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Antoine Hennion, sociologue : « Mes recherches sur l’attachement étudient cet entre-deux, ce processus par lequel une relation se crée, avant qu’on identifie un sujet et un objet »

Interview de Antoine Hennion

sociologue, membre d’honneur du CSI (École des Mines de Paris).

Dans le langage courant, l’attachement désigne un sentiment d’affection, de sympathie qui lie une personne à une autre, ou à quelque chose, mais dans le langage sociologique et philosophique, elle fait l’objet d’une interprétation quelque peu différente.

Antoine Hennion, sociologue entré au Centre de sociologie de l’innovation (CSI) en 1974, a participé à théoriser cette notion.

Il a d’abord travaillé sur l’attachement dans la médiation musicale, écrivant de nombreux travaux en sociologie de la musique et de la culture, puis en élargissant ses travaux à d’autres phénomènes, comme les métiers du care et/ou la situation migratoire.

Dans cet entretien, Antoine Hennion nous raconte l’attachement à travers ses différents objets d’étude : comment se définit-il et comment est-il une manière d’observer les liens en train de se faire ?

Avec un détour par des problématiques actuelles (le soin, les phénomènes climatiques, les migrations), il nous révèle comment les incertitudes font appel à nos capacités de ré-attachements et d’improvisation.

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Date : 30/04/2026

Vous avez fait vos études, puis la majeure partie de votre carrière à l’École des Mines de Paris, une école d’ingénieur. Comment êtes-vous arrivé au sujet de l’attachement ?

Il y a un aspect personnel lié au système éducatif français, c’est-à-dire qu’à l’époque, en étant d’un milieu bourgeois et bon à l’école, la logique était d’aller en école d’ingénieur. En parallèle des Mines, je m’étais inscrit à La Sorbonne, où je suivais des cours de musicologie.

En 1967, le directeur de l’École des Mines a créé un centre de sociologie, un centre d’économie industrielle, et un centre de management, qui exigeaient tous les trois des savoirs qui n’étaient pas ceux des ingénieurs. Pour diriger ce centre de sociologie, il a eu l’intelligence de ne pas embaucher un ingénieur qui aurait affiché une appétence pour les sciences sociales, mais un vrai sociologue, Lucien Karpik, venu de Nanterre.

Je suis donc rentré au Centre de sociologie de l’innovation (CSI) pour faire une thèse sur l’industrie du disque. Peu à peu, j’ai creusé l’idée de médiation, un concept décisif pour traiter de musique. J’avais une grande liberté dans la façon d’approcher les sujets et l’angle de l’industrie était parfait, car il faisait le lien avec ce centre de sociologie, qui travaillait sur l’innovation dans la recherche et l’industrie.

J’ai commencé à travailler sur cette notion d’attachement à propos de la sociologie de la musique. Dans ce centre, l’objectif n’était pas d’opposer l’art à la science, mais plutôt de profiter de leurs différences pour les observer avec une démarche similaire. Le but était toujours d’observer comment les choses se font.

La grammaire, sur ce point, est très intéressante. L’usage du réflexif, que je viens d’employer, « Cela se fait », « Il se fait tard », ou « Il se passe quelque chose », qui renvoie au mode moyen en grec, exprime l’idée que des choses arrivent, sans que l’on ne sache ce qui est le sujet et ce qui est l’objet.

Ce mode moyen se retrouve dans le goût, la morale, ou encore l’amour : aimer, est-ce actif ou passif ? J’aime beaucoup la grammaire, l’ingéniosité avec laquelle, souvent, elle réinvente des tournures qui remplacent des modes disparus. L’abandon du mode moyen, en grec, a entraîné la création de formules pour le remplacer, comme le double verbe, « vouloir dire… », « faire faire » ; ou comme le « on » français, « On dirait que » ou encore le « il » neutre, « Il pleut ». On a créé ce réflexif sans objet, « Il se passe quelque chose » : dans la formule, on aurait du mal à identifier qui est l’objet et qui est le sujet de l’action.

En étudiant l’attachement, et la manière dont il se produit, mes recherches travaillent sur cet entre-deux, ce processus par lequel une relation se crée, avant qu’on puisse identifier un sujet et un objet.

C’est au fur et à mesure de relations toujours en partie imprévisibles que nos attachements se forment

Comment définissez-vous l’attachement dans vos travaux ?

