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Arnaud Orain, historien des idées (EHESS) : « La vraie force de l’Europe est sa qualité démocratique, ses citoyens qui n’aspirent ni à recoloniser le monde ni à saccager les écosystèmes »

Interview de Arnaud Orain

© DR
Historien des idées, directeur d’études à l’EHESS

Économiste de formation et historien des idées, Arnaud Orain est directeur d’études à l’EHESS, où il explore les longues durées de l’économie politique et des formes du capitalisme.

Spécialiste des savoirs économiques oubliés et des liens entre économie, politique et milieux naturels, il s’attache à défaire les évidences du récit libéral dominant.

Il propose, avec son dernier livre, Le monde confisqué, une thèse à contre-courant : la mondialisation libérale que nous avons connue ne serait pas la forme normale du capitalisme, mais une parenthèse en train de se refermer.

Nous revenons sur cette analyse et sur ce qu’elle implique pour l’Europe, la France, et les territoires comme la métropole lyonnaise.

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Date : 10/07/2026

Vous décrivez dans Le monde confisqué bien autre chose qu’une crise passagère du néolibéralisme ou un retour du protectionnisme. Votre thèse repose sur deux formes de capitalisme qui alternent. Pouvez-vous rappeler ce qui les distingue, et ce que recouvre ce capitalisme de la finitude dont vous annoncez le retour ?

Je pars d’une distinction entre deux formes de capitalisme depuis sa naissance, quelque part entre le 16e et le 18e siècle. La première nous est familière : le libéralisme économique. Il repose sur l’idée selon laquelle, si l’on respecte le principe concurrentiel et la théorie ricardienne des avantages comparatifs, chacun se spécialise, tout le monde échange, les produits deviennent moins chers et la richesse globale augmente.

La taille du gâteau peut grossir, pour les individus comme pour les firmes et les États. Le monde est pensé comme infini, sans limites : il suffit de transformer en marchandises ce qu’on appelle « la nature » pour que le niveau de vie de toute la planète finisse par s’élever.

Ce capitalisme libéral suppose quelques conditions. On a normalement une puissance hégémonique sur le globe, qui met en œuvre cette politique libérale, et d’abord à son profit. La Grande-Bretagne du milieu du 19e siècle jusqu’aux années 1880, puis les États-Unis de 1945 jusqu’à il y a une quinzaine d’années.

Cette puissance assure la liberté des mers grâce à sa marine de guerre. Elle garantit aux marchands de circuler d’un point à un autre sans obstacle, et impose son ordre à tous ceux qui pourraient perturber ces flux, depuis les petits entrepreneurs privés qu’on appelle des pirates jusqu’aux quasi-États, comme les Gardiens de la révolution iraniens, ou aux États tout court, comme la Russie.

L’hégémon est d’abord naval. Il pacifie les flux. Il pousse alors à baisser les droits de douane, voire à les supprimer, à casser les monopoles et les abus de position dominante que la grammaire libérale juge inefficaces et peu innovants. Il ne tient même pas tellement aux colonies, qu’il estime coûteuses, préférant laisser les autres exploiter leurs terres et déverser leurs produits sur un grand marché mondial.

Dans ce monde, les firmes ne sont pas souveraines, car la puissance publique les empêche d’empiéter sur le domaine régalien. L’hégémon dit le droit. Il installe les traités de libre-échange, au 20e siècle, fonde l’Organisation mondiale du commerce, le Fonds monétaire international, la Banque mondiale, etc.

L’autre forme, c’est le capitalisme de la finitude. Du 16e au début du 19e siècle, on parlait de mercantilisme. Si l’on reprend l’image du gâteau, la logique s’inverse : sa taille ne peut pas grossir, car le stock de richesses est fini. Pour en gagner davantage, il faut s’accaparer la part de son voisin.

L’économie cesse d’être pensée sur un mode pacifié organisé par un hégémon. On se retrouve face à des rivaux systémiques de puissance comparable, où l’accaparement passe par un système de prédation généralisée. Cette prédation prend deux visages, selon le degré de violence qu’elle assume.

