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Antoine Baron, entrepreneur et cofondateur du Grand Dialogue : « Ce que l’on veut, c’est proposer l’espace de dialogue qui réunit toutes les idées »

Interview de Antoine Baron

© ® Benoit Ravier Bollard
Entrepreneur et cofondateur du Grand Dialogue

Le 3 octobre 2026, le cirque Imagine de Vaulx-en-Velin accueillera la première édition d’un événement conçu pour rassembler une diversité de points de vue et de parcours, offrant une expérience inédite d’échanges autour du « vivre-ensemble ».

Avec pour thème « Vivre et réussir ensemble, une simple affaire d’éducation ? », Le Grand Dialogue, – nom choisi par ses initiateurs, tous entrepreneurs – invite les participants à développer leur intelligence collective, au-delà des clivages, sans autre enjeux que la compréhension mutuelle.

Pour Antoine Baron, créateur de l’évènement et fervent promoteur du dialogue en tant que levier nécessaire au changement, il s’agit de créer « des espaces citoyens de dialogue qui préparent le terrain à de futures décisions ou propositions, lesquelles auront des chances, parce qu’elles seront passées par ce processus, d’être à la fois meilleures et plus appropriées par les gens. »

Utopie naïve dans un monde de plus en plus clivé, ou innovation ambitieuse en matière de dialogue social ?

Quoi qu’il en soit, l’engagement d’habitants issus du monde de l’entreprise dans une démarche visant à renouveler les modalités d’exercice de la citoyenneté révèle un besoin grandissant de partage et de cohésion, qu’il convient de prendre au sérieux, quels qu’en soient les résultats.

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Date : 28/07/2026

Comment est née l’idée du Grand Dialogue ? Quelles en sont les finalités ?

L’idée est née il y a un an, début juillet 2025. J’ai participé à une journée de rencontre de praticiens français d’un outil utilisé pour permettre, dans des organisations, aux gens de prendre conscience des filtres par lesquels ils regardent le monde.

Dans sa version complète, l’outil s’appelle Management Drives, basé sur six couleurs et qui permet à n’importe qui de se dire « Finalement, moi, je vois le monde à travers un filtre qui est plutôt jaune, plutôt orange, plutôt bleu, plutôt rouge, etc. », et bien sûr d’en comprendre la signification, l’impact.

Cet outil existe depuis des années et la nouveauté, c’est qu’il y a une version simplifiée, First Drives, qui ouvre la potentialité d’utilisation au très grand public. Cela vient de drivers, c’est-à-dire que cela permet de prendre conscience de nos drivers profonds. Qu’est-ce qui nous anime et qui constitue, parce que cela nous anime, le filtre par lequel on a tendance à regarder les choses.

On croit tous que l’on voit le monde tel qu’il est, mais en réalité, on le regarde à travers des lunettes colorées de certains filtres par nos croyances, nos hypothèses, notre histoire, etc. Bien souvent, on n’en est absolument pas conscient.

L’important n’est pas l’outil, ce sont les prises de conscience qu’il rend possibles. Je me suis souvenu à quel point, quand j’avais découvert cela au moins 10 ans auparavant, cela avait profondément changé ma façon d’appréhender la relation, la communication et le dialogue.

J’ai pensé que ce serait extraordinaire de créer un événement grand public, qui réunirait des gens ayant toutes les chances de ne pas se croiser autrement, et encore moins de se parler, pour vivre une expérience transformante autour du dialogue, pour créer des prises de conscience puissantes autour de ce qu’est fondamentalement le dialogue et comment l’on peut développer des attitudes qui lui sont favorables.

L’été dernier m’a permis de digérer cela et, au retour des vacances, je suis allé voir d’autres entrepreneurs que je sentais intéressés pour travailler avec moi sur un sujet comme cela. On a créé l’équipe de septembre à octobre de l’année dernière et lancé l’association pour vraiment concrétiser cette idée avec une intention désormais inscrite dans nos statuts : transmettre le goût du dialogue pour mieux vivre et réussir ensemble.

Avec le Grand Dialogue, nous allons amener quelque chose qui sort du côté un peu élitiste

Il s’agit de déconstruire ses biais collectivement ?

