Note de lecture : Leurs enfants dans la ville, de Clément Rivière

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La rue constitue un espace d’expérimentation singulier, où les enfants peuvent faire l’expérience de la vie urbaine.
Interview de Elsa Ramos

L’autonomie spatiale des enfants s’est considérablement réduite par rapport à celle de leurs aînés, notamment sous l’effet d’une anxiété parentale accrue, nourrie par une abondante exposition médiatique aux dangers potentiels.
De plus en plus, leur quotidien se déroule majoritairement dans des espaces clos — domicile, école, véhicules ou lieux d’activités encadrées —, limitant leur accès à l’extérieur, comme le soulignent les géographes néerlandais Lia Karsten et Willem Van Vliet, à l’origine du concept “d’enfant d’intérieur”.
Les répercussions physiques, sociales et émotionnelles de cette évolution sur leur développement restent à évaluer.
Elsa Ramos, sociologue au CERLIS et maîtresse de conférences à l’Université Paris-Cité, interroge cette mutation dans divers endroits du globe, en recentrant son analyse sur les espaces de vie désormais privilégiés par les jeunes : la chambre, les univers numériques et les activités structurées.
Cette recomposition brouille les frontières entre sphères publique et privée. Où situer, en effet, un enfant géolocalisé par ses parents, alors qu’il se trouve physiquement dans le quartier, mais virtuellement ailleurs ?
Dans une société qui valorise l’autonomie, cette surveillance constante ne devrait-elle pas nous conduire à en redéfinir les fondements ?
Pour commencer, quels sont vos sujets de recherche principaux et qu’est-ce qui les relie ?
Mes sujets de recherche sont la famille, la jeunesse et la migration. La notion de chez-soi traverse l’ensemble de ces thèmes et est donc présente de manière transversale dans mes travaux. J’ai soutenu ma thèse en 2000 sur le chez-soi des jeunes adultes qui vivent chez leurs parents, les Tanguy. J’ai aussi travaillé sur ce que veut dire le chez-soi pour des provinciaux
Que signifie « Je rentre chez moi ce week-end » ? C’est vraiment mon prisme de recherche, que j’explore sur des terrains très divers en France, mais aussi au Brésil, où j’ai conduit une étude sur les jeunes adultes chez leurs parents, ainsi qu’au Sénégal, ou plus largement en Afrique de l’Ouest, pour interroger le modèle de la famille et de l’individu, et sa place dans les pays dits des Suds.
Concernant la place des enfants dans l’espace urbain, la problématique se posait un peu différemment. Avec François de Singly, mon directeur de thèse, et avec lequel j’ai collaboré à plusieurs reprises dans des recherches ultérieures, nous avions mené une étude comparée des mobilités adolescentes sur les 12-14 ans, entre Paris et la région parisienne d’une part et d’autre part Lisbonne et son aire urbaine.
Le trajet pour aller à l’école est un espace où les jeunes ne sont ni sous le regard de l’institution familiale ni sous celui de l’institution scolaire. Sur ce trajet-là, les jeunes en France parlaient énormément « d’autonomie », ce qui correspond à des sociétés dites individualistes.
Reportée à l’espace domestique, cette , incarné par une chambre à soi. Dans les sociétés individualistes, les individus ont besoin d’un espace à soi pour se retirer du groupe familial. Au Portugal, par exemple, ou au Brésil, ce n’est pas pareil, on ne retrouve pas cette idée d’autonomie dans le discours des enfants.
Est-ce que ce n’est pas aussi parce qu’aller à l’école seul ou sans adulte se fait peut-être beaucoup plus tôt, et ne constitue donc pas autant un sujet, une revendication ?
Oui et on observe les mêmes mécanismes pour la chambre
Rappelons que, à cette époque, on passe de la puissance paternelle à l’autorité parentale. Émerge alors un modèle de famille où chacun a le droit de prendre la parole et de participer aux décisions qui le concernent, adultes comme enfants. Et la chambre, elle, est progressivement construite comme un espace de retrait, un lieu à soi, pour devenir soi. On se retire du groupe, des espaces communs, là où l’on est assigné à une place de membre de la famille.
Dans les préceptes éducatifs, la chambre apparaît comme le lieu émancipateur, le lieu de construction d’autonomie. Je ne suis pas forcément à l’aise sur la question de l’enfant dans les espaces extérieurs, mais, dans les années 80, les travaux sur les « cités » les ont fréquemment présentés comme des espaces d’interconnaissance, où les enfants étaient plus libres de jouer, tout en restant, d’une certaine manière, sous surveillance.
