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Carole Gayet-Viaud, ethnographe de l’espace public : « Dans la civilité, il y a une responsabilité collective »

Interview de Carole Gayet-Viaud

© DR
Sociologue, Chercheuse CNRS au Centre national de la recherche scientifique

Dans le langage courant, le terme « civilité » est surtout utilisé sous sa forme négative, « incivilité », pour désigner des comportements jugés déviants, qu’il faudrait contrôler ou résoudre. Au-delà de ce prisme, la civilité urbaine renvoie pourtant à un ensemble de normes organisant les interactions publiques.

Comment cette civilité peut-elle être définie et mise en action dans l’espace public, au-delà d’une réduction à l’incivilité ?

Comment les espaces publics deviennent-ils le lieu de négociations permanentes des normes qui régissent les interactions publiques ?

Quels rôles peuvent tenir les différents acteurs (institutions, mais aussi habitants et corps intermédiaires) dans la définition et la mise en action de ces normes ?

Pour répondre à ces questions, nous avons rencontré Carole Gayet-Viaud, ethnographe spécialiste de la civilité et de la coexistence urbaine, chargée de recherche CNRS au CESDIP et chercheuse associée au CEMS (EHESS).

Ses recherches étudient plusieurs phénomènes liés à la civilité urbaine, et notamment le harcèlement de rue. Elle est notamment l’autrice de La Civilité urbaine. Les formes élémentaires de la coexistence démocratique (Economica, 2022)

La civilité est utilisée dans le langage courant avec une définition différente de celle de la recherche. Dans vos travaux, comment définissez-vous la civilité urbaine ?

Pour schématiser, je dirais qu’on retrouve trois définitions. La civilité peut désigner une qualité des conduites, une conduite considérée comme correcte. Elle peut également désigner une qualité ou vertu des personnes, qui peut alors être articulée avec des enjeux d’art de faire, d’éducation, voire de distinction. Enfin, la troisième acception, que j’utilise, est plus ample et désigne un régime relationnel.

Le terme civil s’oppose au militaire et au religieux, et « être en civil » signifie alors « être en simple citoyen », avoir un statut de simple membre d’une communauté. Cette troisième définition n’ignore pas les deux autres, mais les inclut, et les considère comme des définitions dérivées. Surtout, il s’agit de refuser la réduction du concept à l’appréciation des conduites ou des personnes. La civilité désigne alors un régime normatif qui organise les relations entre membres d’une communauté, en tant que simples concitoyens — un régime de sous-détermination en quelque sorte, où les rapports ne sont définis par d’autres lien ou statut que celui donné par la coexistence.

J’adopte une approche pragmatiste, c’est-à-dire que je considère la civilité comme une activité. Dans les approches pragmatistes, l’objectif est d’étudier les phénomènes en mouvement, vivants, et donc en activité. Dans mes travaux, je définis la civilité comme une activité de réglage des relations, des choses dues entre concitoyens. Cette activité règle les conditions de la confiance, de la défiance, des solidarités et de l’entraide. Elle est articulée au cadre politique dans lequel on vit, la civilité en Chine, par exemple, n’étant pas la civilité en France ou en Europe.

En ville, il y a une écologie particulière des relations entre " passant·es "

Vous utilisez le terme civilité « urbaine », pourquoi cette focale sur l’urbain ?

Dans les sociétés occidentales, le phénomène urbain, qui est un phénomène massif, a été historiquement lié au développement de la culture démocratique. L’hospitalité des villes, la capacité d’y circuler et d’y prendre place de manière anonyme se sont développées en lien étroit avec la mise en place du régime démocratique et des droits attachés au statut de citoyen. La ville crée des interactions spécifiques, car elle est une centralité, avec un côtoiement inédit de personnes qui ne se connaissent pas. Elle permet de passer d’un régime d’interconnaissance à un régime de non-familiarité, qui transforme les relations dans l’espace public.