En fait, on les déconstruit en en prenant conscience et en se disant que ce n’est pas un problème d’en avoir, dès lors qu’on en est conscient. On en a forcément, parce qu’on a une histoire, une culture, une personnalité.

Avec le Grand Dialogue, nous allons amener quelque chose qui sort du côté un peu élitiste, réservé à un public privilégié de managers dans des entreprises, et qui va permettre des prises de conscience au niveau de ce qui se passe quand l’on est en train de dialoguer et de communiquer.

La décision publique verticale est de moins en moins reconnue comme légitime

Vous annoncez un mouvement en faveur à la fois du dialogue et du leadership coopératif. Pouvez-vous détailler cette vision, dans la mesure où l’on imagine le leadership comme relativement vertical, avec une notion de commandement, et dans la coopération, l’horizontalité d’une certaine complémentarité entre les gens, sans une autorité identifiée au départ ?

Le dialogue est quelque chose de très différent du débat. En France, on connaît bien le débat. Il est centré sur les idées, et il y a une intention de convaincre. Chacun arrive avec des opinions, et il y a quelque chose qui s’installe comme une forme de rapport de force, avec, au fond, une certaine pression pour convaincre.

Cela veut dire que la tension est portée plutôt sur le fait d’être compris par l’autre ou les autres, plutôt que de comprendre le point de vue de l’autre, ce qui l’a amené à penser différemment de nous, etc. La caricature de cela, c’est le débat politique, et la caricature des caricatures, cela pourrait être le débat de l’entre-deux-tours de la présidentielle, où la seule chose qui intéresse les médias, par exemple, c’est qui a gagné, pas quelles ont été les idées présentées.

Le dialogue est quelque chose d’extrêmement différent, en tout cas au sens où nous le définissons. Il y a une volonté de comprendre, et pas simplement compris. La parole circule, des idées se tissent, mais, dans le dialogue, il n’y a pas de nécessité à la fin ni d’avoir acquis l’accord de l’autre, ni d’être tombé d’accord, ni d’avoir convaincu.

Quand je mène des expériences de dialogue dans toutes sortes d’environnements, en général, ce que disent les personnes après, c’est non seulement qu’elles y ont pris un énorme plaisir, mais qu’en plus, elles ont l’impression que leur réflexion s’est vraiment enrichie. C’est souvent loin d’être le cas dans le débat, puisqu’il y a cette espèce de tension de qui a raison, qui va convaincre, etc.

La pratique de dialogue est un principe d’intelligence collective extrêmement féconde. Elle permet, par l’écoute, par la volonté de mieux comprendre les points de vue des autres, de trouver des solutions beaucoup plus riches qu’avec une approche plus verticale ou même une approche de débat.

Qu’est-ce que c’est le leadership coopératif au sens où nous l’entendons ? Face aux enjeux extraordinairement complexes que nous avons aujourd’hui à traiter, au niveau d’une ville, d’une région, d’une entreprise, d’une collectivité, encore plus d’un pays — des enjeux écologiques, sociaux, économiques, qui sont imbriqués dans un contexte géopolitique plus incertain que jamais — notre hypothèse est que les fonctionnements verticaux fonctionneront de moins en moins.

Dans le fonctionnement verticalisé, la méfiance règne. La décision publique verticale est de moins en moins reconnue comme légitime. On voit bien d’ailleurs, dans le champ politique actuel, qui s’est épuisé dans un fonctionnement vertical, qu’il n’y a pas de solution simple à des problèmes complexes, et donc ce n’est que dans des espaces coopératifs de citoyens, entre acteurs représentant les différentes parties de la société dans leur diversité, que l’on pourra faire émerger de bonnes solutions, des décisions susceptibles d’être acceptées.

 

Foucauld Droulers, Antoine Baron, Hervé Le Brun et Delphine Baron, les cinq fondateurs du Grand Dialogue © Le Grand Dialogue

Le Grand Dialogue veut apporter sa contribution, pratiquement comme un mouvement d’éducation populaire

Dans quelle mesure réinvente-t-on la notion de leadership, tout en reconnaissant finalement sa dimension inéluctable ?