Sa forme brutale est violente, lorsque vous militarisez vos mers et votre commerce, construisez des silos impériaux, échangez avec vos colonies, vos vassaux et vos amis, et tracez vos routes maritimes, soit la prédation par la guerre, tout simplement.

Sa forme plus douce reste forcée tout de même, dès lors qu’elle s’impose par des droits de douane élevés, des subventions à la relocalisation des industries, des monopoles comme les compagnies des Indes, qu’on favorise pour coloniser l’Afrique à la fin du 19e siècle. D’un cas à l’autre, le mécanisme de croissance ne repose plus sur l’échange pacifié où le doux commerce enrichirait chacun, mais sur ce que chacun parvient à arracher aux autres.

Je distingue trois grandes périodes de cette forme : 16e-18e, fin 19e jusqu’à 1945, puis des années 2010 à nos jours. À chaque fois, le monde est pensé comme un ensemble fini où il y a à la fois « trop » et « pas assez ».

Trop de producteurs textiles à la première période, ce qui pousse à se battre pour les marchés de l’Amérique espagnole ; trop de producteurs industriels à la fin du 19e, avec l’Allemagne, qui se met à fabriquer tout ce que faisait la Grande-Bretagne, et moins cher ; trop de producteurs en général aujourd’hui, avec la Chine, qui fait tout mieux et moins cher que l’Allemagne et les États-Unis, des batteries aux panneaux solaires, des voitures aux éoliennes.

Et puis pas assez d’épices, de sucre ou de cochenilles au 16e-18e, pas assez de terres outre-mer pour faire pousser matières premières et nourriture à la fin du 19e, et pas assez de mines ni de terres arables aujourd’hui pour alimenter toutes les puissances, en particulier les deux qui jouent à un niveau comparable, la Chine et les États-Unis.

 

J’essaie de me projeter sur le temps long, voire très long, pour comprendre ce qui se joue

Ce qui frappe dans cette périodisation, c’est que les épisodes libéraux y apparaissent relativement brefs. Nous avons pourtant le sentiment d’habiter la forme « normale » du capitalisme. Comment expliquez-vous cet aveuglement ?

Depuis notre naissance, nous avons tous vécu le capitalisme sur un mode libéral, plus ou moins tempéré par l’intervention de l’État, et nous croyons que c’est sa forme naturelle parce que nous n’avons connu que celle-là. Nous avons un biais de récence, et les économistes y sont plus exposés que d’autres.

90 à 95 % d’entre eux n’ont aucune profondeur historique. Ils produisent des modèles atemporels, ou dotés d’une profondeur de 30 à 40 ans, ce qui ne suffit pas à mesurer les changements en cours. Je les connais bien, j’ai moi-même été professeur d’économie à l’université pendant 15 ans. Ils peinent à penser ce qui nous arrive parce qu’ils ne raisonnent qu’à court et moyen termes.

Ce que j’essaie de faire, c’est de me projeter sur le temps long, voire très long, pour comprendre ce qui se joue. D’où cette idée d’une cyclicité, d’une alternance entre capitalisme de la finitude et libéralisme économique. Encore faut-il préciser aussitôt que l’histoire ne se répète jamais. Ce qui se répète, ce sont des structures, de grands invariants, mais qui se déclinent toujours selon des modalités différentes.

L’effondrement de la biodiversité agit comme une contraction du stock disponible

Quelles sont alors les variantes propres à la période actuelle ? Qu’est-ce qui distingue ce capitalisme de la finitude contemporain de ses formes antérieures ?

Quatre éléments, je crois. Le premier tient à la configuration des puissances, car nous ne sommes plus dans les rivalités systémiques d’autrefois, mais dans un duopole où la Chine et les États-Unis se font face à force quasi égale. Au 18e siècle, malgré la domination franco-anglaise, les acteurs comparables restaient plus nombreux, et à la fin du 19e et au début du 20e, on pouvait encore mettre dans l’équation l’Allemagne, le Japon, la France, les États-Unis et peut-être même l’Italie.