L’attachement, comme tous les mots, n’a pas un contenu stable. Mon but est moins de le définir, que plutôt de l’utiliser, de voir ses effets, d’observer d’où il vient. Le danger du mot « attachement » est qu’il soit spontanément considéré uniquement dans son lien à l’affectif, associé à des sentiments, alors qu’il dépasse la question de l’affect. On peut être attaché à des concepts abstraits, comme la liberté ou la démocratie. Qu’est-ce que signifie être attaché à la démocratie ? C’est une expression très forte. Le concept est abstrait, et pourtant, il fait faire beaucoup de choses, il exige des postures, il crée des camps. Ou inversement, tenir à des manies ou à des tics sans importance.

L’avantage de ce mot, par rapport à ce que je disais sur le mode moyen, c’est qu’il n’oppose pas le sujet, qui déciderait de ses attachements, et l’objet, qui imposerait un attachement. Parler d’attachement, c’est précisément se placer dans cet entre-deux, ni actif (je choisis mes objets) ni passif (les objets s’imposent à moi), mais suivre les relations qui se mettent en place dans un va-et-vient continu, sans que l’on puisse opposer ce qui nous tient et ce à quoi on tient.

Un autre avantage de l’attachement, c’est qu’il ne fait pas d’hypothèse sur l’importance ou la valeur morale de ces liens qui nous font et que nous faisons : cela peut aller des engagements les plus vitaux, comme le choix d’entrer dans la résistance en temps de guerre ou, moins tragique, la formation d’un couple amoureux, aux manies dont on rit soi-même, mais qui n’en accompagnent pas moins nos existences. Je prends souvent l’exemple du petit déjeuner, cette mise en route de nos activités du jour ayant souvent la forme d’un rituel un peu maniaque ! Nous sommes pris et preneurs d’un ensemble de relations plus ou moins choisies, plus ou moins solides et durables, mais toujours « en train de se faire ».

J’ai travaillé sur l’attachement d’abord à partir de la musique : un très beau cas, elle qui est transformée dans l’instant, chaque fois qu’elle est jouée et, tout autant, chaque fois qu’elle est écoutée. Une œuvre musicale peut avoir été jouée cent fois par le même musicien, il ne la jouera jamais pareil, selon l’instrument, le moment, la salle, le public. C’est tout aussi vrai pour l’écoute, chaque fois il se passe quelque chose de différent, l’œuvre se découvre différemment. L’avantage du mot attachement, par rapport à celui d’amour de la musique par exemple, est qu’il souligne les actes qui permettent et forment ce goût autant que l’inverse.

L’attachement peut concerner des activités très différentes, jouer au foot, voir ses amis, lire une certaine forme de littérature, avoir des engagements politiques ou écologiques : des choses graves aussi bien que des choses que l’on croit futiles. L’objectif de mes travaux est plutôt de décrire ces processus, ce qui fait que l’on s’attache. C’est au fur et à mesure de relations toujours en partie imprévisibles que nos attachements se forment, qu’ils prennent une importance vitale ou s’ajoutent simplement à nos façons d’être ce que nous sommes ! L’attachement n’est pas un concept sociologique comme le goût ou la classe sociale.

 

La musique est toujours une expérience actuelle, sa présence est dans l’instant

Votre thèse s’appelle « La médiation musicale ». Pourquoi avoir choisi ce mot « médiation » ?

J’avais choisi ce mot de « médiation », car il n’est pas passif, il renvoie à cette idée de « faire faire » quelque chose. La musique est particulièrement intéressante, car elle doit être refaite en permanence. Cet art du son est un art du temps, elle n’existe que par une foule de médiateurs, de toute nature, qui doivent toujours la faire revivre : une salle de concert, des instruments, un disque ou la radio, des sentiments, des souvenirs, des connaissances, le corps… Que ce soit en concert ou chez soi, la musique est toujours une expérience actuelle, sa présence est dans l’instant. L’expérience est la rencontre entre des choses très stables, comme la partition ou l’enregistrement, et un moment avec tous ses médiateurs.

Le mot même de médiation répond aussi à une problématique des milieux culturels : à qui s’adresse une œuvre culturelle, comment identifier le, ou les, public(s) visé(s) ? En reconnaissant la pluralité des cultures, en sortant de l’idée qu’il y aurait une « vraie culture » et des formes d’art qui ne mériteraient pas ce nom, le milieu culturel fait désormais face à la question du public à qui il s’adresse.

