J’ai travaillé sur le cas des migrants à Calais, très complexe, avec le Pôle d’Exploration des Ressources urbaines (PEROU) au moment de la Jungle. Ce travail a été mené à l’initiative de Sébastien Thiéry, politologue et enseignant en école d’architecture. Nous avons essayé de faire l’histoire de la Jungle en temps réel, pendant qu’elle était bien implantée sur le territoire de Calais, non pas sur le mode de la plainte, mais plutôt comme récit d’une puissance collective. Les relations qui se sont retissées dans – et à proximité de — la Jungle ont permis de transformer en peu de temps une sorte de bidonville sur une lande désertique en un lieu de vie et de rencontre.
Notre analyse des attachements qui se retissaient entre les habitants de Calais et la Jungle ne niait en aucune façon la dureté des situations, bien au contraire, mais soulignait la puissance collective qu’une situation aussi critique peut générer. Lorsque l’État a finalement fait raser la Jungle, il n’a pas réglé le problème. Il l’a dispersé et renvoyé à ce qu’il était précédemment, celui de migrants isolés, dispersés dans les forêts alentour, et dépendant de passeurs plus proches d’un banditisme profitant de leur vulnérabilité que d’une aide à la dangereuse traversée de la Manche.
En enquêtant dans la ville même et aux alentours de Calais, nous avions aussi mis en évidence la façon extraordinaire, au sens premier du terme, dont la ville et ses habitants avaient, de 1 000 façons, des plus modestes aux mieux organisées, su faire face à la réalité en cours.
Loin des images misérabilistes ou hostiles que la presse diffusait, sur place, on avait plutôt l’impression que la situation avait mobilisé des initiatives inventives, mises en œuvre par des inconnus venus du monde entier ou par les habitants de Calais. Les Calaisiens dont la vie n’avait pas été impactée par la Jungle étaient peu nombreux. Ils partageaient pour la plupart le ressenti que les médias ne racontaient pas bien ce qui se passait réellement à Calais. Le discours sur place était beaucoup plus nuancé.
Notre travail avait permis de distinguer trois niveaux d’engagement des habitants de Calais envers les migrants. D’abord, les passants, qui constituaient les scènes, images, échanges, ou anecdotes sur la Jungle, recueillis dans la rue, les commerces, les cafés. Ensuite, les « aidants » qui désignaient les bénévoles et le milieu associatif, et leurs liens avec la Jungle. Enfin, ce que nous avions appelé les « municipes » qui regroupaient les services de la ville (hôpital, urgences, poste, services de voirie, etc.) qui prenaient en charge les migrants.
Chacun de ces profils avait été impacté par la présence de la Jungle, parfois simplement par le fait de les croiser dans la rue ou dans des commerces, parfois en apportant une aide, ou parfois par leur métier. La présence de la Jungle avait retissé de nouveaux liens entre habitants et avec les migrants, jusqu’à transformer le regard que les habitants portaient sur leur ville.
Ils n’ont pas seulement pris en charge dans l’urgence la situation des migrants. En retissant des liens, ils avaient reconfiguré ce qu’était le phénomène migratoire à Calais, non seulement pour les migrants eux-mêmes, mais aussi comme une situation beaucoup plus large, celle d’un monde qui sera traversé par des migrations à venir. L’expérience de Calais nous a montré comment la présence forte des migrations sur un territoire impactait les attachements qui s’y nouent.
Plutôt que de voir les migrations de l’extérieur, dans les journaux ou des discussions de café, le territoire inventait, face à l’urgence, d’autres façons d’envisager les migrants, et d’autres façons pour les habitants de s’attacher à leur territoire. Des ré-attachements se mettaient en œuvre, en redéfinissant ce que peut devenir une relation de long terme entre ces deux populations.