Dans les territoires ruraux, les conditions de l’anonymat et de l’interconnaissance sont différentes, les formes du contrôle social le sont donc aussi. En ville, il y a une écologie particulière des relations entre « passant·es » qui a permis un développement particulier de la civilité. Cela ne veut pas dire que la civilité s’arrête aux portes des villes. J’ai surtout travaillé sur les grands centres urbains, mais un travail d’ethnographie des formes et épreuves de la civilité dans les ruralités serait à conduire.

Certaines conduites catégorisées comme " inciviles " sont le fruit de dysfonctionnements ou d’injustices

Quel est le lien entre la civilité, et les notions d’incivilité et de déviance ?

Le lien entre la civilité et la déviance s’est fait essentiellement dans les dernières décennies avec l’avènement du concept criminologique d’incivilité, qui est une innovation contemporaine que je documente dans mes travaux. Le concept d’incivilité s’est développé dans les années 1970 et 1980 aux États-Unis avec les travaux sur le « fear of crime », littéralement la « peur du crime », expression traduite en France par « sentiment d’insécurité ». Cette préoccupation pour les désordres urbains et la délinquance a contribué à déplacer la civilité vers le champ de la déviance, de la délinquance et de la criminologie, dans les espaces à la fois médiatiques, politiques et académiques.

Il reste un champ d’études de la civilité, plutôt mené par les historiens ou les littéraires qui étudient la civilité comme une valeur ou des usages du passé, souvent sous l’Ancien Régime, mais peu l’étudient positivement comme un champ de pratiques contemporaines. De l’autre côté, le champ d’études qui s’intéresse plutôt à l’incivilité est pris dans le cadrage sécuritaire du sujet, réducteur et biaisé.

De nombreux chercheurs spécialistes de la jeunesse ou des quartiers d’habitat social ont contesté l’usage du concept d’incivilité, sa pertinence, et l’idée que l’incivilité mènerait à la délinquance ou au crime, au moment où ce concept criminologique s’est imposé en France, à partir du milieu des années 1990 et au long des années 2000. Le lien avec la délinquance s’est établi autour de la théorie de la vitre brisée, qui considère que les incivilités sont le premier stade d’une entrée dans la délinquance, aboutissant ensuite à de la criminalité lourde. Ce mode de pensée a servi de justification à une augmentation de la répression.

Pourtant, en regardant les situations incivilogènes dans leur ensemble, deux choses importantes apparaissent. D’abord, une même personne ne va pas se comporter de la même manière partout. Les situations et les environnements sont donc importants pour créer les possibilités d’une relation attentive aux autres. Certaines situations ne réunissent pas les conditions et vont donc pousser des personnes, habituellement attentives et attachées aux exigences de la civilité, à les négliger pour un temps.

Ensuite, certaines conduites catégorisées comme « inciviles » sont le fruit de dysfonctionnements ou d’injustices. Il faut donc regarder le déroulement des situations dans le temps, et les conditions de félicité des activités et des échanges, plutôt que prendre certains aspects de façon isolée et purement formelle. Dans la civilité, il y a une responsabilité collective, alors que l’approche individualiste et morale est réductrice.

 

Les caméras de surveillance ou les digicodes ne remplacent pas la présence humaine

Quel rôle jouent les institutions dans la construction de l’incivilité ?

En regardant dans le détail les situations, on voit souvent des dysfonctionnements organisationnels en jeu dans les incivilités : soit les institutions ne donnent pas les moyens de faire exister les normes, soit les façons de faire des organisations sont productrices d’injustice, par exemple avec une mise en concurrence des usagers. Les mesures de l’incivilité ne rendent jamais compte de ces aspects-là : parce que les incivilités sont mesurées par les organisations à partir des désordres qu’elles subissent (le personnel qui subit de l’agressivité ou les biens mobiliers vandalisés) jamais ceux qu’elles infligent.