Il n’y a plus la « vraie culture » et son public, uniforme. Il y a des cultures, avec des publics différents, aux histoires et attachements variés. Le milieu culturel doit donc réussir à les analyser sur un autre mode que la simple détermination sociale, elle-même un peu méprisante par rapport aux formes de musique populaire. En participant à créer une expérience, la médiation est aussi une manière de mettre en évidence les attachements de ces publics, ce qui peut aider à comprendre pourquoi tel public consomme tel médium culturel, ou réciproquement à mieux présenter des œuvres à des publics variés.

Le mot « expérience », qui a beaucoup été travaillé par les pragmatistes, développe l’idée qu’il se passe quelque chose à un moment donné : l’expérience arrive non maîtrisée, c’est d’elle qu’il faut partir pour décrire des choses « toujours en train de se faire », pour reprendre l’expression du psychologue et philosophe américain William James.

En termes méthodologiques, le pragmatisme, insiste beaucoup sur l’idée d’enquête

Qu’est-ce que la tradition pragmatiste, et comment définissez-vous une approche pragmatiste ?

Le pragmatisme vient notamment de William James et James Dewey, deux auteurs qui ont réinventé la philosophie américaine. James a écrit ses travaux au tournant du 20e siècle, et vient de la psychologie. Il s’est intéressé plus largement à ce qui se passe lorsqu’on fait une expérience, quelle qu’elle soit. La formule de James est plus forte en anglais, « things still in the process of making », il faudrait dire « toujours dans le procès de leur fabrication ». James insiste sur l’importance du présent : pour lui, il n’y a que le présent, entendu comme le moment où les liens s’actualisent.

L’autre pilier du pragmatisme est John Dewey, qui a vécu dans les États-Unis des années 1910 et 1920, où ils ont fait toutes les expériences imaginables. Beaucoup d’expériences ont été faites à cette époque sur les nationalités. Dewey s’est battu explicitement contre l’idée du « melting-pot » en disant qu’il fallait conserver les nationalités d’origine, pour avoir des Italo-Américains, des Russo-Américains, des Anglo-américains, pour faire un nouveau pays qui soit à la fois pluraliste et unique. Dewey a traité beaucoup d’autres sujets, par des travaux expérimentaux : les institutions, le travail social, les quartiers pauvres… Il est beaucoup intervenu pour les combats sociaux.

En termes méthodologiques, le pragmatisme, qui insiste beaucoup sur l’idée d’enquête, la défend moins comme une méthode des sociologues ou des philosophes que comme l’enquête que ne cessent de mener les personnes concernées elles-mêmes sur leur propre situation, pour tenter de la transformer en un problème partagé collectivement. Cette démarche permet de remettre les personnes concernées au centre du processus, d’intégrer pleinement non seulement leur parole, mais aussi et surtout leurs propres actions.

L’anticipation du futur est fondamentale dans l’expérience du présent

Vous insistez sur l’importance du présent dans les attachements, quelle place occupent alors l’expérience passée et la perspective du futur ?

Alfred North Whitehead, un autre penseur inspiré par le pragmatisme, a proposé un mode de pensée très personnel et original. C’est lui qui dit « Il n’y a que le présent, que le présent, que le présent ». C’est une évidence, en fait, le présent inclut nos passés et nos anticipations du futur.

Le cas de l’Histoire comme discipline aide à comprendre cette façon de penser : non seulement l’histoire impacte notre expérience présente, mais nous la réactualisons sans cesse. On ne continuerait pas à écrire sur Napoléon si on n’en faisait pas un être actif qui nous fait réfléchir sur le présent. Le mot « actuel, actualité » ne signifie pas seulement « ce qui se passe aujourd’hui ou en ce moment », mais fait référence à l’action. Le présent rend actives des choses qui sont déjà passées. Le phénomène est similaire sur le climat : certains climatologues remontent jusqu’à l’histoire de la planète, à 30 millions d’années, mais ils le font pour questionner le présent, l’actuel.

L’anticipation du futur est également fondamentale dans l’expérience du présent, puisque des choix non réfléchis vont produire des futurs catastrophiques. En s’intéressant à l’écologie, on observe une angoisse du futur, qui est une expérience différente d’une rationalité vis-à-vis du futur.

Actuellement, cette angoisse vient aussi des transformations démocratiques, avec les dénégations de la démocratie dans le monde. L’écologie ne doit pas tomber dans un dualisme, avec d’un côté un mouvement très mobilisateur, mais aussi très angoissé et culpabilisant ; et, de l’autre, les scientifiques qui détiendraient le savoir sur les transformations nécessaires, mais penseraient qu’il suffit de les énoncer pour qu’elles soient réalisées. Si le climat est bien un enjeu décisif, c’est qu’il force à repenser ensemble science, politique et nature, pour maintenir en vie la vie.