Rien de tel aujourd’hui. Qu’on cesse d’ailleurs de se gargariser avec la Russie, dont le PIB ne dépasse pas celui de l’Italie et que la Chine est en train de vassaliser, car, sans l’arme nucléaire, elle ne serait plus qu’une petite puissance régionale.

Le deuxième élément tient à l’élargissement des espaces économiques, qui vont désormais très haut et très profond. On investit l’espace avec des satellites, on tisse une trame numérique, on explore les plateaux continentaux, on se déploie jusque dans la profondeur des océans pour forer ou y poser des câbles. Les logiques d’accaparement et de rente, portées par de grandes compagnies quasi monopolistiques, ne diffèrent guère de celles d’hier, mais elles conquièrent ces territoires inédits.

Plus délicat, le troisième élément tient à la nature démocratique d’une grande partie du monde d’aujourd’hui. Le capitalisme de la finitude récompense les politiques agressives conduites sur le temps long, accaparer, militariser, planifier la prédation sur trois ou quatre décennies, et ce sont des politiques qu’une démocratie a plus de mal à mener.

Aux deux premières périodes, les démocraties étaient rares, la France ou la Grande-Bretagne du début du 20e siècle, imparfaites et elles-mêmes prédatrices à l’échelle coloniale. L’essentiel du monde relevait de régimes autoritaires, qui pouvaient déployer ce genre de stratégie sans entrave. La prédation n’épargnait donc personne, mais elle était plus aisée là où aucun contre-pouvoir ne la ralentissait.

Aujourd’hui que nos sociétés sont plus massivement démocratiques, cette friction joue en notre faveur, puisqu’elle nous retient d’opter pour la forteresse impériale et le repli prédateur assumé. Encore que cette protection est fragile, car des démocraties sous pression, souvent tentées par l’illibéralisme, peuvent toujours lever les freins qu’elles s’imposent.

Le dernier élément, sans précédent dans les périodes antérieures, tient au changement climatique et à l’extinction de masse des espèces, devenus des phénomènes structurants. L’un et l’autre alimentent le sentiment de finitude, mais par des voies un peu différentes.

Le réchauffement redistribue les ressources plus qu’il ne les détruit, rendant certaines zones moins exploitables et d’autres davantage, et c’est cette redistribution même, en rebattant les cartes de l’accès aux terres et aux récoltes, qui inquiète les puissances.

L’effondrement de la biodiversité agit plus directement comme une contraction du stock disponible, puisqu’il finira par entamer la production agricole. Dans les deux cas, le monde se donne à voir comme plus étroit qu’on ne le croyait, et les puissances en tirent la même conclusion : mieux vaut s’accaparer dès maintenant les dernières ressources pour tenir !

Je suis toujours mal à l’aise devant ceux qui qualifient l’administration Trump de climatosceptique

Justement, ce vocabulaire des limites planétaires est aujourd’hui mobilisé comme argument pour engager une transformation écologique. À l’aune de votre grille, ne risque-t-il pas de servir tout autre chose ?

Face à ce cocktail où s’entremêlent « l’excès » de producteurs, la « pénurie « de ressources, le changement climatique et l’effondrement des espèces, deux réactions sont possibles. La première consiste à chercher l’accord, c’est-à-dire à mieux répartir ce qui est disponible et à faire décroître nos consommations comme nos productions afin de limiter le réchauffement et l’extinction.

On a tenté cette voie dans les années 1990 et au début des années 2000, à une époque où subsistaient encore une puissance hégémonique et des organisations internationales soucieuses de créer du droit international. L’Accord de Paris relève précisément de ce mécanisme, ce que le philosophe Pierre Charbonnier nomme « l’écologie de paix ». On l’a empruntée un temps, sans jamais y engager grand-chose, et les promesses de réduction des émissions de gaz à effet de serre sont restées loin derrière les besoins.