Il ne s’agit pas de passer d’un extrême à l’autre, de l’extrême verticalité à l’extrême horizontalité. Les tentatives dans l’histoire de passer à l’extrême horizontalité ont fini par mener à la verticalité aussi. Il s’agit peut-être de créer un pont entre un espace démocratique qui invente de nouvelles scènes de dialogue et, à un moment donné, un pouvoir représentatif qui aura toujours besoin d’être là, que ce soit à un niveau local ou régional ou national, mais qui va travailler avec ces instances, ces espaces de dialogue, et s’en servir comme matière première pour faire émerger les bonnes propositions.

Aujourd’hui, il y a de plus en plus de gens qui peuvent se reconnaître dans cette vision, mais on oublie que la pratique de l’intelligence collective, du leadership coopératif, du dialogue, n’est pas innée, elle s’apprend, elle nécessite des lieux dans lesquels on crée la sécurité nécessaire, elle nécessite d’apprendre des capacités d’écoute, de prendre conscience de nos biais, comme vous le disiez tout à l’heure, etc.

C’est là que le Grand Dialogue veut apporter sa contribution, pratiquement comme un mouvement d’éducation populaire, pour apporter, nourrir, développer cette compétence et cette envie. C’est pour cela que, dans la mission que l’on s’est donnée, on n’a pas parlé de compétences, on a parlé du dialogue.

Vivre le dialogue va justement consister à écouter différentes représentations

Pour cette première édition de 2026, vous avez choisi comme thème « Vivre et réussir ensemble, une simple affaire d’éducation ? ». Pourquoi cette question ? Que mettez-vous derrière la notion d’éducation, et comment a émergé cette problématique ?

Ce que l’on propose, c’est un événement à fort impact qui vise le grand public et qui est totalement innovant. 80 % de ce qui va se passer, ce ne sont pas des speeches que les personnes vont écouter, mais des expériences de dialogue qu’elles vont vivre. Mais assez vite, on s’est dit que, pour faire venir 1 000 personnes, les gens vont avoir envie de savoir de quoi ils vont parler.

Il n’y a pas 1 000 personnes qui vont venir juste pour le fait de vivre une expérience de dialogue. Cela peut intéresser certaines personnes, mais pas massivement. Il fallait définir un thème qui serait d’une certaine manière un prétexte au dialogue. Il y a six mois, nous avons testé auprès d’un échantillon très diversifié de plus de 100 personnes, issues de toutes les catégories de population, 12 thèmes en disant : « Si vous deviez venir passer une journée pour dialoguer avec des personnes que vous ne connaissez pas, de quoi aimeriez-vous parler ? »

On a testé des thèmes très variés : l’éducation, la santé, l’écologie, la sécurité, le vivre-ensemble, etc. Dans les 12 thèmes, deux sont ressortis : l’éducation et tout le sujet du vivre-ensemble. On s’est alors dit que l’on allait créer une question qui s’emparerait de ces deux thèmes. C’est comme cela qu’a émergé cette question, « Vivre et réussir ensemble : une simple affaire d’éducation ? ».

Que met-on derrière éducation ? Justement, rien, dans le sens où c’est l’objet du dialogue. Quand on va réunir dans la journée des petits groupes de personnes autour de cette question, ce qui va être intéressant, c’est que chacun pourra y mettre des choses différentes. Est-ce que l’éducation c’est l’école et, quelque part, discuter de l’éducation, c’est discuter de l’école, de son rôle, etc. ? Ou est-ce que c’est beaucoup plus large que cela ?

Cela inclut le rôle des parents, de l’entreprise, de la société au sens large, etc. Et vivre le dialogue avec cela va justement consister à écouter différentes représentations autour de cette question, y compris, par exemple, ce que signifie « réussir ». Selon notre paire de lunettes et nos biais, on ne va pas en avoir la même définition, ni de ce que veut dire « vivre ensemble ».

Cette journée n’a pas pour objectif de produire une réflexion, une pensée autour de l’éducation, pour faire un livre blanc derrière et des propositions, pas du tout. Elle a pour vocation de faire vivre le dialogue sur un sujet qui intéresse les gens.