Désigner comme incivilités le seul fait que le personnel soit exposé à des violences verbales, sans observer la temporalité des situations en jeu, leur logique, leur développement dans le temps, ne permet pas de comprendre adéquatement ce qui se joue. Les conditions dans lesquelles les usagers sont accueillis, dont leurs demandes sont traitées ou non, les voies de recours possibles et la considération donnée aux usagers, doivent être aussi prises en compte. L’usage du concept d’incivilité permet souvent d’escamoter les enjeux de réciprocité qui nouent la civilité aux conditions de justice. Dans les situations où cette réciprocité n’existe pas, le registre de la civilité est difficile à faire exister.

Dans les espaces publics urbains, le respect des règles n’est pas non plus seulement une question d’attitude individuelle. Les institutions ont aussi une part importante à jouer pour créer les conditions d’un engagement civil entre usager·es/concitoyen·nes. L’articulation des différentes formes de responsabilités (citoyennes, ordinaires, et officielles, publiques) est fondamentale. Le contrôle social informel ne peut exister que s’il existe des relais, pratiques et professionnels (rappeler à l’ordre, donner l’alerte, etc.). Or, les espaces publics ont été désertés pendant des décennies, et les caméras de surveillance ou les digicodes ne remplacent pas la présence humaine.

La présence citoyenne dans l’espace public n’est pas un remplacement du travail policier

La présence humaine dans l’espace public peut prendre des formes qui semblent parfois contradictoires, comme la police de proximité et le concept de yeux sur la rue de Jane Jacobs. Comment ces exemples incarnent-ils l’importance de la présence humaine dans la civilité urbaine ?

La tradition de la présence humaine dans l’espace public est une tradition ancienne, avec par exemple les îlotiers créés dans les années 1970. Le fait que la police ait été retirée des territoires, et encore plus mise hors sol avec les patrouilles véhiculées, a fait beaucoup de mal. Pour pouvoir demander à la police d’être démocratique, de rendre des comptes sur ce qu’elle fait, et pour l’empêcher de mener des interventions très brutales, il faut qu’elle ait les moyens de la proximité.

Je suis totalement dans la ligne de ce que décrivait Jane Jacobs. Quand on fait l’opération de réduction de l’incivilité à la délinquance en disant que la réponse réside dans la police et la répression, je ne suis d’accord sur rien. En revanche, la civilité a des conditions de possibilité inscrites dans les environnements. Les principes de « coveillance » ou d’« yeux sur la rue » ne peuvent exister que s’ils sont un morceau d’une chaîne de responsabilité plurielle.

Par exemple, si je veux aider une personne sans abri, je peux parler, donner quelque chose, prendre des nouvelles, mais quand je suis inquiète, il importe aussi de pouvoir appeler le 115 et qu’ils répondent pour intervenir : la portée des situations dépasse ce que je peux assumer seule. La sensation d’être seul·e face à une situation rend impuissant·e et entraîne un abandon ou un retrait. Ensuite, certaines visions moralisatrices confondent le fait de ne pas savoir quoi faire avec une pure et simple indifférence, mais c’est réducteur. Le fait de se montrer concerné et d’agir en conséquence requiert de pouvoir s’adosser à des relais pratiques, collectivement pensés et institués.

L’opposition entre la police de proximité et la coveillance n’est pas une contradiction, mais une tension. En démocratie, ces deux pôles sont, en principe, interdépendants et non pas concurrents ou opposés. Lorsqu’ils le deviennent, c’est que la démocratie elle-même est menacée (ou n’est plus), parce que la police et l’ordre public ne sont plus au service de la vie civile et du respect des droits des citoyens. La présence citoyenne dans l’espace public n’est pas un remplacement du travail policier. Les deux fonctions, l’attention quotidienne et l’action institutionnelle, doivent en principe se compléter.

Démocratiser la production des règles est un enjeu majeur pour qu’elles ne soient pas à sens unique

Comment les normes qui régissent les interactions urbaines sont-elles définies et négociées, en considérant la diversité des positions sociales ?

Dans une démocratie, les règles doivent être le produit d’une délibération collective, et doivent donc être ouvertes à la critique et à la révision. Penser en termes d’incivilités revient souvent à considérer que les règles vont de soi, qu’il faut toujours les suivre, quel que soit le contexte, et que ceux qui ne les suivent pas doivent être sanctionnés. Cette doxa a été portée en France depuis les années 1990, mais elle va à l’encontre de cette dimension de délibération collective.