Mais il existe une autre réaction, qui consiste à se protéger de tout cela en maintenant son niveau de vie sur le dos des autres. On s’accapare alors les terres dont on a besoin, on sécurise les marchés qu’on parvient à sécuriser et l’on capte les réserves d’eau que l’on pourra capter, le tout au détriment de ses rivaux, en tentant la forteresse impériale et impérialiste pour voir si elle tient et combien de temps, jusqu’à ce que d’autres s’effondrent peut-être et que le changement climatique s’atténue de lui-même.

Je suis toujours mal à l’aise devant ceux qui qualifient l’administration Trump de climatosceptique, car ses responsables n’ignorent rien de la réalité du réchauffement et optent simplement pour cette seconde voie. Puisque des parties du monde vont peut-être s’effondrer et faire décroître d’autant la production et la consommation mondiales, ils comptent conserver leur silo impérial et attendre que l’orage passe. Je n’y crois guère, mais c’est le pari qu’ils font.

 

L’Union se retrouve prise en tenaille, entre les manufactures chinoises et la tech américaine

Ce discours déborde largement l’administration américaine. En France aussi montent les appels à la souveraineté industrielle, à la réindustrialisation, à la sécurisation des approvisionnements. Mais la France ne fait pas partie du duopole qui domine désormais la scène mondiale. Quelle place reste-t-il alors pour un pays comme le nôtre, ou pour l’Europe ?

La bonne échelle se situe plutôt au niveau de l’Union européenne, laquelle reste pourtant la dernière puissance néolibérale dans un monde qui l’est de moins en moins. Ses dirigeants commencent certes à tenir un discours de souveraineté, de résilience et de chaînes d’approvisionnement relocalisées, mais celui-ci se heurte à plusieurs écueils.

Le premier, ce sont les métaux critiques. Près de 90 % sont importés depuis l’extérieur du continent. Faire tourner des industries suppose donc un marché libre. Si la structure en deux silos impériaux se renforce, on peut craindre qu’il devienne de plus en plus difficile d’obtenir ces métaux sur une base de marché.

Comment faire alors ? Conclure des accords multilatéraux avec d’autres zones régionales ? Projeter de la force pour se les approprier, comme le font les deux grandes puissances ? Cette dernière option suppose une puissance de feu que l’Europe n’a pas, faute d’armée européenne digne de ce nom.

La Grande-Bretagne elle-même est incapable depuis des années d’envoyer un groupe aéronaval où que ce soit, faute de marins et de navires escorteurs en état. Resterait à rouvrir des mines sur le sol européen. Les terres rares ne sont pas rares, il y en a beaucoup, mais leur extraction est sale, terriblement consommatrice d’eau, difficile à mettre en œuvre. Le lithium, le cuivre, on peut en trouver chez nous, mais l’acceptabilité sociale d’une mine près de chez soi est très faible. Ça ne fait pas rêver…

La question agricole obéit à la même logique. On nous vend une agriculture souveraine et résiliente, mais l’agriculture productiviste n’est ni l’une ni l’autre, dès lors qu’elle dépend du marché pour ses intrants comme pour ses exportations. Avec la fermeture du détroit d’Ormuz, on risque des problèmes d’approvisionnement en engrais azotés, qu’on ne produit pas assez sur le continent. Même chose pour les pesticides et les fongicides.

Nous mobilisons par ailleurs beaucoup d’hectares fantômes, des surfaces situées outre-mer qui servent à nourrir notre bétail, comme les tourteaux de soja venus du Brésil. Tout cela fonctionne très bien dans un grand marché des matières premières. Mais que ce marché se durcisse sur des bases géopolitiques, et le modèle agro-industriel devient périmé, surtout pour l’Europe, d’autant que le climat le rendra de plus en plus difficile à faire tourner.