On a une soixantaine de bénévoles qui nous ont aujourd’hui rejoints

Vous évoquiez tout à l’heure aussi les premiers entrepreneurs vers lesquels vous étiez allé. Pouvez-vous préciser le périmètre de ce collectif et sa nature, sa composition, son origine ?

Le Grand Dialogue est une association d’intérêt général totalement indépendante de tout parti politique, de tout mouvement idéologique, indépendant de tout mouvement confessionnel, puisque, par définition presque, ce que l’on veut, c’est proposer l’espace de dialogue qui réunit toutes les idées, d’une certaine manière, mais dans le cadre d’une charte éthique, accessible sur notre site internet.

Au départ, les cinq fondateurs sont des entrepreneurs, tous lyonnais, et qui viennent peu ou prou du monde du coaching, de la facilitation des dialogues dans le monde économique. C’est le point de départ du projet. Le bureau est resté dans cette composition de cinq personnes.

Depuis, nous avons fortement étendu notre capacité d’intervention, parce qu’on s’est rendu compte que ce que l’on voulait faire était ambitieux et nécessitait beaucoup de porte-parole, de bras, de têtes, etc. On a une soixantaine de bénévoles qui nous ont aujourd’hui rejoints et qui viennent d’un peu partout. Ce sont souvent des gens qui ont une expérience de terrain, soit dans le monde de l’entreprise, soit en dehors, dans la société civile, autour du dialogue.

 

Artiste biélorusse Marta Shmatava, « Dialogue », 2010, huile sur toile, 120 x 100 cm. © Marta Shmatava

On a besoin de faire dialoguer les enjeux de l’entreprise avec les enjeux de la société

Traditionnellement, on se représente l’intérêt général comme la responsabilité du secteur public, au contraire d’entreprises qui mènent des stratégies censées servir leurs intérêts propres. Dans quelle mesure, en tant qu’entrepreneur, vous vous sentez concerné et en même temps légitime pour intervenir sur ces questions d’intérêt général ou de bien commun ? Plus largement, dans quelle mesure considérez-vous que les entreprises peuvent contribuer à l’émergence de nouveaux repères, notamment sur les questions de transitions écologique, sociale et économique ?

Vous avez commencé en disant « traditionnellement », et je pense que vous avez raison, parce que ce sont les repères dans lesquels on a grandi. Mon sentiment personnel est que cette séparation, définie de manière aussi tranchée, a urgemment besoin d’évoluer.

Je suis entrepreneur, j’ai toujours travaillé dans le monde de l’entreprise, j’en connais parfaitement les codes, mais je suis également citoyen, et ce qui m’anime aujourd’hui, c’est de mettre ce que je sais faire de mieux au service de ce qui est le plus utile.

Et ce que je sais faire de mieux, je crois, c’est créer des projets, fédérer des gens autour. Cette compétence-là, on peut la mettre au service de l’entreprise, ce que je fais par ailleurs dans d’autres domaines, mais on peut aussi la mettre au service de l’intérêt général. Aujourd’hui, c’est ce que j’ai envie de faire, comme beaucoup de gens qui ont rejoint le projet, parce qu’ils en ressentent le sens. Ça, c’est le premier point.

Le deuxième point, c’est que je pense que les entreprises découvrent aujourd’hui que leur avenir est totalement interdépendant de l’évolution de la société, de grands sujets de la transition écologique, des grands sujets sociaux, de ce qui se passe dans le champ politique, de la géopolitique. Les entreprises ne peuvent pas se penser en dehors et complètement étanches.

De plus en plus, elles doivent se poser la question de leur mission qui, de mon point de vue, ne peut plus être seulement celle de réaliser du profit, pérenniser et créer de l’emploi, mais qui doit aussi être d’apporter des contributions positives à la société. Créer de l’emploi, c’est une contribution positive, mais si c’est au prix de l’affaiblissement ou de la destruction des écosystèmes, ce n’est plus soutenable.