 

La recherche d’une stabilité n’a en soi pas de sens, ce qui fait plus de sens, c’est de faire durer

La situation environnementale et démocratique actuelle fait justement appel à notre capacité de résilience et d’adaptation collective. Le fait d’être attachés à certaines choses peut-il être une ressource pour nous adapter ?

C’est la différence entre liens et attachements. L’attachement se fait et se défait en permanence, le fait de se rendre compte que certaines choses ne seront plus possibles climatiquement fait donc partie de l’attachement. Des choix de détachement sont possibles, ce n’est pas incompatible avec l’adaptation. La capacité de résilience porte aussi cette nécessité de s’adapter, de profiter des occasions. La recherche d’une stabilité n’a en soi pas de sens, ce qui fait plus de sens, c’est de faire durer, et cela exige de s’adapter.

La situation climatique nous fait basculer dans une situation d’incertitudes, c’est effectivement à la fois l’occasion et la nécessité de nous demander en quoi nos attachements peuvent être une ressource pour bien vivre avec cette incertitude permanente. Le fait de réussir à se détacher de comportements nocifs et de se réattacher à des comportements plus vertueux, pour justement « faire durer », n’est possible qu’à certaines conditions, éminemment politiques : quelles sont-elles ? Les pouvoirs publics d’un côté, les associations et autres initiatives publiques de l’autre, peuvent-ils donner corps à ces conditions de ré-attachements, d’adaptation ?

Quels accompagnements mettre en place pour prendre soin de ceux qui prennent soin ?

Dans vos travaux, vous vous êtes justement intéressé à des situations spécifiques où des processus d’attachement se font et se refont face à une nécessité de s’adapter. Je pense notamment aux métiers du care, comment ces processus se manifestent-ils dans ces métiers ?

Je me suis intéressé à ce qui se passe dans le fait de prendre soin de malades, voire de mourants, dans les cas extrêmes qu’on a pu étudier. Le care a en commun avec l’attachement une attention aux détails, à la situation, aux paroles prononcées, aux gestes réalisés. C’est une forme de savoir en situation, avec la plaisanterie au bon moment, qui détend un moment désagréable, le bon sourire, le bon trait d’humour, et même souvent la façon un peu bourrue de secouer les gens, pour leur montrer qu’ils ne sont pas qu’à plaindre.

Assez finement, les métiers du care mettent en valeur une forme de fabrication d’attachements qui se sait artificielle, tant du côté des soignants que du côté des patients. Ce petit jeu est en quelque sorte une fiction performative, les deux parties savent que c’est fictif, mais les deux y tiennent, et se soutiennent grâce à elle.

Les médecins scientistes qui parlaient aux patients uniquement à partir de la science rataient l’essentiel de ce qui fait la médecine : les corps, les sensations, les peurs, les situations. Parfois, quelques mots suffisent à dénouer la situation, et les humains sont très bons pour ça, pour trouver les bons mots, les bons gestes, le truc à faire, tout cela spontanément, sur le moment. C’est une forme d’improvisation. Les soignantes avaient cette intuition, elles s’adaptaient à la situation et à la personne.

Cette capacité à l’improvisation, ainsi que ces sens de l’intuition et de l’observation, étaient particulièrement présents chez les aides à domicile qui interviennent auprès des personnes atteintes d’Alzheimer. Les aides à domicile n’étaient pas réticentes à travailler avec ce public, au contraire : elles appréciaient les échanges qu’elles avaient avec les patients. La maladie tend à retisser les liens, familiaux, mais aussi ceux que la personne malade entretient avec elle-même, autour de nouveaux attachements. Les récits de son histoire personnelle sont réinterprétés, les comportements habituels sont transformés, les postures de l’entourage changent.

Les aides à domicile sont au cœur de ce processus de ré-attachement que la maladie entraîne. Face aux patients, elles développent des arrangements, entre normes de la profession et réalités du quotidien.

Pour assurer le bien-être du patient, elles ajustent leurs pratiques, parfois en s’éloignant des normes de la profession. Elles sont également impliquées dans un tissu relationnel important autour de la personne malade, ce qui pose des difficultés autour de leurs propres attachements. L’empathie pour le patient et la volonté de faire « le mieux possible », tout en tentant de respecter leurs propres valeurs morales, ne doivent pas mettre en danger l’équilibre psychologique des aides à domicile ou créer des risques de ruptures avec les règles du métier.