Le troisième écueil tient à l’industrie et à l’invasion des produits manufacturés chinois. La théorie des avantages comparatifs de Ricardo ne fonctionne plus, parce que les Chinois produisent désormais tout mieux et moins cher que les Allemands, que l’Italie du Nord ou que nous, qui ne sommes même plus vraiment dans la course.

Que faire alors ? On peut envisager de construire des usines de batteries, de semi-conducteurs, des hauts-fourneaux électriques à Dunkerque. Mais deux conditions s’imposent. Il faut d’abord les subventionner massivement, comme le font les Chinois, pour qu’elles franchissent ce qu’on appelle la « vallée de la mort », ces premières années où elles ne sont pas rentables et où elles ne peuvent pas l’être encore.

Il faut ensuite les protéger par des droits de douane, qui renchérissent les produits importés et donnent aux usines naissantes le temps d’atteindre une échelle suffisante avant d’affronter la concurrence chinoise. Sans cette double béquille, elles ne grandiront jamais.

Faute d’une telle filière, on se condamne aux déboires que connaît aujourd’hui Renault avec son partenaire Verkor, censé fournir les batteries de ses véhicules électriques et dont les retards d’un an et demi à deux ans ont contraint le constructeur à s’approvisionner ailleurs.

Rien d’étonnant à cela, puisque l’Europe ne dispose d’aucune filière assez puissante pour alimenter ses constructeurs, quand les Chinois sont devenus beaucoup plus compétitifs. La vraie question est donc de savoir si l’Europe est capable de protéger et de subventionner son industrie à la hauteur nécessaire.

Le chancelier Merz et une partie des élites bruxelloises ne l’ont pas compris, qui se contentent d’évoquer quelques droits de douane réciproques et de modestes mécanismes de protection, sans commune mesure avec l’effort qu’exigerait une réindustrialisation réelle.

Le dernier écueil tient aux grandes compagnies américaines de la tech, qui dominent le cloud, les data centers et l’intelligence artificielle. L’Europe y perd sa souveraineté, ne contrôlant qu’une faible part de ses propres données, qui sont hébergées, traitées et stockées sur des infrastructures appartenant à une poignée de groupes américains. Sur l’intelligence artificielle, hormis Mistral, aucun champion européen de taille n’a émergé, si bien que les modèles, la puissance de calcul et les services qui en dépendent nous viennent presque tous de l’extérieur.

L’Union se retrouve ainsi prise en tenaille, entre les manufactures chinoises d’un côté et la tech américaine de l’autre, d’autant que le levier de la dépendance fonctionne dans les deux sens. La Chine ouvre et ferme à sa guise le robinet des terres rares, et de la même façon, si l’on agace trop les grandes firmes américaines, elles peuvent décréter que tel constructeur, Stellantis ou Renault, ne sera pas prioritaire pour tel déploiement de cloud ou d’intelligence artificielle. La dépendance est réciproque, et nous sommes au milieu.

 

Maintenir des usines sur le sol européen n’a de sens que si elles produisent sans aggraver le réchauffement

Du point de vue d’un pays comme la France, faute d’avoir les moyens d’imposer notre force et de prétendre à l’hégémonie, le repli sur un silo européen ou national plus ou moins autarcique a-t-il un sens ?

Le repli n’est ni souhaitable, ni même praticable. Il ne l’est pas, parce que se barricader dans un silo reviendrait à renouer avec la prédation néocoloniale à petite échelle, à s’imposer militairement entre les deux géants, ce qui supposerait une puissance de feu dont nous ne disposons pas et trahirait ce que l’Europe a de meilleur. Il ne l’est pas non plus, parce que nous avons à nos portes un voisin malveillant, la Russie, affaiblie au point que son économie ne pèse guère, mais redoutable par son arsenal nucléaire, qu’il faut bien réussir à contenir.