J’ai découvert dans mes enquêtes que les enjeux d’usage, de soin, de réciprocité, de qualité de service — et toutes les doléances qui en manifestent, par contraste, les ratés, constituent un aspect considérable, mais négligé du problème de l’incivilité. Un enjeu démocratique majeur consiste à demander aux institutions de mieux faire droit aux plaintes et aux recours : ouvrir le dialogue, pas seulement du haut vers le bas, mais en recevant toutes les plaintes et en les traitant comme des informations précieuses, qui les obligent.

Prendre au sérieux les courriers des usagers, les encourager, investir dans le traitement de ces données est la seule façon de retrouver une forme de définition collective des normes. Dans de nombreuses situations, la définition des règles se fait de manière unilatérale et de haut en bas, ce qui est antidémocratique. Démocratiser la production des règles, notamment quand il s’agit des services publics, est un enjeu majeur pour qu’elles ne soient pas à sens unique.

Quand les disputes sont liées à de nouveaux usages, les ajustements se font parfois avec le temps

La négociation des normes de la civilité urbaine peut aussi être source de conflits. Dans votre livre, vous développez l’exemple des disputes, en quoi est-il révélateur de cette négociation des normes ?

Une des découvertes de l’enquête était que les gens se disputent beaucoup. Ces disputes révèlent un souci pour la civilité, un engagement pour faire exister ce qu’on croit être juste, pour ne pas laisser passer des choses qui nous semblent insupportables. Le phénomène des disputes doit être regardé comme une façon de négocier une pluralité de rapports à la norme. Les écarts ne sont pas réductibles à l’opposition entre respect et irrespect d’une règle.

À l’époque de ma thèse, les valises à roulettes étaient récentes et leur arrivée dans l’espace public demandait des ajustements constants et pouvait entraîner des disputes. Ensuite, avec le changement d’usage, le sujet est devenu moins sensible dans l’espace public. Les changements législatifs peuvent aussi entraîner des disputes.

Par exemple, la loi qui interdit le tabac à l’intérieur des bars et restaurants a pu créer des disputes : les fumeurs ont commencé à fumer sur les trottoirs et les riverains ont pu être dérangés. Tout à coup, les fumeurs ont été perçus comme « incivils », car le changement législatif n’a pas été accompagné. C’est aussi le cas pour les téléphones portables, les trottinettes, etc. Les changements législatifs, techniques ou organisationnels, entraînent des problèmes, parfois des nuisances, et donc une renégociation des normes. Cette dimension de publicité (au sens des problèmes publics) de la norme est une dimension négligée de la civilité.

Selon les contextes, les disputes ne se règlent pas toujours de la même manière et n’ont pas le même impact sur les normes. Quand les disputes sont liées à de nouveaux usages, les ajustements se font parfois avec le temps. Parfois, des mesures sont prises comme pour les trottinettes électriques, avec une politique publique qui vise à régler les pratiques. Dans d’autres situations, le fait de se disputer va créer des formes supplémentaires de vigilance, une attention accrue autour du sujet.

Des brigades de médiation dans l’espace public tentent de pallier ce manque de corps intermédiaires

Les corps intermédiaires et la société civile jouent-ils également un rôle dans la négociation des normes ?

Ce sujet est très important, car les corps intermédiaires constituent un tissu malmené. Les associations de riverains, d’usagers, de locataires doivent être prises en compte. Malheureusement, les collectivités n’aident pas toujours beaucoup ces corps intermédiaires à se constituer, à se manifester et à peser en matière de gestion des espaces publics. Pour pallier ce manque, les collectivités mettent parfois en place des brigades de médiation dans l’espace public, qui tentent de pallier ce manque de corps intermédiaires, de servir d’interface entre les pouvoirs publics et les habitant·es.

Ma perspective depuis les interactions dans les espaces publics urbains m’a rendue attentive à leur dimension écologique

Dans vos travaux plus récents, vous vous intéressez au harcèlement de rue et à son lien avec la civilité, comment est apparu ce sujet dans vos travaux ?