Je pense surtout que la question qu’il faut se poser c’est « Qu’est-ce que l’extérieur ? » Est-ce bénéficier d’un jardin ? Est-ce aller au parc ou sortir avec l’enfant ? Est-ce faire du vélo avec l’enfant ? Et puis, aujourd’hui, avec les écrans et les connexions, l’extérieur est partout à l’intérieur, et l’intérieur devient ambigu. Donc, de quoi parle-t-on ? On peut être à l’extérieur avec les parents dans la poche via le téléphone. Au fond, j’ai presque envie de dire qu’on gagne à ne pas cliver à ce point-là.
La nuance que vous établissez est intéressante, car les sociologues urbains ont tendance à dire que le fait de passer plus de temps à l’intérieur, et surtout dans sa chambre, symbolise un repli sur soi, là où, dans les faits, la chambre tient aussi un rôle important dans la découverte du monde, par la médiation du numérique. Que l’on trouve cela bien ou pas, c’est par ce prisme que les adolescents connaissent beaucoup de choses qu’ils découvraient peut-être d’une autre manière auparavant, dans la rue ou ailleurs.
Oui et sur la question de l’autonomie, on observe aussi qu’un certain nombre de jeunes adultes qui vivent chez leurs parents disent « Attends, c’est bon, je suis chez moi, c’est ma chambre. Ce qui s’y passe, ça ne les regarde pas. » Je pense que cette expression-là (« chez-moi ») est intéressante, parce qu’on peut aussi la trouver chez des plus jeunes, des ados, notamment.
Donc, l’articulation « chez-moi/chez mes parents » peut être distinguée en trois dimensions de la perception et du ressenti de l’enfant, trois « chez-moi ». D’abord, les territoires personnels, plus ou moins étendus d’un enfant à l’autre : la chambre individuelle et, pour certains, une salle de jeu où les parents vont très peu. Le « chez mes parents », qui renvoie aux règles parentales : l’heure des repas, du lever, du coucher, la durée d’utilisation des écrans…
Enfin, le « chez nous », caractérisé par la convivialité familiale, dimension dans laquelle les relations parents-enfants se font sur un mode plus égalitaire, laissant la place à l’expression de l’enfant comme individu. Au Brésil et au Portugal, par exemple, les amis sont les amis de la famille : donc, les amis de l’enfant sont des amis de la famille et les amis des parents sont les amis de l’enfant. On n’a pas ce clivage, des territoires personnels, d’un côté, et des règles parentales, de l’autre.
Les trois chez-soi s’articulent différemment et la limite entre les différentes dimensions est plus floue. Dans l’étude comparée mentionnée plus haut, on a observé qu’en région parisienne, malgré cette idée qu’à l’adolescence les jeunes s’éloignent du domicile parental, ils se réunissent dans un parc à quelques pas de l’école ou de la maison.
Au Portugal et à Lisbonne surtout, on a observé qu’ils allaient plus loin et qu’ils investissaient des espaces comme les terrains vagues. Un groupe de jeunes avait investi une carcasse de voiture, ils avaient fait une sorte de cabane à l’intérieur.
Aujourd’hui, ce temps de liberté est souvent matérialisé par le numérique et le temps passé dans la chambre. Mais il ne faut pas oublier que la chambre de l’enfant représente parfois la paix des parents, le « Va dans ta chambre » peut vouloir dire « Fiche-moi la paix et laisse-moi mon espace ».
De la même façon, les règles parentales ne sont pas des choses contre lesquelles le jeune lutte à tout prix, elles sont aussi un cadre acceptable pour l’enfant. Au Brésil, une expression, « C’est pour mon bien », illustre cette idée « Voilà. J’ai 24 ans. Mes parents ne me laissent pas sortir le soir à Rio parce que c’est dangereux, mais c’est pour mon bien. »
C’est presque une dimension horizontale de protection, où les parents et les enfants prennent soin les uns des autres, alors que les règles familiales revêtent une dimension de hiérarchie et d’autorité verticale.
Peut-on aussi le penser en termes de transmission ? On a souvent le cas dans le rapport mère-fille, avec la mère qui dit « J’ai vécu ça, je ne veux pas que tu le vives, donc tu n’es pas autorisée à… ». On peut questionner l’horizontalité du discours, puisqu’il y a une forme d’inégalité du parent qui présente une certaine image de l’extérieur à son enfant, qui n’a pas pu se faire sa propre idée.