La vraie force de l’Europe est ailleurs, dans sa qualité démocratique, dans des citoyens éduqués et formés qui, pour la plupart, n’aspirent ni à recoloniser le monde ni à saccager les écosystèmes. C’est cette force qu’il faut mettre au service d’un débat collectif autour de questions stratégiques. Encore faut-il poser les questions dans les bons termes.

Pour moi, il y a d’abord la question des minerais. Concrètement, comment fait-on pour s’en procurer quand des puissances hégémoniques sont en train d’accaparer les ressources ? Quel niveau d’acceptabilité pour rouvrir des mines sur nos propres territoires, en France ou en Europe ? Et si l’on n’en veut pas, alors il faut assumer l’autre terme de l’alternative et décider de ce dont on est prêt à se passer.

Quels produits acceptons-nous de ne plus consommer, quels usages jugeons-nous superflus une fois connu leur coût en métaux ? Reste la voie du recyclage, souvent invoquée comme possibilité, mais qui n’a rien d’évident pour les métaux, car beaucoup se dispersent à l’usage, se recyclent mal ou à des coûts énergétiques élevés, et ne couvriraient de toute façon qu’une fraction de nos besoins.

Aucune de ces questions ne se tranche dans l’abstrait, et toutes se posent à chaque échelle, du continent jusqu’à la métropole lyonnaise, qui devra elle aussi décider de ce qu’elle extrait de son sol ou de celui de ses « alliés », de ce qu’elle essaie de recycler, et de ce dont elle choisit de se passer.

Vient ensuite la question de l’industrie, et le même raisonnement s’applique. Protéger notre production par des droits de douane permet de préserver des usines et des emplois, mais renchérit mécaniquement les prix pour le consommateur, puisque les produits cessent d’arriver au tarif chinois.

Tout devient alors plus cher, qu’il s’agisse de la chimie, des téléphones ou des voitures électriques, et la vraie question à poser aux citoyens porte sur la hausse qu’ils sont prêts à accepter en échange du maintien d’une industrie sur le sol européen, et donc de leurs emplois. Ainsi, on doit s’interroger sur ce que l’on consent à payer cher pour le produire ici plutôt que l’importer, sur ce dont on choisit de se passer, et peut-être aussi sur ce que l’on accepte d’importer, quitte à accroître notre dépendance.

L’histoire montre l’ampleur de l’enjeu. La chimie et les machines-outils ont fait la puissance de l’Allemagne depuis la fin du 19e siècle, et les voilà laminées par la Chine, au point que la situation de pans entiers de l’économie y est devenue plus qu’inquiétante. Ces questions n’ont donc rien d’abstrait pour un territoire comme la métropole lyonnaise, ancien bassin de la chimie aujourd’hui en grande difficulté, qui devra trancher pour lui-même ce qu’il entend protéger, à quel prix, et ce qu’il accepte de laisser partir.

Reste un troisième terme, la décarbonation, qui n’est pas une option parmi d’autres, mais la condition d’une industrie viable dans le monde qui vient. Maintenir des usines sur le sol européen n’a de sens que si elles produisent sans aggraver le réchauffement qui, lui-même, déstabilise déjà les ressources et les territoires dont dépend cette même industrie.

La ligne de crête est étroite, puisqu’il s’agit de conserver de quoi faire fonctionner les hôpitaux, se déplacer et garantir un bien-être social acceptable, tout en réduisant la pression sur des écosystèmes que la production de masse épuise. Décarboner ce qui peut l’être, c’est tenir les deux bouts à la fois, et cela suppose des moyens considérables.

Ces moyens, il faut bien les trouver quelque part, et c’est là encore une affaire de choix politiques plus que de contraintes techniques. On peut prendre aux plus riches par une taxe Zucman vigoureuse, ou taxer lourdement les héritages des baby-boomers, ces neuf mille milliards d’euros qui seront transmis en France dans les 20 prochaines années, l’équivalent de trois années de PIB.

On peut aussi créer de la monnaie, la Banque centrale européenne rachetant des obligations émises par les États ou par l’UE, comme elle l’a fait pendant la grande récession. Reste à décider lequel de ces leviers actionner, pour financer la décarbonation, et par où commencer.