Dès mes premières ethnographies menées dans les années 2000, le genre s’est rendu saillant comme un critère décisif d’orientation des conduites. J’ai analysé dès ma thèse ces enjeux liés à « l’accessibilité différenciée » des femmes et des hommes dans l’espace public, l’idée étant qu’une femme seule en public est toujours considérée comme disponible à l’interaction et en particulier à l’interaction sexualisée. J’ai donc commencé à étudier la place du genre dans les rapports en public au cours des années 2000, en lien avec ces formes de l’expérience urbaine, la transformation en cours des normes de genre et notamment la critique de la galanterie.

Les premières élaborations théoriques du « harcèlement de rue » étaient à ce moment-là confinées au monde anglophone. Dans ma thèse, j’ai discuté l’ouvrage pionnier de Carol Brooks Gardner (1995) sur le sujet, Passing By — Gender and Public Harassment (1995), toujours inédit en français. Face au harcèlement de rue, les femmes ont longtemps été prises entre le sentiment de ne pas vouloir être désagréables et le fait de se faire piéger dans des interactions imposées, souvent pénibles et parfois inquiétantes.

Quand le phénomène de harcèlement de rue s’est politisé en France, dans les années 2010, j’ai suivi avec intérêt ce processus, en continuant à faire des enquêtes sur le sujet. À ce moment-là, des associations féministes dédiées se sont développées. J’avais travaillé sur les premières recherches féministes des années 1980-1990 aux États-Unis, donc j’avais un peu de recul sur ce qui se faisait ailleurs.

Ma perspective depuis les interactions dans les espaces publics urbains m’a rendue attentive à leur dimension écologique, à ce qu’elles doivent à l’anonymat urbain, au mouvement, à la dimension publique des échanges. J’ai pu faire des rapprochements et des contrastes avec d’autres types d’interactions, d’autres formes de « sollicitations », comme celles entre passants et mendiants, par exemple, ce qu’une entrée via le thème général des violences faites aux femmes ne permettait pas forcément de faire.

Cultiver la vulnérabilité féminine et l’idée que les femmes doivent avoir peur en public est une part du problème

Comment cette construction du harcèlement de rue en problème public s’est-elle faite ?

À l’échelle des travaux sur la place des femmes dans l’espace public, l’intérêt des pouvoirs publics pour le sujet est assez récent en France. Le tournant a eu lieu à partir de 2012, avec le documentaire de Sofie Peeters, la création du Haut Conseil à l’Égalité Femmes-Hommes, davantage de travaux d’enquête dédiés financés par les pouvoirs publics, et le développement des associations militantes consacrées au sujet.

Des travaux sur l’insécurité et l’aménagement se sont développés aussi, avec des marches exploratoires pour les femmes. Puis des événements très médiatisés (les centaines d’agressions sexuelles de la Saint-Sylvestre à Cologne, puis la pétition du quartier La Chapelle-Pajol à Paris) ont précipité la politisation et la pénalisation, qui a eu lieu en 2018 avec la création de l’outrage sexiste. Le Haut Conseil à l’Égalité Femmes-Hommes a dès sa naissance cultivé le dialogue avec les associations militantes, notamment Stop Harcèlement de rue, qui sont des interlocutrices importantes des pouvoirs publics sur le sujet.

La publicisation du problème s’est donc largement faite à la faveur de polémiques et d’une instrumentalisation par l’extrême droite du sujet, avec la stigmatisation des hommes des classes populaires et racisés. Je ne suis pas complètement satisfaite de la façon dont on lutte contre cette stigmatisation, quand, pour en prendre le contrepied, on renonce à s’intéresser aux formes de sexisme qui ont lieu dans l’espace public.