Au Brésil, il y a une expression qui dit « Mes parents sont mes amis », mais c’est mal traduit, ce n’est pas vraiment de l’amitié dont on parle.
Là-bas, il y a vraiment cette idée de « Mon père est mon ami », et « Ma mère est mon amie », et « Moi, je suis l’ami de mes parents ». On est dans une relation de réciprocité horizontale où chacun veille sur les autres.
Une forme de coveillance qui n’est pas ressentie comme de la surveillance par l’enfant ?
Oui, et dans le prolongement, dans la manière dont les enfants vont assimiler les règles parentales, on se rend compte que ce n’est pas sous forme de règles, mais plutôt le fruit d’expériences empiriques : « Je sais que ma mère ne supporte pas ça. Je sais que mon père, il aime bien ça ». Et finalement, le fait de grandir, c’est connaître ces règles, les négocier, trouver un nouveau compromis.
Même chez les petits, les 6, 7 ans et 8 ans, on a, dans les entretiens, « Je sais que papa, il n’aime pas ça », « Je sais que maman, elle n’aime pas quand on crie », par exemple. Et ça, c’est très intéressant : il y en a pour qui les règles veulent dire « Je comprends, je suis d’accord », tandis que, pour d’autres, cela signifie, « Je joue avec, je teste les limites ». Et si on pense aux applications de géolocalisation, d’une certaine manière, avec le téléphone, le chez-soi se prolonge dehors, dans la dimension des règles parentales.
Peut-on alors dire que, contrairement aux idées reçues, l’adolescence n’est pas nécessairement un moment de forte émancipation ou de conflit ?
Au départ, l’adolescence est une catégorie psychologique qui contient l’idée de crise, la crise d’adolescence. En sociologie, l’adolescence est plutôt une catégorie d’âge, celle du collège et du lycée. Mais je pense effectivement que les ados sont plus proches de leurs parents qu’on ne le pense. Sur la question de la relation aux parents, la grille de lecture est souvent la conflictualité, alors que pas nécessairement.
Sur la question du chez-soi, comme je l’ai évoqué précédemment, à l’issue de mes terrains en France j’ai pu distinguer trois dimensions objectives, les 3 chez : « Chez moi, chez mes parents, chez nous ». Le territoire personnel, ça peut aussi être ma place à table : « Il est hors de question qu’on vienne s’asseoir à ma place parce que c’est ma place à moi ». C’est aussi une question d’appartenance au groupe familial. De se dire, « Si on prenait ma place, j’aurais l’impression d’être mis à la porte de chez moi ».
Ces trois dimensions sont vécues de deux manières différentes : il y a ceux qui considèrent que « C’est chez mes parents, mais c’est aussi chez moi » et puis, il y a ceux qui disent « C’est chez moi, mais c’est surtout chez mes parents ». Et puis, on relève des stratégies. Par exemple, « Quand je rentre chez moi, je passe cinq minutes dans les pièces communes pour faire style… Chez mes parents, ce n’est pas un hôtel ! »
C’est un peu la tension entre le minimum que l’on doit aux parents, parce que ce n’est pas un hôtel, et le minimum que les parents nous doivent, parce que l’on est aussi chez nous. Parfois la question du chez-soi se fait aussi par rapport aux frères et sœurs : le grand frère qui s’approprie le rôle de parent, ou les petits qui hurlent. Ces aspects-là posent la question d’appropriation par les jeux, par les corps, etc.
L’appropriation, c’est aussi le ménage. Dans le cadre de l’enquête à laquelle je faisais allusion sur les jeunes adultes vivant chez leurs parents, certains jeunes disaient, « Dans ma chambre, c’est mon bordel. » Cela veut dire « Mon organisation a des critères de rangement propres et ils sont aussi valables que ceux de ma mère ». Ce sont des stratégies d’appropriation des lieux. Et pour les petits, il y avait aussi les petits frères et sœurs qui envahissent… Donc, pour revenir aux trois « chez », ils sont très identifiables en France et la chambre (territoire personnel) a une fonction d’individualisation.
On est dans un modèle de famille dans lequel on est individu avant d’être membre du groupe. L’individu est individualisé. Au Brésil, les différentes dimensions du chez-soi sont imbriquées : le territoire personnel ne fait pas sens, les règles parentales sont nôtres, et le chez-nous y est adossé.