Les soignants doivent donc jongler sans cesse entre prendre soin et mettre à distance les situations, ce qui apparaît comme un paradoxe : leur attachement aux patients permet de bien soigner, mais peut les mettre en difficulté dans leur pratique, voire leur vie personnelle. Face à ces difficultés, la question qu’il faut se poser, c’est quels accompagnements mettre en place pour soutenir les soignants, pour prendre soin de ceux qui prennent soin ?

 

L’expérience de Calais nous a montré comment la présence forte des migrations sur un territoire impactait les attachements qui s’y nouent

Vous avez également étudié ces processus de ré-attachement par l’exemple de la présence migratoire sur un territoire, particulièrement avec la Jungle de Calais. Les migrations nous forcent-elles à repenser nos attachements à nos territoires et à nos modes de vie ?

J’ai travaillé sur le cas des migrants à Calais, très complexe, avec le Pôle d’Exploration des Ressources urbaines (PEROU) au moment de la Jungle. Ce travail a été mené à l’initiative de Sébastien Thiéry, politologue et enseignant en école d’architecture. Nous avons essayé de faire l’histoire de la Jungle en temps réel, pendant qu’elle était bien implantée sur le territoire de Calais, non pas sur le mode de la plainte, mais plutôt comme récit d’une puissance collective. Les relations qui se sont retissées dans – et à proximité de — la Jungle ont permis de transformer en peu de temps une sorte de bidonville sur une lande désertique en un lieu de vie et de rencontre.

Notre analyse des attachements qui se retissaient entre les habitants de Calais et la Jungle ne niait en aucune façon la dureté des situations, bien au contraire, mais soulignait la puissance collective qu’une situation aussi critique peut générer. Lorsque l’État a finalement fait raser la Jungle, il n’a pas réglé le problème. Il l’a dispersé et renvoyé à ce qu’il était précédemment, celui de migrants isolés, dispersés dans les forêts alentour, et dépendant de passeurs plus proches d’un banditisme profitant de leur vulnérabilité que d’une aide à la dangereuse traversée de la Manche.

En enquêtant dans la ville même et aux alentours de Calais, nous avions aussi mis en évidence la façon extraordinaire, au sens premier du terme, dont la ville et ses habitants avaient, de 1 000 façons, des plus modestes aux mieux organisées, su faire face à la réalité en cours.

Loin des images misérabilistes ou hostiles que la presse diffusait, sur place, on avait plutôt l’impression que la situation avait mobilisé des initiatives inventives, mises en œuvre par des inconnus venus du monde entier ou par les habitants de Calais. Les Calaisiens dont la vie n’avait pas été impactée par la Jungle étaient peu nombreux. Ils partageaient pour la plupart le ressenti que les médias ne racontaient pas bien ce qui se passait réellement à Calais. Le discours sur place était beaucoup plus nuancé.

Notre travail avait permis de distinguer trois niveaux d’engagement des habitants de Calais envers les migrants. D’abord, les passants, qui constituaient les scènes, images, échanges, ou anecdotes sur la Jungle, recueillis dans la rue, les commerces, les cafés. Ensuite, les « aidants » qui désignaient les bénévoles et le milieu associatif, et leurs liens avec la Jungle. Enfin, ce que nous avions appelé les « municipes » qui regroupaient les services de la ville (hôpital, urgences, poste, services de voirie, etc.) qui prenaient en charge les migrants.

Chacun de ces profils avait été impacté par la présence de la Jungle, parfois simplement par le fait de les croiser dans la rue ou dans des commerces, parfois en apportant une aide, ou parfois par leur métier. La présence de la Jungle avait retissé de nouveaux liens entre habitants et avec les migrants, jusqu’à transformer le regard que les habitants portaient sur leur ville.

Ils n’ont pas seulement pris en charge dans l’urgence la situation des migrants. En retissant des liens, ils avaient reconfiguré ce qu’était le phénomène migratoire à Calais, non seulement pour les migrants eux-mêmes, mais aussi comme une situation beaucoup plus large, celle d’un monde qui sera traversé par des migrations à venir. L’expérience de Calais nous a montré comment la présence forte des migrations sur un territoire impactait les attachements qui s’y nouent.

Plutôt que de voir les migrations de l’extérieur, dans les journaux ou des discussions de café, le territoire inventait, face à l’urgence, d’autres façons d’envisager les migrants, et d’autres façons pour les habitants de s’attacher à leur territoire. Des ré-attachements se mettaient en œuvre, en redéfinissant ce que peut devenir une relation de long terme entre ces deux populations.