Ces arbitrages relèvent tous d’une même logique de choix collectif en posant trois grandes questions aux citoyens sur ce que nous acceptons de rouvrir comme mines ou de réduire comme consommation, ce que nous acceptons de payer plus cher pour produire ici, et ce que nous sommes prêts à engager fiscalement pour décarboner.

 

L’espace public se trouve en permanence encombré de querelles annexes et fabriquées

Tout cela suppose un débat collectif. Nos démocraties sont-elles en état de le mener ?

Disons d’abord que nous sommes à peu près les seuls au monde, dans l’Union européenne, à pouvoir poser ces questions en ces termes. En tant que communauté humaine, c’est un acquis considérable. Encore faut-il pouvoir s’en saisir, et c’est là que le bât blesse.

Sous la pression permanente de l’extrême droite, le débat ne parvient jamais à se tenir ; sans elle, nous pourrions tenter un véritable échange à l’échelle européenne et chercher ensemble la ligne de crête entre le maintien de ce qui nous est nécessaire et le relâchement de la pression sur les écosystèmes.

Cette ligne de crête est atteignable, mais à la condition d’un débat serein, et c’est précisément ce qui nous manque. L’espace public se trouve en permanence encombré de querelles annexes et fabriquées qui empêchent les vraies questions d’émerger. Elles s’imposeront pourtant à nous quoi qu’il arrive. L’extrême droite n’en résoudra aucune et ne touchera à aucun des problèmes structurels de l’Union, de sorte qu’il faudra bien, tôt ou tard, les affronter pour ce qu’elles sont.

Je n’emploie guère le terme de décroissance, trop effrayant

Vous décrivez là une ligne de crête à l’échelle européenne. Ces trois questions peuvent-elles descendre à l’échelle d’un territoire ?

Tout à fait, et la mobilité en offre la meilleure illustration, parce qu’elle convoque à elle seule les trois questions. Posée localement, l’automobile cesse d’être une affaire de motorisation pour devenir celle de l’usage lui-même, car l’enjeu n’est pas de choisir entre voiture électrique et voiture thermique, mais de savoir comment se déplacer, et s’il faut des voitures, avec toute l’infrastructure qu’elles supposent.

À l’échelle d’une métropole, on peut alors décomposer le problème selon mes trois entrées. La première rejoint la question des minerais : puisque chaque véhicule mobilise des métaux qu’il faudra bien extraire quelque part, on est conduit à se demander pour qui ces voitures sont vraiment nécessaires, sans doute le monde rural et les classes populaires, et sous quelle forme, des modèles petits, car les gros engloutissent une quantité de métaux et d’énergie qu’on ne peut pas se permettre.

La deuxième, celle du prix, fait aussitôt surface, puisqu’un tel véhicule suppose pour rester accessible une subvention massive, donc un levier fiscal, qui ramènerait le reste à charge à six ou sept mille euros, dix mille au plus, somme qu’un ménage populaire pourrait consentir. Et, par-delà ce premier tri, se profile la troisième interrogation plus radicale, celle des usages, car, si l’on a besoin de se déplacer ou de se nourrir, la voiture n’est pas toujours le seul moyen d’y parvenir.

Parmi ces trois questions, celle du prix a ceci de particulier qu’on peut la soumettre directement aux habitants. On sait conduire des enquêtes de consentement à payer, et l’exercice a été mené bien des fois : accepteriez-vous un lait un peu plus cher en sachant qu’il protège les nappes phréatiques, parce que les exploitations passent en bio ? Y répondre oblige à dire aussi, en retour, ce dont on accepte de se priver, et cette réflexion peut se mener à toutes les échelles, du local au supranational.

