers, de l’accès même. Par exemple, avoir un réseau de qualité.

En revanche, il faut aussi poser des balises claires. D’une part en matière de confidentialité : est-ce que la personne est seule ? Les échanges sont-ils confidentiels ? Dans le cadre d’entretien de groupe, les autres participants peuvent ainsi être dérangés de voir passer la femme d’un participant derrière lui et savoir qu’elle peut entendre la conversation.

D’autre part, il est important de poser un cadre, par exemple vestimentaire. Demander de s’habiller correctement peut sembler niaiseux, mais porter un chandail plutôt qu’être tors nu appartient à ces des petites choses qui peuvent éviter des inconforts chez les autres participants.

Dans tous les cas, l’interaction humaine est essentielle, notamment lors du premier contact. Nous avons constaté, lors d’une autre enquête, qu’un message sur un répondeur invitant à laisser ses informations pour être rappelé ne fonctionne pas si bien que ça. 40 % des personnes enquêtées raccrochent et pour un tiers, cela ne pose pas de problème a priori. Le fait d’être accueilli, que ce soit au téléphone ou sur place, fait une différence fondamentale.

Former les intervenants à une lecture genrée permet de dépasser les réactions défensives ou normatives

La formation des professionnel.le.s doit donc intégrer ces dimensions du genre ?

C’est central. Les intervenants le disent clairement : la formation change la pratique. Elle permet de dépasser l’application mécanique d’un modèle et d’être plus attentif à ce qui se joue derrière les comportements, pour aider la personne à exprimer ce qu’elle vit réellement.

Les préjugés, souvent inconscients, influencent fortement l’intervention et la formation permet là aussi d’y être sensibilisé. Par exemple, en général, l’intervenant n’accueille pas de la même manière une détresse exprimée par un homme ou par une femme.

Autre exemple, lors d’un échange avec des hommes âgés, un homme de 69 ans, suivi en urologie, a demandé à son médecin ce que le traitement allait signifier pour sa sexualité. La réponse a été du type : « À votre âge, se préoccuper de sa sexualité, c’est inadéquat. » Cela illustre des jugements qui peuvent fermer la parole, alors même qu’il s’agissait d’une question légitime.

Former les intervenants à une lecture genrée permet de dépasser les réactions défensives ou normatives et d’entrer dans une compréhension plus fine de ce qui se joue réellement.

Ce n’est pas simple de diffuser ces approches dans toutes les disciplines

Le sociologue français Marc Bessin, dans ses travaux sur le travail social et les hommes, soulignaient deux choses : d’une part, que la temporalité de l’action sociale s’inscrivait plutôt dans un temps répondant davantage aux vécus féminins du temps et d’autre part, que la place prise par la psychanalyse dans la formation des professionnel.les en France rendait plus difficile la prise en compte du genre, parce qu’elle a davantage tendance à essentialiser les sexes que d’autres approches. Qu’en pensez-vous ?

Sur la temporalité, c’est assez juste. Un suivi « standard » linéaire (accueil, évaluation, plan d’intervention, bilan) ne correspond pas toujours à la réalité de certains hommes avec lesquels on avance plutôt par étapes, avec des objectifs de court terme. J’utilise souvent l’image d’un suivi « en escalier ». Parfois la personne disparaît un temps, puis revient si la relation de confiance a été installée.

Ensuite, le face-à-face centré sur « Parle-moi de ce que tu ressens » peut être très difficile pour un homme socialisé à couper ses émotions. Passer par le contexte est facilitant. Par exemple, demander de raconter ce qu’il s’est passé. Puis, à partir de là, de mettre des mots sur les émotions. Il est possible aussi de travailler autrement qu’assis l’un en face de l’autre : marcher, faire une activité, utiliser des supports.

Des outils simples peuvent débloquer beaucoup de choses : un génogramme réalisé par la personne, des photos de famille, un court texte de vulgarisation sur le deuil, la colère, la honte… Cela normalise, donne du vocabulaire, et facilite l’expression.

L’enjeu n’est pas de renoncer à la verbalisation, mais de créer les conditions pour qu’elle devienne possible. Souvent, l’agressivité ou la colère sont des émotions‑canaux qui masquent la peur, la tristesse ou la honte que les hommes n’ont pas appris à reconnaître et exprimer.

Sur le volet psychologique de la formation, les contextes sont différents entre nos deux pays. Au Québec, les travaux sur la santé et le bien-être des hommes se sont beaucoup développés à partir du travail social, ce qui donne d’emblée une lecture à la fois individuelle et sociale, et une certaine distance avec une approche uniquement intrapsychique.

La psychanalyse est aussi moins structurante ici qu’elle ne l’est en France. En revanche, ce n’est pas forcément simple de diffuser ces approches dans toutes les disciplines : la médecine, notamment, reste plus difficile à mobiliser, même si cela évolue.

 

L’enjeu n’est donc pas de renforcer les stéréotypes, mais bien de les faire éclater

Reconnaître des problématiques spécifiques aux hommes peut-il éviter certaines lectures polarisées — du type « Tout est fait pour les femmes » — et permettre de sortir d’une logique d’opposition ?

Je pense que oui, à condition de rester dans une approche de santé publique et de justice sociale, pas dans la culpabilisation d’un sexe contre l’autre. On observe d’ailleurs un rapprochement de certains indicateurs : des comportements autrefois très masculins, comme l’alcoolisation ponctuelle massive ou les prises de risques au volant, existent aussi davantage chez les femmes, même s’ils restent majoritairement masculins. L’important est de comprendre les mécanismes de socialisation, pas à « désigner un camp ».

Il y a aussi des enjeux où les hommes sont particulièrement touchés : par exemple, les garçons sont davantage touchés par le décrochage scolaire et sont moins nombreux à atteindre l’enseignement supérieur. La question n’est pas de dire que l’école « serait faite pour les filles », mais de reconnaître la diversité des façons d’apprendre et de socialiser.

Certaines pédagogies, à l’instar des projets, de la mise en action, du tutorat, des petits groupes peuvent faciliter l’apprentissage chez les garçons — et, en pratique, bénéficier aussi à une partie des filles. L’enjeu n’est donc pas de renforcer les stéréotypes, mais bien de les faire éclater, d’ouvrir le champ des possibles et diversifier les formes d’apprentissage.

Reconnaître les vulnérabilités masculines, c’est se donner les moyens de mieux les transformer

Pour conclure, quel message principal souhaiteriez-vous faire passer ?

Travailler sur les hommes et les masculinités n’est ni antiféministe ni réactionnaire. C’est au contraire une condition pour progresser vers une société plus égalitaire, plus juste et plus en santé. Reconnaître les vulnérabilités masculines, c’est aussi se donner les moyens de mieux les transformer.