Ma contribution politique au combat contre le cadrage d’extrême droite du problème n’est pas de refuser de parler de l’espace public. En tant que sociologue et ethnographe urbaine, j’essaie de documenter ce qui est spécifique au sexisme ordinaire qui se manifeste en ville, en public, sous la forme du harcèlement de rue. Ce que je conteste, c’est l’interprétation qui est faite du harcèlement de rue, en termes de dangerosité, et de bestialité même. Je conteste le lien entre harcèlement et dangerosité qui définit tous les harceleurs comme des violeurs en puissance.

Ce que l’analyse sociologique permet d’éclairer c’est donc la façon dont l’appréciation des violences faites aux femmes et de leurs auteurs varie selon les milieux et les espaces. Un jeune à l’université qui harcèle ou agresse une camarade ou quelqu’un qui harcèle sur le lieu de travail ne sera pas réduit à cet acte ; au contraire, la bonne image de ces auteurs de violences sexistes et sexuelles (VSS) tend souvent à résister, y compris contre les faits établis.

Alors que, pour les inconnus dans la rue, la réduction des individus à leurs actes et à la dangerosité qu’ils sont réputés manifester est immédiate. Or, le harcèlement de rue, dans la majorité écrasante des cas, n’est pas la prémisse de violences lourdes. Les violences graves (viol, féminicide) ne sont pas commises par des inconnus, mais par des personnes proches, connues des victimes. Ce qu’il faut défaire, c’est donc ce cadre interprétatif erroné.

Cultiver la vulnérabilité féminine et l’idée que les femmes doivent avoir peur en public est une part du problème. On peut se disputer sans mettre sa vie en danger, et on peut opérer des formes routinières de contrôle social, civique, respectueux, les un·es sur les autres. De plus en plus de femmes interviennent dans l’espace public pour lutter contre le harcèlement de rue. La politisation du sujet encourage ces formes de capacitation, d’empowerment.

Être citoyen, ce n’est pas être sujet (d’une monarchie)

Sur cette question de l’action, vous utilisez dans vos travaux l’expression « formes militantes de l’interaction urbaine », que signifie-t-elle ?

C’est une manière de s’engager dans les interactions qui fait passer en premier le sentiment d’avoir une responsabilité sur les situations, et sur ce que sont les normes et ce qu’elles vont devenir. Dans mon travail, je montre qu’il y a une dimension d’engagement dans l’interaction publique, qui consiste à s’exposer volontairement parce qu’on se sent responsable des normes en vigueur, et qu’on se sent légitimes à défendre ce qui devrait être une norme. C’est une forme militante parce qu’on s’expose, parce qu’on s’engage, parce qu’on veut changer le monde commun, donc on contribue localement à faire exister ce qu’on croit juste et vrai.

Le discours sécuritaire sur l’incivilité a permis d’oublier que la civilité n’était pas d’abord un mot d’ordre disciplinaire, et n’existait pas uniquement dans le fait de mettre des amendes. Il y a un accaparement policier de la civilité qui ne rend pas justice au concept. Il faut reconnaître ces deux aspects, et cette ambivalence du concept. D’un côté, les politiques publiques, parfois répressives, parfois unilatérales sans être répressives ; de l’autre côté, le mouvement social, l’investissement citoyen.

La civilité s’incarne dans notre droit à contribuer à la définition des conditions de la vie commune. Cette définition doit être produite par les citoyens, et l’État et les institutions sont au service de cette coexistence — ils en sont des moyens, non des fins. C’est une façon de remettre les choses à leur place : en tant que citoyens, nous déléguons un travail aux institutions pour garantir les conditions de notre coexistence. Parler de « participation » citoyenne fait parfois voir les choses à l’envers.

Je suis attachée au fait que la démocratie soit une organisation des affaires communes entre les membres d’une collectivité politique et que l’État ne soit qu’un produit dérivé de cette organisation, et non pas son propriétaire. Être citoyen, ce n’est pas être sujet (d’une monarchie). Le sentiment de légitimité des citoyens à contribuer à la régulation des affaires communes est décisif pour faire démocratie, et la civilité en fait partie. Elle décline cette forme de citoyenneté et d’appartenance à la communauté politique, sous la forme des interactions ordinaires vécues au quotidien.