L’entreprise ne peut plus se désintéresser de ces questions qui, auparavant, étaient considérées comme des questions de la société. Et là je vais revenir sur le dialogue, on a besoin de faire dialoguer les enjeux de l’entreprise avec les enjeux de la société, et, dans le dialogue, on constatera que tout est relié, interdépendant, et que l’entreprise va trouver les solutions demain avec ses parties prenantes et, dans ses parties prenantes, il y a la société civile.

Je suis convaincu depuis des années que le monde économique a besoin d’une mutation

À la base de cette démarche, y a-t-il une forme de rupture ou de changement culturel générationnel, du point de vue de la relation que les entrepreneurs ont avec leur environnement social et plus largement la société dans laquelle ils évoluent ?

En ce qui me concerne, c’est une évidence et depuis des années. Il y a six ans, j’ai écrit un livre qui s’appelle Levons-nous, et le sous-titre, c’est Être dirigeant au XXIe siècle. Ce livre est une invitation aux dirigeants à se lever et à s’engager dans un chemin de transformation qui met en son cœur les défis du monde d’aujourd’hui. Je suis convaincu depuis des années que le monde économique a besoin d’une mutation et que c’est aussi une mutation du leadership et du rôle des dirigeants.

Est-ce qu’aujourd’hui, tout le monde économique est embarqué sur ce chemin ? Malheureusement, ce n’est pas le cas, mais on voit un nombre grandissant d’entrepreneurs y venir. Au-delà du fait d’être président de l’association du Grand Dialogue, je coache des dirigeants et des chefs d’entreprises sur ces transformations. Ce n’est pas encore la majorité, mais ça progresse rapidement.

Finalement, les grands changements sont des sommes de petites échelles

Le jour J, c’est donc l’expérience vécue qui doit amener les gens vers une nouvelle dynamique, plus ouverte. Entre ce premier événement et éventuellement le suivant, comment envisagez-vous de cultiver une démarche qui continuerait de vivre au-delà de cette première rencontre ?

D’abord, l’humilité m’invite à dire que l’on va tisser et apprendre en avançant, et que le premier enjeu est de réussir le premier événement. Maintenant, je parle de ce que l’on a déjà en tête. À l’issue de cette journée, nous allons tout faire pour qu’à la fin, à 16 heures 30, des gens qui auront vécu l’expérience de la journée, forment de petits groupes de trois, quatre, cinq personnes que j’appelle des « cercles de soutien » parce que, dans l’après-midi, ils auront commencé à se connecter et auront envie de passer à l’action sur tel ou tel sujet.

Le passage à l’action peut commencer par « Ça me donne des clés pour retenter quelque chose dans ma famille ». Le premier endroit où il y a souvent un sujet autour du manque de dialogue, c’est la famille. Ça peut me donner l’envie de retenter quelque chose dans la famille, avec des amis, des voisins de palier ou sur mon lieu de travail. On va leur permettre de se connecter à des envies d’action. Et on sait qu’entre l’envie d’action et le passage à l’action, ce n’est pas toujours aussi évident que ça.

L’espérance, c’est que ces petits cercles puissent durer dans des espaces de soutien que l’on va essayer d’accompagner, de manière légère, avec des webinaires par exemple, une fois par mois peut-être, parce qu’on n’a pas les moyens non plus d’accompagner de manière trop intense. C’est un soutien à l’action à petite échelle, mais finalement, les grands changements sont des sommes de petites échelles.

Le deuxième point, c’est que, par exemple, sur le territoire lyonnais, chaque année, il y ait un Grand Dialogue avec un thème différent. À chaque fois, c’est un nouveau prétexte pour le dialogue.

Et troisième volet potentiel, bien sûr, c’est l’essaimage du format du Grand Dialogue à d’autres endroits que le territoire lyonnais. Pour l’instant, il n’y a pas de plan précis là-dessus, parce que nous sommes concentrés sur la réussite de ce premier événement.

 

Karel Nepraš, Dialogue II (1967)

Ce n’est peut-être pas un hasard si ce Grand Dialogue prend naissance à Lyon

Il y a une réputation de culture du dialogue transpartisan à Lyon et dans ses environs. Est-ce que c’est une forme de représentation traditionnelle dans laquelle vous vous reconnaissez ?