Reste qu’une fois les questions bien posées, deux obstacles surgissent dès qu’on veut y répondre pour de bon. Le premier tient à l’articulation des échelles. Une collectivité dispose de quelques leviers propres, sa fiscalité, la tarification du stationnement ou des transports, les règles d’urbanisme qui pèsent sur le coût du logement, et elle peut les actionner pour décourager certains usages et financer un redéploiement ailleurs. Mais dès qu’elle s’y engage seule, elle redoute de voir ménages et entreprises se reporter sur le territoire voisin resté moins-disant, crainte qui se vérifie d’ailleurs plus rarement qu’on ne le pense.

Personne ne veut avancer le premier, et ce dilemme du « Je n’y vais pas tant que tu n’y vas pas » se rejoue à tous les niveaux, entre communes comme entre États, comme le rappelle la tentation, pour qui vit près d’une frontière, d’aller faire ses courses en Belgique ou en Allemagne. Le second obstacle est plus enfoui, d’ordre psychologique.

Annoncez au monde agricole qu’il va produire moins, et la chose passe très mal, car beaucoup d’agriculteurs conventionnels tirent fierté de leurs rendements, qu’ils commentent le lundi matin à la Cuma ou en réunion syndicale ; leur demander de produire un peu moins, même en cherchant à leur garantir des prix plus rémunérateurs, se heurte à de profonds blocages.

On les retrouve dès qu’affleurent les mots de décroissance ou de sobriété, qui fâchent. Voilà pourquoi je n’emploie guère le terme de décroissance, trop effrayant, et lui préfère les trois questions d’acceptabilité, plus honnêtes parce qu’elles disent d’emblée qu’il faudra trancher, sans quoi les choses tourneront mal. Les poser ne garantit pas qu’elles tournent bien, mais c’est la seule voie sérieuse, car l’extrême droite, qui prétend justement nous épargner ces choix, ne réglera aucun des problèmes structurels et ne sauvera personne.

Il faut penser autrement. Vraiment autrement

Pour conclure, beaucoup de nos grandes métropoles restent prisonnières de ce qu’Olivier Bouba-Olga et Michel Grossetti ont appelé la « mythologie CAME » (Compétitivité, Attractivité, Métropolisation et Excellence). Elles cherchent à attirer des investisseurs, à exporter, à innover, à affirmer leurs avantages compétitifs, dans l’idée qu’un effet de ruissellement profiterait à tout le territoire. Dans le monde que vous décrivez, cette stratégie a-t-elle encore un sens ?

Elle en a de moins en moins, et c’est ce que je dis partout où je passe en France. Ce modèle n’a jamais marché que dans un monde ouvert, et ce monde-là est en train de se refermer. Attirer des capitaux qui viennent de partout, exporter sans difficulté, espérer qu’une partie de la richesse créée finisse par profiter à tout le territoire, tout ça ne tient que s’il y a un grand marché libre où les échanges circulent.

Or, dès que la géopolitique reprend le dessus sur le marché, cette condition saute, et la promesse avec.

Les métropoles qui s’accrochent à ce modèle vont le payer cher. Leurs emplois industriels vont être laminés par la concurrence chinoise, et leur agriculture soi-disant productiviste ne va plus arriver à produire, parce qu’elle dépend de chaînes d’approvisionnement qui fonctionnent de plus en plus mal (ainsi que d’écosystèmes pour le moins fatigués).

Et là, on retrouve le chômage de masse, les crises agricoles, les problèmes d’approvisionnement en matières premières, en nourriture, en eau, et une colère sociale dont les Gilets jaunes n’ont donné qu’un avant-goût.

La situation en Allemagne annonce déjà ce qui nous attend. Sa puissance reposait sur le Mittelstand, ce réseau de PME et d’entreprises moyennes installées dans les territoires, et on voit ce tissu se défaire à mesure qu’elles ferment les unes après les autres, incapables de tenir face aux Chinois. Nous, on a connu ça dans les années 1990, et on ne peut pas le revivre une deuxième fois, sinon on se retrouve avec des territoires ravagés. Donc il faut penser autrement. Vraiment autrement.