Ainsi, les définitions de famille et d’individu sont différentes : on est membre du groupe avant d’être individu. Parfois il y a une distinction entre les membres de la famille, mais c’est au service de la gestion du groupe familial. Il y a des tâches précises assignées en fonction des compétences de chacun, les individus sont spécialisés et non territorialisés. Et dans les deux cas, en France comme au Brésil, les enfants ont pour fonction d’élever la famille dans la hiérarchie sociale.
Dans votre travail pour Leroy Merlin Source, vous avez enquêté au sein de plusieurs foyers sur la manière dont les différents membres du foyer s’approprient l’espace. À l’issue de cette démarche, vous avez opéré une distinction des enfants selon quatre catégories : l’enfant territorial, l’enfant dépossédé, l’enfant circulant et l’enfant cohabitant. Par rapport à la comparaison Nord/Sud qui traverse vos travaux, peut-on dire que le modèle français converge plutôt vers le modèle de l’enfant territorial ?
Oui, dans cette étude pour Leroy Merlin Source, j’analyse les différences dans la manière dont les enfants se rapportent à l’espace domestique au prisme de l’ambiance sonore. J’ai analysé les enregistrements recueillis selon deux indicateurs : le territoire personnel (espaces appréciés et occupés par l’enfant) et la gêne (espaces à interférence, où les limites du territoire personnel ne sont pas toujours respectées).
À partir de ces dimensions et de la configuration que crée leur répartition dans l’espace, j’ai défini quatre types de chez-soi des 6-13 ans. Au sein de chacun de ces quatre types, les trois « chez » s’articulent différemment :
Ces quatre types de « chez-soi » ont en effet été mis aux jours dans le cadre d’un terrain basé en France, il n’y a donc pas de types de « chez-soi » assignés en fonction des pays. Cependant, dans le modèle le plus territorial, la question de la reconnaissance de l’espace de l’autre est fondamentale, la reconnaissance par autrui des espaces à soi est beaucoup plus centrale dans les pays du Nord.
Comme nous l’avons dit, dans les pays dits des Suds, la notion de chez-soi et de territoire personnel est moins investie et moins importante. Cela peut s’expliquer par la plus grande autonomie et liberté de déplacement octroyée aux enfants en dehors du foyer.
Après, il ne faut pas non plus caricaturer, ce sont plutôt des clés d’analyse générales que des modèles intangibles au sein d’une famille ou d’un pays. Parfois au sein d’une même famille, il y a plusieurs types d’enfants en fonction de leur caractère, et le rapport au chez-soi et à l’autonomie peut même évoluer au cours de l’enfance et de l’adolescence de l’individu.
Dans vos travaux, on voit que d’une famille à l’autre, le fait d’avoir son espace, sa chambre, n’est pas perçu de la même manière en fonction de l’enfant. Pour certains, être dans sa chambre signifie « être un bébé », tandis qu’être dans le salon, c’est être adulte. Partager les espaces avec ses parents constitue-t-il une manière de se hisser au rang d’interlocuteur ?
Oui d’un enfant à l’autre, ça peut varier.
Ce qui est intéressant, c’est que des parents de milieu supérieur ont un discours d’autonomisation de leurs enfants que l’on trouve moins dans le milieu populaire. C’est l’une des recherches de François de Singly. Mais finalement, les classes supérieures vont avoir tendance à s’accroupir, à se mettre à la hauteur de leurs enfants plutôt que d’élever l’enfant vers soi. Un exemple intéressant tiré des recherches de François de Singly : des parents organisent un apéritif sans alcool et eux-mêmes ne boivent pas d’alcool pour être à la hauteur de leurs enfants.
La diminution de la présence des enfants dans la rue s’explique en partie par une spécialisation des espaces, dédiés aux enfants d’un côté et aux adultes de l’autre. La rue serait-elle devenue un espace réservé aux adultes ? Par ce déplacement, l’espace intérieur (la chambre, l’école, les activités) ne se transforme-t-il pas en un lieu où doivent se réaliser les promesses de l’extérieur ?
Parfois, je vois passer des enfants sur les trottinettes électriques et je suis étonnée de leur jeune âge… Être dehors, qu’est-ce que cela veut dire, finalement ? Quand on est dans sa chambre, on peut voir le monde extérieur sous un prisme, mais quand on est à l’extérieur, on peut aussi être complètement statique et bloqué sur son téléphone.

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