Quand l’idée a émergé, je n’ai pas eu conscience de ça, de « Finalement, ça s’inscrit dans une tradition du territoire lyonnais qui remonte très loin ». Mais en avançant, en parlant avec de très nombreuses personnes, c’est quelque chose qui est revenu de plus en plus.

Au fond, oui, c’est un mouvement qui s’inscrit dans quelque chose d’ancien sur le territoire lyonnais. Je crois qu’on l’accueille avec humilité. Ce n’est peut-être pas un hasard si ce Grand Dialogue prend naissance à Lyon. En l’occurrence, il va avoir lieu à Vaulx-en-Velin, mais c’est le territoire de la métropole.

Le débat est centré sur les idées, le dialogue est plutôt centré sur la relation

Au-delà du consensus, le dialogue doit aboutir à des propositions qui doivent prendre en compte la position de chacun. Dans la notion de débat, il y a cette idée de reconnaissance, de mise en visibilité des rapports de force et d’acceptation de la dimension conflictuelle de la cohabitation au sein de la société. Même si vous distinguez le dialogue du débat, quel type de débat prépare le grand dialogue ? Quelle idée vous faites-vous de cette conflictualité, de ces rapports de force ?

Vous avez commencé votre question en disant « au-delà du consensus ». Déjà, le dialogue ne recherche pas le consensus. Je pense que le consensus est une illusion, sauf sur quelques sujets bien précis qui, à un moment donné, font consensus dans l’espace collectif.

Ce que crée le dialogue, c’est une meilleure compréhension commune, qui ne veut pas dire des points d’accord, mais une meilleure compréhension de la pensée de chacun et l’enrichissement global de la réflexion, de la pensée, de la représentation d’un sujet. De ce point de vue, le dialogue prépare de futures décisions, lesquelles, à un moment donné, doivent être prises par ceux à qui cette responsabilité incombe. Dans le dialogue, il n’y a pas de notion de rapports de force.

Tout à l’heure, je disais que le débat est centré sur les idées, le dialogue est plutôt centré sur la relation, les idées circulent, mais ce qui est au cœur du dialogue, c’est la relation. Par contre, le dialogue va préparer, pour moi, pour nous, dans notre représentation, de futures propositions, de futures décisions. Un bon exemple, ce sont les conventions citoyennes, qui sont, selon moi, des expérimentations modernes de ce que peut devenir une démocratie au XXIe siècle.

Ce sont des espaces citoyens de dialogue qui préparent le terrain à de futures décisions ou propositions, lesquelles auront des chances, parce qu’elles seront passées par ce processus, d’être à la fois meilleures et plus appropriées par les gens.

Il s’agit de transformer les clivages en une plus grande richesse collective

En faisant la promotion d’un dialogue qui dépasserait les clivages, ne risque-t-on pas de formuler en creux une critique du mode de fonctionnement de la démocratie telle qu’on la connaît aujourd’hui, avec des intérêts portés par des partis, par exemple ?

J’assume complètement de formuler une critique de l’expression démocratique aujourd’hui, parce que je pense que notre système de partis politiques est de moins en moins non seulement ancré dans l’écoute véritable de la société, mais aussi de l’intérêt général. Je n’ai aucun mal à assumer une critique des dérives du fonctionnement actuel.

Maintenant, là où je pense qu’il ne faut pas qu’il y ait de confusion, c’est que, dans l’approche et la promotion du dialogue auquel nous voulons contribuer, il ne s’agit pas de faire disparaître les clivages. Ils sont nécessaires, et, quand bien même on voudrait les faire disparaître, on n’y arriverait jamais, puisque c’est au cœur de la diversité des êtres humains et de la société.

Il s’agit de transformer les clivages en une plus grande richesse collective et d’autres façons de faire émerger des décisions, mais non pas dans une perspective de lisser des clivages, non, mais pour que les clivages puissent être écoutés, mieux entendus, et c’est ça toute la différence.

Sans le dialogue, on ne résoudra aucun des défis que l’on a devant nous, qu’ils soient écologiques, sociaux, économiques, etc.

Considérez-vous que ce Grand Dialogue propose un autre modèle de vie démocratique ou avez-vous plutôt l’impression que cela vient compléter la vie politique traditionnelle, au sens de vie de la cité, la politique dans ce qu’elle peut avoir de plus noble ?

Clairement, nous n’avons pas l’ambition d’être porteurs d’un nouveau modèle démocratique. De toute façon, le modèle est en train d’évoluer et ne peut qu’évoluer. On voit bien à quel point il est en crise. Notre ambition est d’apporter une contribution dans cette évolution par le biais de la compétence. Quelle que soit l’évolution des systèmes démocratiques vers lesquels nous allons évoluer, il nous paraît essentiel que de plus en plus de personnes soient formées au dialogue.

Sans le dialogue, on ne résoudra aucun des défis que l’on a devant nous, qu’ils soient écologiques, sociaux, économiques, etc. Après, le dialogue peut avoir lieu dans différents cénacles, différents formats, dans différentes visions de la gouvernance.

Notre objectif est de transmettre de plus en plus cette compétence et ce goût, parce qu’une fois qu’on l’a, on peut s’en servir à tous les niveaux, dans la famille, avec les voisins, dans le quartier, dans un conseil de quartier, dans un conseil municipal, dans un parlement. Notre action va toucher des populations adultes. Au Grand Dialogue, on invite tout le monde à partir de 16 ans.

D’ailleurs, notre conviction profonde est que cet apprentissage du dialogue doit démarrer dès la petite enfance, avec des compétences psychosociales acquises dès l’école primaire. Mais ce n’est pas notre vocation, il y a d’autres personnes et d’autres organisations qui le feront.

 

Sculpture « Dialogue » de Cezary Stulgis (2004), Queen Street, Brisbane

On est aujourd’hui dans une société où les gens vivent de plus en plus repliés dans leur monde

Vous parliez d’innovation. Participer au Grand Dialogue, c’est selon vous une forme d’innovation dans la façon de se ressentir ou de se cultiver en tant que citoyen ?

Oui, parce que, derrière la citoyenneté, je mets le projet collectif, l’intérêt général, le fait de se ressentir comme partie d’un tout qui nous dépasse. On est aujourd’hui dans une société où les gens vivent de plus en plus repliés dans leur monde, et le fait de créer un événement où l’on réunit des gens qui viennent de tous les mondes pour vivre quelque chose d’assez unique ensemble, vivre la rencontre ensemble, c’est une innovation sociétale, c’est certain.

Le premier critère de réussite, c’est de faire venir sous le même toit la plus grande mixité de citoyens et de populations possible

Vous parlez de cet objectif de 1 000 personnes. Plus largement, qu’est-ce qui, selon vous, au niveau de l’association et peut-être pour vous personnellement, constituerait les critères de réussite de ce premier événement ?

On a discuté de cela très en amont et très tôt dans le projet. Bien sûr, on dit 1 000, c’est un chiffre un peu symbolique. On verra combien nous serons le jour J, mais nous sommes assez optimistes sur le fait de remplir ce cirque. Au-delà du nombre de personnes, pour nous, le plus important, c’est de réussir à créer la plus grande mixité possible. C’est le plus grand défi : mixité générationnelle, mixité sociale, mixité culturelle.

On voit qu’on est obligé de déployer beaucoup d’énergie pour convaincre certains publics, qui viennent notamment de quartiers plus populaires, de venir dans un événement comme cela et qu’ils ressentent qu’ils ont toute leur place dans une journée comme celle-là. Pour cela, si je suis très honnête, on part avec un certain handicap, parce que le point de départ, c’est cinq entrepreneurs qui viennent d’un monde assez privilégié, il faut bien le reconnaître.

On a déployé beaucoup d’actions, y compris embarquer des tas d’associations qui travaillent dans les quartiers plus populaires de la ville pour contribuer à cet événement. Le premier critère de réussite, c’est donc de faire venir sous le même toit, dans cette journée, la plus grande mixité de citoyens et de populations possible. Derrière, pour moi, le signe de la réussite, ce sera l’énergie, les sourires et la joie en fin de journée qu’on lira sur les visages.